PRÉFACE
— Ahmed Taleb-Ibrahimi
La publication, en 1946 à Paris, de la première édition de « Visages de l'Islam » de Haïdar Bammate, a eu le plus grand effet sur les intellectuels algériens de l'époque qui, face à l'occultation par le colonialisme de leur identité nationale et à son action de dépersonnalisation conduite à grande échelle, s'agrippaient à tout ce qui nourrissait un ressourcement si vital à leur épanouissement dans un environnement géographique et historique hostile ; publié en langue française dont ces jeunes algériens avaient achevé la conquête, cet ouvrage qui leur était directement accessible aura été d'un apport certain à la maturation de leurs idées et à la connaissance de leur patrimoine à un âge où, de cœur et de raison, ils se joignaient au mouvement nationaliste qui incarnait leur idéal.
D'aperçu forcément rapide sur les valeurs spirituelles et intellectuelles de la civilisation musulmane, cet ouvrage devenait, à leurs yeux, une pièce probante pour la réhabilitation de leurs ancêtres dont le parcours, depuis la révélation du message de l'Islam, enrichissant pour eux-mêmes et pour autrui, s'est rarement accommodé d'une condition secondaire telle que celle faite au monde arabo-musulman par la domination coloniale.
D'outil de la compréhension mutuelle entre le monde islamique et l'Occident, cet ouvrage apportait à l'âme de ces jeunes algériens profondément marqués par les massacres de mai 1945 — qui matérialisaient la négation la plus criante des principes moraux identifiés comme étant communs aux deux civilisations en conflit — le levain du refus d'abdiquer leur aspiration, celle de leur peuple, à une existence nationale indépendante dont l'accomplissement était le passage obligé du dialogue égalitaire auquel Haïdar Bammate croyait profondément.
C'est donc à bon droit qu'en Algérie même, la presse nationaliste de l'époque avait réservé le meilleur accueil à « Visages de l'Islam » dont la parution a été saluée par le Professeur Abdelkader Mehdad dans un article remarquable. Important pour l'Algérie dans les circonstances historiques qui étaient les siennes, « Visages de l'Islam » l'était également pour le monde musulman dans son ensemble au sortir de la deuxième guerre mondiale, avec les nouveaux contours donnés à la vie internationale et les nouveaux rapports de forces qui se cristallisaient.
Il était éminemment opportun, alors que l'espace musulman entreprenait, par portions incomplètes et à travers des étapes imparfaites, de se libérer du statut de partie prise qui a été longtemps le sien, qu'un essayiste nourri de la foi de l'Islam témoignât de la grandeur intrinsèque de la civilisation islamique et étalât, dans de belles pages éclatantes de vérité et de sobriété, son apport spécifique inestimable à la renaissance de l'Europe et au progrès de la civilisation universelle.
Dans le sillage de l'œuvre prestigieuse de Gustave Le Bon, La civilisation des Arabes parue à la fin du XIXᵉ siècle, « Visages de l'Islam » est venu non seulement écarter l'image dominante d'une civilisation islamique réduite à un simple vecteur de la pensée grecque, mais aussi fournir une explication rationnelle à l'apogée comme à la décadence du monde musulman, sans manquer de voir dans les mouvements de rénovation et d'islamisme qui agitaient les ferments de l'éveil que Haïdar Bammate appelait de tous ses vœux.
Par un heureux hasard, j'ai rencontré Haïdar Bammate, dans ma jeunesse, au cours d'une conférence organisée à Paris par les étudiants musulmans. J'ai ainsi eu la chance de connaître l'auteur ainsi que l'homme et son entourage personnel, sa famille dont les deux enfants, Nadjm-Ouddine et Témir-Boulate, l'assistèrent dans la préparation de la deuxième édition de « Visages de l'Islam » qui a paru en 1959.
Dans cette deuxième édition, l'auteur faisait le constat que la guerre d'Algérie creusait un fossé de plus en plus profond entre le monde de l'Islam et la France, et que la libération était inscrite dans le sens de l'histoire. Il relevait également la place de l'Algérie dans le Maghreb à devenir, et l'interaction prouvée à travers l'histoire entre son sort et celui de ses voisins.
Haïdar Bammate percevait bien ce que le combat du peuple algérien avait, par ses références idéologiques et son exemplarité, de stimulant pour la renaissance salutaire de la civilisation musulmane à partir de l'aire méditerranéenne, dont il savait le rôle historique dans la propagation du message de l'Islam, dans ses dimensions spirituelles et temporelles. Il avait conscience aiguë des promesses de la restauration de la Méditerranée dans sa vocation de berceau de rencontres et d'échanges bénéfiques pour tout le genre humain.
En témoin attentif du destin tourmenté de nombreux peuples musulmans, Haïdar Bammate a développé une relation affective avec l'Algérie dont le sursaut captivait sa sensibilité d'historien, dont l'émancipation de haute lutte confortait son pari sur un monde arabo-musulman qui tiendrait, de nouveau, son rang sur la scène de l'histoire des hommes et des civilisations. Il pressentait que les défis de la justice sociale, de la conquête du savoir et de la maîtrise de la technologie — qui se situent à la base de cette résurrection — allaient trouver en Algérie une volonté à leur hauteur.
Haïdar Bammate disparu, c'est son fils aîné, Nadjm-Ouddine, que l'Algérie indépendante a reçu pour rendre hommage, à travers lui, à l'homme, à l'ami et au penseur. Cette troisième édition, en Algérie, de « Visages de l'Islam » est d'une certaine façon le prolongement de cet hommage. Elle a aussi valeur testamentaire puisqu'elle comporte le dernier texte que Haïdar Bammate ait écrit avant de rendre l'âme — et il portait sur l'Algérie. Elle s'ouvre également sur un avant-propos de Nadjm-Ouddine, ravi à l'existence en 1985, qui en reflète le vœu paternel. « Visages de l'Islam » est déjà entré de plain-pied dans le patrimoine culturel islamique tel que son auteur l'a voulu : une contribution à une meilleure connaissance de l'Islam et un élément de ce pont entre l'authenticité et la modernité que les mouvements rénovateurs se sont appliqués à édifier. D'autres contributions de grande qualité, de valeur scientifique bien établie, ont été versées depuis lors au socle intellectuel de la civilisation islamique dont le génie et les accomplissements sont de plus en plus reconnus.
Pourtant, cette troisième édition est nécessaire et utile. Pour que l'héritage présenté dans cet ouvrage soit à la portée de toutes les générations et pour que l'examen introspectif auquel Haïdar Bammate convie les Musulmans conserve son actualité et convainque de son opportunité. « Visages de l'Islam » étant, somme toute, un hymne à la grandeur du Message divin et de l'épopée des hommes qui en ont suivi les enseignements, sa réédition, en terre musulmane, concourt à la permanence du projet civilisationnel porté par ce message et appelle au renouvellement du souffle pour projeter les Musulmans dans leur temps et en faire de nouveau des artisans et des bénéficiaires de la civilisation universelle.
Ahmed Taleb-Ibrahimi