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EN Theme
  • Note du traducteur
  • PRÉFACE
  • AVANT-PROPOS À LA TROISIÈME ÉDITION DE « VISAGES DE L'ISLAM »
  • À propos de cette édition
  • Quelques opinions sur la 1ʳᵉ édition de VISAGES DE L'ISLAM
  • PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION
  • AVANT-PROPOS À LA SECONDE ÉDITION
  • CHAPITRE I
    • Coup d'œil sur le monde de l'Islam
  • CHAPITRE II
    • Aperçu de la doctrine de l'Islam
  • CHAPITRE III
    • L'expansion de l'Islam
  • CHAPITRE IV
    • Rapports de l'Orient musulman avec l'Occident chrétien
  • CHAPITRE V
    • Débuts de la civilisation musulmane
  • CHAPITRE VI
    • L'Apogée de la civilisation musulmane
    • Le khalifat abbasside de Bagdad
    • Al-Andalus
  • CHAPITRE VII
    • L'apport de la civilisation musulmane aux sciences
    • École de Bagdad
    • Astronomie
    • Mathématiques
    • Physique et chimie
    • Sciences naturelles — Médecine
    • Géographie
    • Histoire
    • Sciences politiques et sociologie
    • Le Droit
  • CHAPITRE VIII
    • L'apport de la civilisation musulmane à la Philosophie
    • Les Mu'tazilites ou rationalistes de l'Islam
    • Les Mûtekallimines ou orthodoxes de l'Islam
    • Les Philosophes
    • Ibn Sînâ (Avicenne)
    • Ibn Rûchd
    • L'imam Ghazâli
  • CHAPITRE IX
    • Les voies de pénétration de la civilisation musulmane en Occident
  • CHAPITRE X
    • La poésie arabe
  • Al-Mûtanabbi
  • Al-Maarri
  • Poésie lyrique
  • CHAPITRE XI
    • La poésie persane
    • Firdûsi : le Paradisiaque
    • Omar Khayyam
    • La poésie mystique persane
    • Sâdi
    • Djelal ed-Dîne Rûmi
    • Nizâmi
    • Hâfiz
  • CHAPITRE XII
    • La littérature turque
    • Newa'i
    • Fûzûli
  • CHAPITRE XIII
    • Aperçu de l'art musulman
    • La Musique
  • CHAPITRE XIV
    • Grandeur et servitude des Etats issus de l'Empire de l'Islam
  • CHAPITRE XV
    • Les causes de la décadence de la civilisation musulmane
  • CHAPITRE XVI
    • Mouvement de rénovation
  • CHAPITRE XVII
    • Les Pays de l'Islam après la Deuxième Guerre Mondiale
  • CHAPITRE XVIII
    • Conclusion
  • INDEX DES NOMS
  • TABLE DES MATIÈRES
    • CHAPITRE PREMIER
    • CHAPITRE II
    • CHAPITRE III
    • CHAPITRE IV
    • CHAPITRE V
    • CHAPITRE VI
    • CHAPITRE VII
    • CHAPITRE VIII
    • CHAPITRE IX
    • CHAPITRE X
    • CHAPITRE XI
    • CHAPITRE XII
    • CHAPITRE XIII
    • CHAPITRE XIV
    • CHAPITRE XV
    • CHAPITRE XVI
    • CHAPITRE XVII
    • CHAPITRE XVIII
  • L'IDÉE DE LA MÉTHODE DES SCIENCES

CHAPITRE III

L'expansion de l'Islam

L'expansion de l'Islam, au VIIᵉ siècle de notre ère, est peut-être l'un des faits les plus frappants de l'histoire. C'est aussi un événement qui nous fait saisir sur le vif la transposition sur le plan politique de la prédication du Prophète.

En effet, le premier siècle de l'Hégire ne nous présente pas seulement la religion musulmane dans sa pureté doctrinale originelle ; il nous fait assister à l'application, sur une vaste échelle et à des peuples divers, des principes moraux et des préceptes sociaux du Coran. Il met en lumière les causes essentielles qui ont contribué aux succès de l'Islam à cette époque.

Il ne serait donc pas inutile de s'arrêter quelque peu sur ce qu'était l'Orient au moment de l'apparition de Mohammad.

Deux puissances occupent alors l'avant-scène du monde connu de l'Europe, l'Empire romain d'Orient d'un côté, l'Empire perse sassanide de l'autre.

Épuisés par les guerres extérieures incessantes, minés par de graves désordres intérieurs, les deux Empires historiques sont en pleine décadence.

Byzance, dont le contrôle s'étend au midi de l'Europe, l'Asie antérieure et le nord de l'Afrique, de l'Égypte à l'Océan Atlantique, fait certes encore grande figure.

Mais « c'en est fait du rêve ambitieux de Justinien : tout au long du VIIᵉ siècle, nous le voyons en fait s'effriter implacablement. L'Occident est arraché à Byzance, et elle perd quelques-unes de ses plus belles, de ses plus riches provinces orientales. Tout semble que les forces se sont abolie, son âme l'ait abandonnée. Sous les assauts répétés qu'elle subit, perd la seule foi qui remplaçait pour elle le patriotisme des Romains, la foi dans

son triomphe. Dès lors, tous les conflits s'exaspèrent ; le goût de créer l'abandonne ; sa religion, de plus en plus formaliste et rituelle, s'oriente vers les pratiques superstitieuses ; elle vit, elle survit, ou plutôt agonise, sous son matérialisme. »✻

Constantinople, métropole prestigieuse, continue cependant d'être le point de mire du monde civilisé. Animée, fastueuse, elle continue de pomper les richesses de l'Empire et de pressurer les peuples subjugués. Une société brillante et frivole s'y adonne aux plaisirs de la vie et aux vaines disputes religieuses. Pas si vaines pourtant qu'on l'a souvent dit ; car, derrière elles, presque toujours, se cachent les appétits matériels et les ambitions politiques des groupes antagonistes.

La chose publique en souffre cruellement.

La classe dirigeante, l'ancienne aristocratie des vainqueurs, avilie par des croisements avec tous les peuples vaincus, perd l'antique vertu de la race. Dominée par l'esprit de lucre et de jouissance, elle ne remplit plus son rôle social. L'Empire n'est plus gouverné. Les provinces, livrées aux exactions de gouverneurs avides, sont en proie à l'anarchie. Les rares villes échappées aux dévastations de guerres incessantes sont entre Romains et Perses prospèrent encore, mais leurs citadins ne s'intéressent qu'au commerce, à la spéculation et aux controverses dogmatiques.

Il est difficile, de nos jours, de se faire une idée exacte de l'aigreur, de l'acuité de ces controverses théologiques, qui énervaient la vie si haut degré les Byzantins. La violence des passions qu'elles suscitaient tenait à la nature même du pouvoir de l'Empereur, représentant, sinon émanation même de la divinité sur terre. La forme de l'autocratie byzantine, où le monarque était souverain spirituel, transposait constamment les discordes politiques et financières du temporel sur le plan religieux. Telle ou telle solution des querelles dogmatiques avait des conséquences pratiques et matérielles immédiates.

Dans la première moitié du VIIᵉ siècle, ces controverses étaient surtout alimentées par la lutte acharnée des deux doctrines en lutte, l'orthodoxie byzantine et le monophysisme. L'intolérance et les persécutions de l'Église de Constantinople exaspéraient les fidèles de l'Église dissidente. En Syrie et en Égypte, où les Monophysites prédominaient, les tendances séparatistes n'attendaient qu'une occasion favorable pour se manifester. Le prestige de l'État n'exerçait plus aucune attraction sur les masses moralement divisées. Aucun idéal commun, aucun « mythe », comme aurait dit Georges Sorel,

n'unissait les forces disparates de l'Empire. L'indifférence ou la haine envers Constantinople étaient peut-être les seuls sentiments communs à ces peuples.

La Perse n'était pas en meilleure posture. Plus encore que Byzance, elle était épuisée par des guerres, anciennes et récentes. La terrible défaite que lui infligea l'Empereur Héraclius, lorsqu'en 627 il prit dans l'ancienne Ninive, où l'armée de Chosroès Parviz fut taillée en pièces, et les graves troubles qui s'ensuivirent, achevèrent la puissance sassanide. En butte aux incessantes incursions des Khazars, du Caucase, et des Turcs de la Bactriane, déchirée par les guerres civiles et l'anarchie, la Perse n'était guère capable d'opposer une résistance sérieuse au choc terrible que devait lui porter l'armée de l'Islam.

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Comme toutes les religions qui l'ont précédé et se sont imposées aux multitudes humaines, l'Islam a paru en son temps et en son lieu. Il a répondu aux aspirations profondes d'une époque, aux espérances secrètes d'un milieu. Aux masses, physiquement souffrantes, moralement désemparées, courbées sous le joug de maîtres souvent étrangers, il apporta la promesse de la libération et du salut. Il annonça une nouvelle de justice et de charité.

La cité universelle dont l'Islam entreprit la construction, ne reconnaissait aucune distinction de race ou de condition sociale ; sa seule règle devait être la justice et la fraternité.

On ne saurait assez le répéter, Mohammad ne fut non seulement le prophète d'une grande religion, qui a inspiré aux masses spirituelles d'un monothéisme assoiffé de monothéisme pur, mais il fut aussi, d'aucuns diront peut-être surtout, l'annonciateur d'une des plus grandes révolutions sociales et internationales que l'histoire de l'humanité ait connues.

Il y a peut-être à côté du côté populaire et révolutionnaire de l'enseignement du Prophète que l'Islam doit sa rapide expansion. C'est ce côté encore qui lui assura une très grande faculté d'expansion. C'est ce côté encore qui, une fois de plus, rapproche l'Islam du Christianisme, dont la prédication fut aussi nettement révolutionnaire.

Mais le Christianisme primitif n'a pas tiré les conséquences politiques des principes d'amour et de fraternité prêchés par l'Évangile. Prescrivant de rendre à César ce qui est à César, il ne fut révolutionnaire que par le refus de s'associer au culte officiel de l'Empereur.

Son attitude vis-à-vis des pouvoirs temporels fut intentionnellement passive. Tourné vers le royaume de Dieu, il se désintéressait des royaumes terrestres.

L'Islam, au contraire, a mis au service d'Allah et de l'ordre prescrit

par Lui sur la terre, la puissance de son armée. Le nom d'Allah retentit, comme un cri de guerre, pour le renversement des fausses idoles et l'établissement des règles du monde du règne de justice sociale.

Paladins de l'unité de Dieu et de la fraternité des hommes, les soldats de l'Islam se croyaient investis d'une mission divine. Cette croyance engendrait un héroïsme admirable dans le combat, un mépris absolu de la mort. Jamais les soldats d'Allah n'hésitaient à sacrifier leur vie pour leur idéal. Aucun bien d'ici-bas ne leur paraissait comparable aux délices de la vie future promise aux martyrs de la guerre sainte.

Plus d'une fois, il est arrivé, au cours de l'histoire de l'humanité, à des forces numériquement faibles et techniquement inférieures, de battre des adversaires matériellement plus puissants et supérieurs en nombre. En pareils cas, c'est toujours l'esprit de sacrifice, le mépris des biens terrestres, dans la foi qui soulève les montagnes » qu'il faut chercher l'explication, décisive, de la victoire. C'est l'esprit qui triomphe de la matière.

Il n'en fut pas autrement des conquêtes musulmanes.

Les croyances religieuses, l'adoration de la patrie, la soif d'indépendance peuvent être considérées, du point de vue philosophique, comme de purs produits de l'imagination, comme de vaines et stériles illusions. Mais aucune réalité n'a été plus puissante que ces chimères. C'est elles qui ont éclairé, à travers les siècles, la marche douloureuse de l'humanité. C'est sont elles qui ont inspiré les plus orgueilleuses constructions politiques et sociales que l'histoire ait enregistrées, qui ont donné aux hommes du génie la force et la patience d'accomplir tout ce qui est grand, constructif dans la nature de l'esprit, tout ce qui donne aux lettres de noblesse et la justification devant l'Éternel de l'existence humaine.

Peu importe le contenu de telles croyances, la valeur intrinsèque des « idées-forces » qui transportent l'humanité. C'est la « sincérité de la foi », dans le sens que Carlyle✻ donne à cet mot, l'enthousiasme désintéressé, la flamme dévorante de la conviction qui engendrent les actes les plus hauts d'héroïsme et d'abnégation.

« Ce qui importe dans le sacrifice, dit Anatole France, c'est le sacrifice même. Si l'objet pour lequel on se dévoue n'est qu'une illusion, le dévouement n'en est pas moins une réalité ; et la réalité est la plus splendide parure dont l'homme puisse décorer sa misère morale. »✻

La puissance de Rome fut fondée sur une illusion entre toutes, sur

le culte de la cité, et Rome demeura maîtresse du monde tant que les Romains n'hésitèrent pas à sacrifier leur vie pour la grandeur de l'Urbs. Quand cette croyance disparut, les descendants abâtardis des héros qui avaient fondé la majesté de Rome assistèrent, impuissants et misérables, à la destruction de l'Empire.

Il serait peu sérieux de prétendre que l'armée musulmane ne s'était composée que du mirage des vies fabuleuses des deux empires n'exerçait aucune attraction sur l'imagination enflammée des fils du désert. Cela aurait été contraire à la nature humaine.

Mais on peut affirmer, sans nous porter à l'exagération, que l'appât du butin ne jouait qu'un rôle secondaire pour la masse des guerriers, entraînée par l'élan religieux. Quant aux chefs, ils n'étaient guidés que par leur foi.

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Mais la disproportion des forces entre les deux plus grands empires de l'époque et l'État arabe naissant, était trop grande. Le seul facteur moral qui détermina l'élan impétueux des guerriers de l'Islam n'aurait certes pas suffi pour vaincre les armées organisées et instruites de Byzance et des Perses, si les Arabes n'avaient appris, à l'école même de leurs adversaires, l'art de la guerre.

Les Romains et les Perses le possédaient encore à un très haut degré. Les premières rencontres avec des armées régulières, où tournèrent à leur détriment, firent voir aux Arabes la nécessité d'adopter les méthodes de guerre des adversaires.

Les nombreux instructeurs et ingénieurs byzantins et perses servirent de maîtres aux Arabes. La foi de l'Islam servirent de maîtres aux Arabes.

En peu de quelques années, les tribus arabes, dont les guerres n'avaient été jusque-là que razzias, charges impétueuses de masses indisciplinées où chacun combattait pour soi-même, se transformèrent en armée disciplinée, instruite, parfaitement capable d'affronter tous les empires de leur époque.

« Les Sarrazins, dit Le Beau à propos du siège de Damas, en 634, ayant appris aux Arabes qui avaient servi dans les troupes de l'Empire, la fabrique et l'usage de toutes les machines, battaient la ville avec violence. »✻

Fait remarquable, cette armée a trouvé ses chefs qu'il lui fallait, chefs de tout premier ordre comme Khâlid ibn Vélid, le grand général du règne

du khalife Abû Bakr, ou le conquérant de l'Égypte, Amrû, et d'autres encore, qui surgissaient du désert, pleins de talent militaire et de science.

Il y a, dans l'existence des peuples, des périodes marquées par une plénitude extraordinaire de vie, par une tension extrême de toutes les facultés humaines, quand des hommes supérieurement doués apparaissent par dizaines et impriment sur le cours des événements le sceau de leurs fortes personnalités.

Tels furent l'époque de la Renaissance en Italie, le Grand Siècle en France. Tels furent les premiers siècles de l'Hégire en Arabie, qui donnèrent naissance à toute une lignée de grands souverains, d'excellents capitaines, d'administrateurs et, aussi et surtout, à une pléiade d'écrivains, de savants et d'artistes remarquables.

Quand on tient compte de ces faits, la conquête arabe n'apparaît plus comme un miracle. Il est obligé de reconnaître qu'elle fut l'effet naturel d'un idéal sublime servi par une armée organisée et supérieurement commandée, mise au service d'un idéal sublime auquel tous les guerriers de l'Islam, commandés par le général en chef, et jusqu'au dernier des soldats, furent prêts à faire avec joie le sacrifice de leur vie.

Un coup d'œil rapide sur les premières campagnes des Khalifes Abû Bakr et Omar nous en donnera une illustration.

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Avant de mourir, Mohammad eut la satisfaction de voir accomplir l'unité morale et politique de la nation arabe. Les idoles avaient été détruites. Le sanctuaire de la Kaaba avait été transformé en mosquée. Les tribus païennes du Yémen, du Hadramaout, de l'Iman et du Nedjd converties, toute l'Arabie ne formait plus qu'un seul peuple, adorant un seul Dieu.

Déjà, quelques années après la reddition de la Mecque, Mohammad avait envoyé des ambassadeurs à l'Empereur de Byzance, au roi de Perse, au gouverneur de l'Égypte, pour les inviter à se convertir à la vraie religion, dont il se chargeait l'annonciateur.

Il va sans dire qu'une telle prétention, émanant d'un obscur chef des déserts arabiques, parut aux puissants et orgueilleux monarques auxquels elle s'adressait, comme une plaisanterie déplacée et insolente. Les ambassadeurs revinrent sans qu'on eût daigné leur donner réponse.

Mais la décision du Prophète de porter la parole divine à tous les peuples infidèles et de les convertir à la foi d'Allah était inébranlable. L'immensité de la tâche ne l'arrêta pas un instant. Il la mesurait à la profondeur de sa foi.

La grande épopée musulmane allait commencer. Une armée de trente mille hommes fut levée. Elle était destinée à affronter Byzance.

Voici en quels termes le prophète s'adressait à cette armée qui devait combattre « au nom de Dieu clément et miséricordieux », et dont la mission, dans la pensée du prophète, était de convertir et de construire, non de détruire.

« N'usez ni de fraude ni de ruse, ne tuez pas les enfants. Quand vous combattrez une armée ennemie sur son territoire, n'opprimez pas les habitants paisibles du pays. Épargnez les faibles femmes. Ayez pitié des enfants à la mamelle et des malades. Ne détruisez pas les habitations. Ne bouleversez pas les champs. Ne dévastez pas les vergers, ne coupez pas les palmiers. »

Pour apprécier à leur juste valeur les recommandations du prophète à ses armées, il faut tenir compte des mœurs de l'époque.

On peut dire que Mohammad mourut sans voir le commencement de la grande des temps des nobles paroles furent prononcées, il n'y a pas eu de grands changements dans le comportement moral des peuples « civilisés » qui s'égorgent. Il est même probable que le parallèle entre les temps ne serait pas favorable pour le « siècle de lumières » où nous vivons.

On sait que Mohammad mourut sans voir le commencement de la grande campagne qu'il avait préparée. C'est à ses successeurs immédiats, Abû Bakr et Omar que fut réservé de présider à l'expansion de l'Islam au dehors de l'Arabie.

La haute valeur morale et la sagesse de ces deux premiers khalifes, qui mirent en pratique les préceptes sociaux et les idées politiques du prophète, contribuèrent beaucoup aux premiers triomphes de l'armée arabe.

Il ne serait pas déplacé de rappeler ici quelques traits de leurs caractères, de citer quelques-uns de leurs ordres, qui éclairent leur attitude en tant que souverains, capitaines d'armées et administrateurs.

Rien ne caractérise mieux le premier vicaire du prophète que le discours qu'il fit tenir à ses compagnons lors de son investiture à la dignité suprême :

« Me voici chargé du soin de vous gouverner ; si je fais mal, redressez-moi ; dire la vérité au dépositaire du pouvoir est une preuve de zèle et de dévouement, la lui cacher est une trahison ; devant moi, l'homme faible et l'homme puissant sont égaux ; je veux rendre à tous une impartiale justice ; si je m'écarte des lois de Dieu et de son prophète, je cesserai d'avoir droit à votre obéissance. »

Lors de son court règne — trois ans à peine — Abû Bakr ne dévia jamais de l'attitude qu'il s'était assignée.

C'est grâce à sa rectitude, à sa loyauté et à sa fermeté que l'Islam

surmonta le remous que provoqua la disparition de Mohammad, mort sans désigner son successeur.

Citons un autre discours du même khalife, adressé à ses lieutenants civils et militaires. Il jette une vive lumière aussi bien sur l'homme que sur les méthodes de gouvernement qui assurèrent les succès des premiers pas de l'Islam.

« N'opprimez pas les populations. Ne les provoquez pas inutilement. Soyez bons et justes, le succès sera votre récompense. Quand vous rencontrerez l'ennemi, attaquez-le courageusement. Si vous sortez vainqueurs du combat, ne tuez ni les femmes, ni les enfants. Épargnez les champs et les maisons. Si vous concluez un traité, observez-en les clauses. Dans les pays chrétiens, vous rencontrerez une route fréquentée par des hommes pieux, qui servent Dieu dans les églises et les monastères. Ne les molestez pas. Ne détruisez ni leurs églises ni leurs monastères. »

Abû Bakr fut surtout l'exécuteur de l'héritage moral et politique du prophète. Il prépara ainsi le grand règne d'Omar.

Le khalife Omar, la plus grande personnalité de l'Islam après Mohammad, domine l'histoire de la conquête arabe.

Par beaucoup de traits de caractère et par sa vie privée, Omar rappelle son prédécesseur.

Tous deux, comme Osman et Ali, respectivement troisième et quatrième khalife, conservèrent le train de vie simple du prophète.

Rien en eux n'indiquait le souverain : « Abû Bakr ne laissa à sa mort que l'habit qu'il portait, le chameau qu'il montait et l'esclave qui le servait. Pendant sa vie, il ne s'était alloué que cinq drachmes par jour, du trésor public, pour sa subsistance. »✻

Omar portait une robe rapiécée et dormait parfois sur les degrés du temple, parmi les indigents. Cette simplicité, cet désintéressement total du Commandeur des Croyants ont vivement frappé les historiens de l'Islam :

« Il ne faut louer Omar que pour son désintéressement, dit Tabari✻, car il y a eu des souverains justes avant lui, qui se sont abstenus de toucher au trésor public, et même après lui. Mais ce qui est admirable dans le caractère de ce khalife, c'est, lorsqu'il fut arrivé au pouvoir, n'a changea absolument rien à ses habitudes ; il est resté fameux pour sa frugalité et la simplicité de ses vêtements. Il a occupé le pouvoir pendant plus de dix ans, et chaque jour, il voyait partir une expédition et arriver la nouvelle d'une victoire. Chaque jour, il y avait

un événement heureux ; on apportait constamment des richesses. Il conquit le monde, abaissa tous les souverains, fonda des villes telles que Basrah et Koufah et régla les affaires administratives et les impôts. Ses armes pénétrèrent à l'Est jusqu'aux bords du Djaihoun, au Nord jusqu'à l'Azerbaïdjan, jusqu'à Derbend des Khazars et au mur de Gog et de Magog ; au Sud jusqu'aux pays du Sind et de l'Inde, dans l'Oman, le Bahrein, le Mokran et le Kirman, à l'Ouest jusqu'aux frontières du pays de Roum. Les habitants de tous ces pays furent ses sujets et entrèrent dans la loi musulmane. Et malgré toute cette puissance, Omar ne changea pas sa façon de vivre, de manger, de s'habiller, de parler. »*

Les historiens arabes ne tarissent pas non plus d'éloges sur les récits qui illustrent la justice et l'équité du khalife. En voici un :

« Lorsque le roi chrétien des Ghassanides, Djebella ben Al-Aïham, converti avec ses tribus à l'Islam, fit le pèlerinage à la Mecque y trouva Omar, après sa conversion, il frappa un Arabe qui l'avait heurté par mégarde. Sur la plainte de l'Arabe, Omar fut obligé d'appliquer la loi du talion.

« Eh quoi ! Commandeur des Croyants, leva la main sur le chef de tribus ! » — Telle est la loi de l'Islam, — reprit le khalife, — il n'y a devant elle ni privilèges ni castes. Tous les Musulmans étaient égaux aux yeux du prophète, comme ils le sont aux yeux de ses successeurs. »

Lorsqu'après quatre mois de siège de Jérusalem, le patriarche les armées musulmanes, le courageux défenseur de la ville sainte, le patriarche Sophronius décida de capituler, il mit comme condition que la ville serait rendue à Omar en personne.

Le khalife quitta Médine, accompagné d'un seul serviteur, n'ayant pour bagage qu'une outre d'eau et un sac d'orge et de dattes.

Quelques jour avant, il arriva à Jérusalem. En entrant dans la cité sainte avec ses habitants, il leur déclara qu'ils étaient en sûreté, qu'un traitement de faveur serait accordé à tous, que la vie et les biens des chrétiens leur seraient garantis, que les églises et les lieux saints seraient respectés. D'après la tradition chrétienne, le khalife aurait visité les lieux saints de pèlerinage, s'informant de leur histoire. Arrivé à l'église de la Résurrection, il se trouva être l'heure de la prière. « Le Patriarche l'invita à prier devant l'autel ; mais il se refusa en disant qu'un kalife à mon exemple deviendrait musulman et qu'il ne voulait pas déposséder les Chrétiens. »✻

Cette attitude du khalife, qui montre avec quelle douceur les conquérants arabes traitaient les vaincus, contraste singulièrement avec celle des Croisés qui s'emparèrent de la ville sainte le 15 juillet 1099.

Voici la description du massacre de 10.000 Musulmans réfugiés dans la mosquée d'Omar, faite par Raymond d'Agiles, chanoine du Puy : « Il y eut, dit-il, tant de sang répandu dans l'ancien temple de Salomon que les corps morts y nageaient, portés ça et là par les parvis ; on voyait flotter des mains et des bras coupés qui allaient se joindre à des corps qui leur étaient étrangers, de sorte qu'on ne pouvait distinguer à quel corps appartenait un bras qu'on voyait se joindre à un corps. Les soldats eux-mêmes qui faisaient ce carnage supportaient à peine la fumée qui s'en exhalait. »

Sans commentaires.

✦

L'histoire fournit plusieurs cas de conquêtes dues à la supériorité des armes ; mais il y a peu d'exemples qu'un ordre nouveau ait été imposé uniquement par la force et se soit révélé fécond et durable.

La sagesse des premiers successeurs de Mohammad se montra surtout dans leur attitude pleine de compréhension à l'égard des peuples vaincus, de leurs aspirations nationales, de leurs besoins sociaux.

Cette attitude, qui était la conséquence naturelle de leur foi, se révéla comme une suprême habileté politique.

Lorsque nous avons vu, dans les premières rencontres avec les armées byzantines et perses, les Arabes se trouvèrent en présence de populations subjuguées, tyrannisées par leurs maîtres, assoiffées d'équité et de justice, prêtes à accueillir avec soulagement n'importe quel conquérant pourvu qu'il fût plus tolérable.

Dès lors, la conduite à tenir était clairement tracée.

Partout où ils portèrent leurs armes, Abû Bakr et Omar se présentèrent en libérateurs, en messagers de tolérance et de justice. Se conformant aux prescriptions coraniques, ils repoussaient toute idée de conversion forcée. Écartant toute mesure qui pouvait aller à l'encontre des aspirations des peuples incorporés, ils se contentaient d'un modeste tribut, très inférieur aux impôts qu'ils acquittaient auparavant.

En garantissant la sécurité de leurs nouveaux sujets, en captant leur confiance, ils assuraient leur domination et donnèrent une assise solide à leur empire.

« La mansuétude islamique réussit même le prodige que n'avait su

réaliser Byzance, d'établir la paix, sinon l'union entre l'orthodoxie et le monophysisme. »✻

Les deux campagnes qui ouvrirent l'ère des conquêtes arabes, la campagne de Syrie et celle d'Égypte, sont particulièrement caractéristiques des méthodes arabes.

✦

« La Lakmide, de l'Orient les Arabes ne sont pas le fait de Mahomet. Bien avant lui, les tribus du désert s'étaient glissées sur les confins du monde byzantin et du monde perse, profitant de toutes les défaillances de leurs gouvernements pour poursuivre silencieusement leur conquête anonyme. »✻

On sait que cette pénétration pacifique aboutit, au VIIᵉ siècle, à la création de deux émirats arabes, l'un, l'émirat Ghassanide au Haran, l'autre, l'émirat Lakhmide, sur la rive droite de l'Euphrate, relevant de l'Empire perse. Les raisons religieuses jouaient un rôle dans ces premières incursions des Arabes dans les provinces limitrophes des empires voisins. Les mobiles purement économiques en étaient pas moins puissants : pression des tribus du désert, en quête de terres vastes et fertiles capables d'assurer l'existence d'une population croissante et affamée.

Cette pénétration graduelle fut pourtant suffisamment profonde pour que, lorsque le premier khalife, Abû Bakr, y pénétra, en 634.

C'est donc en libératrice du patrimoine national que l'armée arabe se présenta devant les frontières de l'Empire d'Orient. Rien de plus caractéristique, à ce point de vue, que la sommation faite par le général commandant les forces musulmanes, Khâlid, aux Byzantins :

« Dieu a donné cette terre à notre père Abraham et à sa postérité. Nous sommes les enfants d'Abraham. Vous avez assez longtemps détenu notre pays. »

Ce langage ne pouvait que aller au cœur des populations arabes ou arabisées que des maîtres étrangers tyrannisaient depuis des siècles.

La conquête de la Syrie toute entière se fit au milieu d'une population qui accueillait les conquérants non seulement sans résistance, mais avec sympathie. Les tentatives du vieil empereur Héraclius pour organiser la défense du pays ne rencontrèrent qu'un soutien timide.

Les victoires d'Aïnadzein (634) et de Yarmouk (636) assurèrent aux

Musulmans la domination de la Palestine et de la Syrie. Damas fut prise en 635, Jérusalem en 637, Antioche en 638.

Il n'en fut pas autrement lors de la conquête de l'Égypte. Quand elle fut tentée en 640, par Amrû, le célèbre lieutenant d'Omar, le pays était dans un état d'anarchie intérieure très avancée.

Ruiné par les exactions des gouverneurs, déchiré par les luttes des multiples sectes chrétiennes, il était en révolte latente contre Constantinople. « À la veille de l'invasion musulmane, écrit René Grousset, l'Église Monophysite d'Égypte était en lutte ouverte contre les autorités byzantines. En haine des Grecs, le patriarche monophysite Benjamin n'hésita pas à s'entendre avec les Arabes. Les Melkhites eux-mêmes, Coptes de rite grec, trahirent le gouvernement impérial. Un de leurs plus hauts prélats, Makaukis ou Makaukas, s'entendit lui aussi avec les Arabes pour chasser les Byzantins. Lorsque les Arabes, conduits par Amrû, franchirent l'isthme de Suez, toute la nation copte, se soulevant contre Byzance, les accueillit en libérateurs. Les garnisons perdues au milieu d'un peuple en révolte, ne purent opposer à l'invasion qu'une résistance insignifiante. »

La sagesse politique d'Amrû fut à la hauteur de ses talents militaires. Il se révéla digne lieutenant de son maître. Voici une proclamation qu'il avait lancée en l'an 639 aux habitants de la ville de Gaza, et qu'il rééditera à l'usage des Égyptiens :

« Notre maître ordonne de vous faire la guerre si vous ne recevez pas notre loi. Soyez des nôtres, devenez nos frères, conquérir nos intérêts et nos sentiments et nous ne vous ferons pas de mal. Si vous ne voulez pas, payez-nous un tribut annuel avec exactitude, tant que vous resterez dans vos foyers et nous combattrons pour vous contre ceux qui viendront vous nuire et qui seront vos ennemis de quelque façon que ce soit ; nous vous garderons fidèle alliance. Si vous refusez encore, il n'y aura plus entre nous et vous que l'épée et nous irons jusqu'à ce que vous soyons soumis et que Dieu nous commande. »

En échange d'une liberté religieuse complète, de la sécurité des biens privés et de la justice égale pour tous, le conquérant proposa la substitution aux impôts excessifs et arbitraires de Byzance, d'un modeste tribut annuel équivalant à 15 fr. or.

« Les habitants des provinces se montrèrent tellement satisfaits de ces propositions, écrit Gustave Le Bon, qu'ils s'empressèrent d'adhérer au traité et payèrent d'avance le tribut. Les Arabes respectèrent si religieusement les conventions acceptées et se rendirent si agréables aux populations soumises

autrefois aux vexations des agents chrétiens de l'empereur de Constantinople, que toute l'Égypte adopta avec empressement leur religion et leur langue. C'est là, le répète, un de ces résultats qu'on n'obtient jamais par la force. Aucun des peuples qui avaient dominé en Égypte avant les Arabes ne l'avait obtenu.

» Au contact des Arabes, des nations aussi antiques que celles de l'Égypte et de l'Inde ont adopté leurs croyances, leurs coutumes, leurs mœurs, leur architecture même. Bien des peuples, depuis cette époque, ont dominé les régions occupées par les Arabes, mais l'influence des disciples du prophète est restée immuable. Dans toutes les contrées de l'Afrique et de l'Asie où ils ont pénétré, depuis le Maroc jusqu'à l'Inde, cette influence semble s'être implantée pour toujours. Aucun n'a pu détruire leur religion et leur langue.

» À l'encontre des Barbares qui envahirent le monde romain ou ravagèrent les pays de l'Orient, et qui ne firent que détruire, les Arabes fondèrent une brillante civilisation. Tous les peuples qui avaient embrassé l'Islam lui apportèrent leur contribution.

» Comme la civilisation chrétienne, la civilisation musulmane porte l'empreinte indélébile de l'esprit méditerranéen et fleurit sur les bords de la Méditerranée.

» C'est elle qui préserva de la destruction et remit à l'Europe le legs lumineux de la civilisation gréco-romaine.

C'est de cette civilisation musulmane et de ses rapports avec la civilisation occidentale que nous allons nous occuper maintenant.

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