AVANT-PROPOS À LA SECONDE ÉDITION
En relisant avec un recul de douze ans la préface à la première édition de ce livre, je ne crois pas qu'il y ait lieu d'y apporter de sérieuses modifications.
Les raisons qui m'avaient incité à écrire Visages de l'Islam, en pleine guerre mondiale, me paraissent aujourd'hui encore plus impérieuses.
« L'accélération de l'histoire », pour employer l'expression incisive de Daniel Halévy, a pris ces dernières années un rythme haletant. Les quelques anticipations que je m'étais permises et qui, à l'époque, pouvaient paraître hasardeuses, se trouvent largement dépassées.
La rupture pressentie de l'équilibre des forces en Méditerranée est consommée. Les puissances qui y veillaient traditionnellement sont éclipsées par de nouveaux venus. Les États-Unis et l'U.R.S.S. s'y affrontent, jaloux et menaçants. La recherche d'un équilibre nouveau se révèle d'une complexité extrême.
La réapparition sur la scène de l'histoire des peuples musulmans n'est plus une vue de l'esprit mais un fait accompli, une réalité palpitante.
La fin de la guerre a vu l'émancipation en série des peuples de l'Islam. Seize États musulmans font partie de l'Organisation des Nations-Unies. Certains de ces États, par le nombre de leur population, arrivent immédiatement après la Chine, l'Inde, l'U.R.S.S. et les États-Unis.
On ne saurait mésestimer leur importance croissante dans les rapports internationaux. C'est sur les terres de l'Islam que se heurtent les intérêts des puissances qui se disputent l'hégémonie du monde. D'ores et déjà chacune d'elles essaye de mettre le monde musulman de son côté.
Le Moyen-Orient est devenu l'enjeu principal de la compétition entre les États-Unis et l'U.R.S.S. Le problème du nationalisme arabe se présente comme un des problèmes fondamentaux de notre temps. De la solution qui lui sera donnée dépendra la stabilité économique et politique de l'Occident.
« Le destin du Moyen-Orient engage d'une manière directe celui de l'Europe toute entière », a dit le général de Gaulle dans sa lettre du 26 juillet 1958 à M. Khrouchtcheff. Personne ne le contestera.
Les répercussions des événements qui secouent le Moyen-Orient se feront sentir, vraisemblablement, bien au-delà de notre continent. La passion avec laquelle les peuples d'Afrique et d'Asie suivent la lutte des Arabes pour leur unité nationale, laisse présager des développements dont il est difficile de calculer la portée. Les nations récemment affranchies, ainsi que celles qui sont en voie d'acquérir leur indépendance ont un enseignement à tirer de l'expérience arabe. Elles se trouvent devant les mêmes problèmes de justice sociale, d'édification économique et d'équipement industriel.
Dans les pays de l'Islam, ces problèmes revêtent un caractère particulièrement ardu, car il semble parfois, à tort sans doute, que leur solution exige des mesures contraires à des traditions fortement enracinées.
Les hommes politiques musulmans formés à l'école européenne ou américaine ont souvent du mal à adapter leur démarche intellectuelle occidentale à la mentalité des masses populaires imprégnées de foi islamique. Or aucune politique quelle qu'elle soit ne peut prétendre à la durée, ni à l'efficacité, si elle est coupée des masses, si elle ne tient pas compte de leur psychologie et ne reflète, dans l'essentiel, leurs sentiments profonds.
C'est l'esprit des masses qu'on devrait avant tout essayer de comprendre, ce sont les sources spirituelles et culturelles où elles puisent qu'il faudrait s'efforcer de connaître pour se former une idée juste des transformations en cours dans le monde de l'Islam.
Depuis une dizaine d'années, beaucoup de livres ont été publiés sur l'Islam et sur les pays musulmans. Certains d'entre eux sont d'une réelle valeur. Ils accordent généralement une place prépondérante aux problèmes politiques et économiques. Toutefois, l'ascension actuelle des peuples musulmans n'est qu'un signe extérieur de la renaissance spirituelle et intellectuelle de l'Islam. Sans l'action des Djemal ed-Dine Afghani, des Mohammed Abdou, des Rachid Ridda, des Amir Ali, des Mohammed Iqbal, elle serait inconcevable.
J'ai donc pensé qu'un livre comme Visages de l'Islam, qui traite surtout de la civilisation islamique et de son apport à l'Occident, pouvait encore garder sa place parmi ces publications.
Tenant compte d'observations de lecteurs, j'ai augmenté et étoffé le premier chapitre consacré à la doctrine religieuse de l'Islam. Pour répondre à leur souhait, j'ai écrit d'autre part un aperçu général de l'état des pays de l'Islam après la deuxième guerre mondiale.
Dans le dessein d'alléger le livre et d'en rendre plus aisée la lecture, j'ai fait enfin quelques coupures dans le chapitre concernant la philosophie musulmane.
En conclusion je tiens à dire mon affectueuse gratitude à mon fils cadet Témir-Boulate qui m'a été d'une aide précieuse dans la mise au point de cette nouvelle édition.
Paris, le 3 septembre 1958.