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  • Note du traducteur
  • PRÉFACE
  • AVANT-PROPOS À LA TROISIÈME ÉDITION DE « VISAGES DE L'ISLAM »
  • À propos de cette édition
  • Quelques opinions sur la 1ʳᵉ édition de VISAGES DE L'ISLAM
  • PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION
  • AVANT-PROPOS À LA SECONDE ÉDITION
  • CHAPITRE I
    • Coup d'œil sur le monde de l'Islam
  • CHAPITRE II
    • Aperçu de la doctrine de l'Islam
  • CHAPITRE III
    • L'expansion de l'Islam
  • CHAPITRE IV
    • Rapports de l'Orient musulman avec l'Occident chrétien
  • CHAPITRE V
    • Débuts de la civilisation musulmane
  • CHAPITRE VI
    • L'Apogée de la civilisation musulmane
    • Le khalifat abbasside de Bagdad
    • Al-Andalus
  • CHAPITRE VII
    • L'apport de la civilisation musulmane aux sciences
    • École de Bagdad
    • Astronomie
    • Mathématiques
    • Physique et chimie
    • Sciences naturelles — Médecine
    • Géographie
    • Histoire
    • Sciences politiques et sociologie
    • Le Droit
  • CHAPITRE VIII
    • L'apport de la civilisation musulmane à la Philosophie
    • Les Mu'tazilites ou rationalistes de l'Islam
    • Les Mûtekallimines ou orthodoxes de l'Islam
    • Les Philosophes
    • Ibn Sînâ (Avicenne)
    • Ibn Rûchd
    • L'imam Ghazâli
  • CHAPITRE IX
    • Les voies de pénétration de la civilisation musulmane en Occident
  • CHAPITRE X
    • La poésie arabe
  • Al-Mûtanabbi
  • Al-Maarri
  • Poésie lyrique
  • CHAPITRE XI
    • La poésie persane
    • Firdûsi : le Paradisiaque
    • Omar Khayyam
    • La poésie mystique persane
    • Sâdi
    • Djelal ed-Dîne Rûmi
    • Nizâmi
    • Hâfiz
  • CHAPITRE XII
    • La littérature turque
    • Newa'i
    • Fûzûli
  • CHAPITRE XIII
    • Aperçu de l'art musulman
    • La Musique
  • CHAPITRE XIV
    • Grandeur et servitude des Etats issus de l'Empire de l'Islam
  • CHAPITRE XV
    • Les causes de la décadence de la civilisation musulmane
  • CHAPITRE XVI
    • Mouvement de rénovation
  • CHAPITRE XVII
    • Les Pays de l'Islam après la Deuxième Guerre Mondiale
  • CHAPITRE XVIII
    • Conclusion
  • INDEX DES NOMS
  • TABLE DES MATIÈRES
    • CHAPITRE PREMIER
    • CHAPITRE II
    • CHAPITRE III
    • CHAPITRE IV
    • CHAPITRE V
    • CHAPITRE VI
    • CHAPITRE VII
    • CHAPITRE VIII
    • CHAPITRE IX
    • CHAPITRE X
    • CHAPITRE XI
    • CHAPITRE XII
    • CHAPITRE XIII
    • CHAPITRE XIV
    • CHAPITRE XV
    • CHAPITRE XVI
    • CHAPITRE XVII
    • CHAPITRE XVIII
  • L'IDÉE DE LA MÉTHODE DES SCIENCES

Les Mu'tazilites ou rationalistes de l'Islam

Le point de départ de la doctrine de la Mu'tazila est la négation de la damnation éternelle du croyant. Le croyant qui commet le péché grave ne peut être taxé de « kafir » (impie, infidèle) car il atteste toujours l'unité de Dieu et la mission divine du Prophète, et, en dehors de son péché, suit la pratique des bonnes œuvres prescrites par la religion.

On ne peut pourtant pas lui décerner le titre glorieux de « mu'min » (fidèle) car, par sa faute, il s'est détaché de la communauté des croyants. Son état est celui du croyant « fasik » (pécheur), état intermédiaire entre celui du croyant juste et celui de l'impie. S'il meurt sans repentir, il est condamné au feu, mais sa damnation est temporaire et éternelle et plus légère comparée au châtiment des impies. Cet état est celui du purgatoire, une « demeure entre les deux demeures » qui l'attend dans la vie future.

C'est la doctrine de l'état mixte. Elle fut formulée pour la première fois par Wâsil ibn Ata (80-131 de l'Hégire — 699-748 de J.-C.).

Al-Idji, qui est avec Chahrastani une des sources principales pour la connaissance des ouvrages des Mu'tazilites, nous raconte dans quelles circonstances cette théorie prit naissance.

Wâsil ibn Ata, comme beaucoup d'autres docteurs éminents, appartenait à l'école de Hassan ibn Abu'l Hassan de Basrah. Un jour, alors que le célèbre imam mu'taziliste professait, devant un de ses disciples, un inconnu se présenta devant lui et tint le discours suivant :

« Ô Imam de la religion, il est apparu en notre temps une secte qui regarde comme infidèles les croyants coupables de péchés graves, et une autre qui n'entraîne pas nécessairement la perte de ses coupables, disant que le péché grave n'enlève pas à la foi son assurance. Que devons-nous en penser ? »

Hassan réfléchit, mais, avant qu'il n'ait eu le temps de répondre, Wâsil conclut :

« Moi, je pense que le coupable de péché grave est croyant d'une façon générale et non infidèle de cette façon. »

Alors, sans un moment de méditation, Hassan prononça ces paroles : « Wâsil s'est séparé de nous ».

Le nom de la secte proviendrait du mot « mu'tazil » : celui qui se sépare. « Mu'tazilites » signifie « dissidents ».

Cette explication de l'origine de l'étiquette donnée au mouvement a été contestée, apparemment avec raison, par les professeurs Carlo Nallino

et Ahmad Amin, qui soutiennent que le nom de mu'tazila ne comportait pas, à l'origine, l'idée de séparation de l'orthodoxie. Il aurait été choisi par les premiers Mu'tazilites « avec un sens identique à l'égard des deux factions politiques (orthodoxes et kharijites) qui divergeaient profondément au sujet des conséquences juridiques du péché. »

Les problèmes fondamentaux sur lesquels portèrent les discussions des Mu'tazilites sont ceux de la notion de Dieu et des qualités divines, de la prédestination et du libre arbitre et celui, partie essentiellement politique, celle de l'imamat ou du khalifat dans l'Islam.

Al-Mu'tazila n'est pas une école homogène. Elle se subdivise en plusieurs courants, quelquefois contradictoires. Nombreuses sont les opinions sont personnelles aux divers docteurs qui se rattachent à cette école.

Il existe pourtant certains principes fondamentaux sur lesquels ils sont tous d'accord. Maçûdi les résume en cinq points.

Le premier est relatif à l'unité de Dieu et à la manière de le concevoir : « Dieu, dit-il, n'est pas, selon les Mu'tazilites, comme les choses ; il n'est ni corps, ni accident, ni masse, ni substance ; mais il est créateur du corps et de l'accident et n'est pas de la nature et de l'atome et de la masse ; il est perceptible au sens ni dans le monde ni dans l'autre ; il n'est pas renfermé dans un lieu, ni dans aucune des dimensions, mais il est celui qui ne cesse pas. Il ne connaît ni temps, ni lieu, ni limite ; il est le créateur de toutes choses et il les fait sortir du néant. Il est l'éternel et tout, hors de lui, est produit. »

Le second dogme des Mu'tazilites, d'après Maçûdi, est celui de la justice de Dieu. Les mu'tazilites se désignaient, d'ailleurs, comme « ahl al 'adl wat tawhid » (les gens de la justice et de l'unité). L'analyse serrée de la notion de justice divine les conduisait à l'affirmation de la liberté arbitre.

La troisième thèse des mu'tazilites concerne « la promesse et la menace de Dieu ». Il y a là la définition de la foi et de l'incrédulité.

Le quatrième point est consacré à « l'état mixte » du pécheur croyant, dont nous avons parlé.

Le cinquième a trait à l'obligation de faire le bien et de prohiber le mal.

L'unité de Dieu et la façon de le concevoir, que Maçûdi cite comme

le premier dogme de la Mu'tazila, préoccupèrent à divers degrés tous les théologiens musulmans, orthodoxes ou hétérodoxes.

Ce qui caractérise les Mu'tazilites, c'est le soin, poussé à l'extrême, de dégager le principe monothéiste de toute idée accessoire capable de l'obscurcir ou de le déformer.

Ainsi, hantés par la crainte que les qualités diverses attribuées à la Divinité n'entraînent une notion de multiplicité en Dieu, ils refusent d'admettre les qualités réelles et éternelles en Dieu.

Les premiers docteurs de l'école furent tout particulièrement intransigeants dans la profession de cette théorie, qu'ils appelèrent la « croyance unitaire » (tawhid).

« Celui qui affirme une qualité éternelle à côté de Dieu affirme deux dieux », déclara Wâsil ibn Ata. La seule qualité qu'il admette comme propre à l'essence divine est celle de l'éternité.

Abûl Hûdeil, qui fut, deux générations après Wâsil, le chef le plus important de l'école, modifia ce point de vue absolu. Il accepta les qualités divines comme des manifestations de l'essence de Dieu.

« Dieu, disait-il, est puissant par une puissance qui est son essence, il est savant par une science qui est son essence. »

Conséquents dans leur théorie, les Mu'tazilites refusèrent de reconnaître le caractère éternel du Coran. Ils enseignaient que le Livre Sacré, ensemble de mots arabes, était un livre créé. « Affirmer son éternité, c'est affirmer deux dieux. »

Cette opinion battait en brèche la doctrine en cours, selon laquelle le Coran était considéré comme la parole même de Dieu, dont l'origine, la création et la pureté définitivement constituent l'orthodoxie musulmane.

La question du libre arbitre fut posée, comme nous l'avons vu, avant la naissance de l'école mu'tazilite, par les Kadarites, en particulier, par Halil al Djohani et Abû Marwan de Damas. Tous deux furent mis à mort à cause de leurs convictions, jugées hérétiques, par les khalifes oméyades, vers l'an 700.

La thèse de la prédestination fut dominante au cours du règne de la dynastie des Oméyades.

Dans le chapitre consacré à l'aperçu de la doctrine de l'Islam, nous avons fait observer que cette thèse n'a pas, dans le Coran, des fondements aussi absolus qu'on le croit généralement. À côté des textes que l'on évoque à son appui, on peut en citer d'autres qui impliquent la croyance à la liberté morale.

L'attitude des Mu'tazilites, dans cette question âprement controversée, est très nette.

« Il est impossible, dit Wâsil ibn Ata, que Dieu veuille et décrète le mal contrairement à ce qu'il ordonne. Dieu est juste. Il ne veut que ce qui contribue au bonheur de Sa création. Il n'a aucun rapport avec les mauvaises actions. Dieu a doué l'homme du pouvoir d'agir ou de ne pas agir et toutes les actions humaines résultent de la libre volonté de l'homme. Il en est autrement dans le monde extérieur, où les événements s'enchaînent selon des lois rigides. »

En résumé, tout en admettant le décret divin dans le cours des événements physiques, les Mu'tazilites repoussent de la liberté humaine la contrainte spirituelle et rejetaient le fatalisme moral.

Chez le grand docteur mu'taziliste Nazzam (Ibrahim ibn Sayar ibn Nazzam), qui fut un des principaux chefs de l'école sous le khalife al-Mamûn, cette doctrine aboutit à un déterminisme rigoureux, en tous points semblable au déterminisme scientifique moderne. Pour Nazzam, il n'y a qu'une seule activité libre, celle de l'homme.

Une thèse très élevée que la Mu'tazila accorde à l'intellect humain est une autre caractéristique de l'école.

L'homme, affirment les Mu'tazilites, peut parvenir à la connaissance de Dieu par sa propre raison.

Pour comprendre le salut, il n'a pas besoin de révélation.

En opposition avec les adeptes du Droit divin (Fiqh), les Mu'tazilites soutenaient que « la raison est l'essentiel qui sert à distinguer le bien du mal, alors qu'aux yeux des Mûtekallimines le critère qui permet de faire cette distinction est une interdiction ou une prescription de la divinité, dont les raisons dépassent l'intelligence humaine✻.

Le caractère rationaliste de Dieu et de la création devait nécessairement se répercuter dans toutes les parties de leur enseignement. La théologie mu'tazilite tend à devenir des marques. Certes, elle s'efforce de rester strictement coranique, mais on voit toujours sa préoccupation des exigences de la raison au-dessus de la foi, ou bien en cherchant à les concilier.

L'attitude plus que tiède, parfois irrespectueuse, des Mu'tazilites à l'égard de la tradition et des manifestations.

« La première condition de la science est le doute », proclame Nazzam à propos de l'œuvre d'un des plus grands maîtres de la science de la tradition, Abû Hûreirah.

Une des gloires de l'école, le célèbre théologien et moraliste Zamakhshari (1074-1143) n'hésite pas à dire : « Marche dans ta religion sous l'étendard de la science sans te contenter des traditions provenant de telle ou telle source. »

Pour mesurer la hardiesse d'un tel conseil, il suffit de songer que le docteur mu'taziliste qui le formula vécut cinq siècles avant Galilée…

Les Mu'tazilites furent les premiers à apporter dans l'exégèse du Coran la méthode strictement grammaticale. Ils insistèrent aussi sur les côtés allégoriques du Livre Saint.

Selon la Mu'tazila, les récompenses promises aux méritants et les châtiments dont sont menacés les méchants, dans le Coran, ne doivent pas être compris à la lettre mais interprétés dans un sens spirituel.

La position prise par les Mu'tazilites sur l'épineuse question du khalifat manque quelque peu de clarté. Il est évident que le problème a provoqué des divisions au sein de l'école. La fraction modérée des Mu'tazilites, que l'on désigne du nom d'école de Bagdad, soutint, sans éclat, il est vrai, la cause des Chi'ites se prononça pour la maison d'Ali.

L'école de Basrah se rattacha, sans aucune protestation, à la cause des Abbassides. Enfin, une petite fraction, qui militait aux confins occidentaux de l'Empire, s'allia aux Kharidjites et combattit les Abbassides les armes à la main.

Tout porte pourtant à démontrer que, d'une façon générale, l'école fut d'abord favorable à l'aile modérée du Chi'isme et se rallia ensuite aux Abbassides.

En particulier, les sympathies de Wâsil ibn Ata pour la cause de la maison d'Abbas ne font pas de doutes. À tel point que certains arabisants sont portés à voir dans le fondateur de la Mu'tazila l'agent des Abbassides et à considérer la théologie de Wâsil et des Mu'tazilites comme la théologie officielle du mouvement abbasside.

Au point qu'Ubeid, d'Afghanistan, pour lequel Maçûdi professe une grande admiration et qu'il qualifie de « docteur le plus éminent de la Mu'tazila, que personne n'éclipsa jamais » fut l'ami et le père spirituel du khalife al-Mansûr.

Quelle que fut la position de l'école avant l'avènement des Abbassides, le fait demeure que, sous le khalife al-Mamûn et son successeur Mu'tasem, certaines conceptions des Mu'tazilites furent érigées en doctrine officielle de l'Islam.

La thèse de l'école relative à la création du Coran fut solennellement affirmée par le Commandeur des croyants. Les partisans de l'orthodoxie, qui professaient l'éternité du Livre Sacré, furent persécutés.

La réaction des orthodoxes, conduits par le grand théologien Ibn Hanbal, fondateur d'un des rites juridiques de l'Islam, par l'illustre al-Ash'ari, finit cependant par triompher de la libre pensée mu'tazilite.

Le deuxième successeur d'al-Mamûn, le khalife al-Mûtawakel, renonça à la lutte contre la tradition. Il déclara l'éternité du Coran et promulga la peine de mort pour quiconque soutiendrait dorénavant la thèse contraire.

Ainsi, la lutte entre les diverses tendances de la pensée musulmane, lutte qui dura environ deux siècles, se termina par le triomphe officiel de la tradition.

L'Orient, à l'encontre de l'Occident, évolua de la libre pensée au dogme rigide.

Ce sont les excès mêmes des Mu'tazilites qui facilitèrent la tâche de leurs adversaires et contribuèrent au triomphe de l'orthodoxie. Les idées extrémistes, de plus en plus inconciliables avec les principes essentiels du Coran, se donnaient libre cours. Ainsi, avec Mûammar ibn as Solami et Tûmammah ibn al-Achras, la doctrine mu'tazilite glissa franchement vers le panthéisme.

Mûammar soutenait la thèse que Dieu n'avait créé qu'une matière universelle ; toutes les formes de tous les êtres ne seraient que des émanations de cette matière primordiale dont elles sortent successivement en vertu d'une force immanente.

Développant la même idée, Tûmammah n'admettait pas que le monde n'est pas une libre création de la volonté divine, mais qu'il sort nécessairement de la nature de Dieu et qu'il est éternel comme Lui.

La réaction la plus violente, celle qui détermina la ruine de l'école, partit d'ailleurs des rangs des Mu'tazilites eux-mêmes. Elle fut l'œuvre de l'imam Ash'ari.

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