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EN Theme
  • Note du traducteur
  • PRÉFACE
  • AVANT-PROPOS À LA TROISIÈME ÉDITION DE « VISAGES DE L'ISLAM »
  • À propos de cette édition
  • Quelques opinions sur la 1ʳᵉ édition de VISAGES DE L'ISLAM
  • PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION
  • AVANT-PROPOS À LA SECONDE ÉDITION
  • CHAPITRE I
    • Coup d'œil sur le monde de l'Islam
  • CHAPITRE II
    • Aperçu de la doctrine de l'Islam
  • CHAPITRE III
    • L'expansion de l'Islam
  • CHAPITRE IV
    • Rapports de l'Orient musulman avec l'Occident chrétien
  • CHAPITRE V
    • Débuts de la civilisation musulmane
  • CHAPITRE VI
    • L'Apogée de la civilisation musulmane
    • Le khalifat abbasside de Bagdad
    • Al-Andalus
  • CHAPITRE VII
    • L'apport de la civilisation musulmane aux sciences
    • École de Bagdad
    • Astronomie
    • Mathématiques
    • Physique et chimie
    • Sciences naturelles — Médecine
    • Géographie
    • Histoire
    • Sciences politiques et sociologie
    • Le Droit
  • CHAPITRE VIII
    • L'apport de la civilisation musulmane à la Philosophie
    • Les Mu'tazilites ou rationalistes de l'Islam
    • Les Mûtekallimines ou orthodoxes de l'Islam
    • Les Philosophes
    • Ibn Sînâ (Avicenne)
    • Ibn Rûchd
    • L'imam Ghazâli
  • CHAPITRE IX
    • Les voies de pénétration de la civilisation musulmane en Occident
  • CHAPITRE X
    • La poésie arabe
  • Al-Mûtanabbi
  • Al-Maarri
  • Poésie lyrique
  • CHAPITRE XI
    • La poésie persane
    • Firdûsi : le Paradisiaque
    • Omar Khayyam
    • La poésie mystique persane
    • Sâdi
    • Djelal ed-Dîne Rûmi
    • Nizâmi
    • Hâfiz
  • CHAPITRE XII
    • La littérature turque
    • Newa'i
    • Fûzûli
  • CHAPITRE XIII
    • Aperçu de l'art musulman
    • La Musique
  • CHAPITRE XIV
    • Grandeur et servitude des Etats issus de l'Empire de l'Islam
  • CHAPITRE XV
    • Les causes de la décadence de la civilisation musulmane
  • CHAPITRE XVI
    • Mouvement de rénovation
  • CHAPITRE XVII
    • Les Pays de l'Islam après la Deuxième Guerre Mondiale
  • CHAPITRE XVIII
    • Conclusion
  • INDEX DES NOMS
  • TABLE DES MATIÈRES
    • CHAPITRE PREMIER
    • CHAPITRE II
    • CHAPITRE III
    • CHAPITRE IV
    • CHAPITRE V
    • CHAPITRE VI
    • CHAPITRE VII
    • CHAPITRE VIII
    • CHAPITRE IX
    • CHAPITRE X
    • CHAPITRE XI
    • CHAPITRE XII
    • CHAPITRE XIII
    • CHAPITRE XIV
    • CHAPITRE XV
    • CHAPITRE XVI
    • CHAPITRE XVII
    • CHAPITRE XVIII
  • L'IDÉE DE LA MÉTHODE DES SCIENCES

Le khalifat abbasside de Bagdad

L'avènement des Omeyades fut considéré, par une partie de l'opinion musulmane, comme une véritable usurpation.

Il donna lieu à la scission connue sous le nom du chî'isme.

L'Iran en devint la citadelle.

La religion ne fut prise pour rien dans cette division. Il n'y a aucune différence dogmatique entre l'orthodoxie musulmane et le chî'isme. L'écart entre les deux doctrines portait en tant qu'au début sur une seule question : celle de la succession au Prophète et tant que Commandeur des croyants.

Les chi'ites estimaient que cette succession devait revenir à Ali, cousin et gendre du Prophète.

Divergence purement politique pour les Arabes ; politique et nationale pour les Iraniens, car l'Imam Hussein, fils d'Ali, assassiné à Kérbéla, avait épousé la princesse Bibi Chahrbanou, fille du roi sassanide de Perse Yazdegard III. De ce fait, il était devenu l'héritier légitime de la couronne des Sassanides.

La cause de la maison d'Ali se confondait ainsi avec celle de la dynastie nationale de l'Iran.

Le sentiment persan trouva dans le chi'isme un instrument merveilleux pour l'affirmation de son individualité. Sous des couleurs apparemment religieuses, le peuple iranien défendait son autonomie morale. Luttant pour l'attribution du khalifat à la famille d'Ali, il s'insurgeait en réalité contre l'hégémonie arabe sur le monde de l'Islam.

Aussi, lorsque Abul Abbas Safah, arrière petit-fils d'Abbas, oncle du Prophète, se souleva contre les Omeyades, au nom des droits des Alides, toute la Perse se trouva-t-elle à ses côtés.

Proclamé khalife dans la grande mosquée de Merv, c'est à la tête des troupes du Khorâssan, province essentiellement iranienne, qu'Abul Abbas triompha du khalife Merwan II, quatorzième et dernier souverain de la dynastie omeyade d'Orient.

Mais la chute des Omeyades ne profita pas aux descendants d'Ali. Les Abbassides s'emparèrent du pouvoir et le gardèrent pour eux-mêmes.

Rien ne prouve mieux les origines politiques du chi'isme que l'attitude observée par les Iraniens à l'égard de cette nouvelle usurpation. La victoire des Abbassides fut remportée avec l'appui prépondérant des forces persanes. Pour être complète et durable, elle devait s'appuyer sur l'élément iranien.

La nouvelle dynastie, quoique arabe et orthodoxe, avait partie liée avec le nationalisme iranien. Les Iraniens ne manquèrent pas d'exploiter à fond cette situation.

La cause de la maison d'Ali, pour laquelle ils avaient milité avec tant d'ardeur au cours des années précédentes fut vite oubliée.✻

Les divergences pseudo-religieuses pesèrent sur la conscience des

Iraniens que ces schismatiques devinrent bientôt le soutien principal de la nouvelle orthodoxie abbasside, bien plus rigide que celle des Omeyades.

Dès lors il n'y avait plus d'obstacle à ce que l'influence persane s'exerçât librement sur la monarchie des Abbassides.

En effet, le long règne de cette dynastie est caractérisé par la prépondérance progressive des Iraniens sur les autres peuples de l'Empire.

« La bataille qui consacra la destruction du khalifat omeyade était en quelque sorte la revanche de la journée de Kadysia, où avait sombré le grand empire perse des Sassanides. Le khalifat abbasside prit dès le début une coloration franchement iranienne » remarque Cl. Huart✻.

L'influence iranienne devait naturellement prendre des proportions encore plus grandes quand la formation du khalifat indépendant d'Espagne, en 756, et la sécession de l'Égypte, en 969, eurent limité l'Empire abbasside à ses possessions d'Asie.

La participation active des Persans dans l'administration de l'État et la place élevée qui leur était dorénavant dévolue, à la cour et en ville, eurent comme conséquence une interpénétration de plus en plus profonde des génies des deux races dirigeantes de l'Islam.

Une nouvelle stimulation de leurs facultés créatrices s'en suivit.

Elle assura à la civilisation musulmane des plus splendides époques de son histoire.

✦

Imitant l'exemple des Omeyades, qui avaient transféré la capitale de l'État musulman de Médine à Damas, pour être dans un milieu favorable à leurs desseins, les Abbassides, eux aussi, fondèrent une nouvelle capitale, en quelque sorte à l'évolution de l'Empire et des intérêts de leur maison.

Bagdad, dont la construction fut commencée, en 762, par al Mansûr, deuxième khalife de la dynastie, fut située sur le Tigre, en Babylonie, près des anciennes capitales sassanides de Ctésiphon et de Séleucie, à une égale distance de l'Arabie et de la Perse, les deux pays d'où le Khalifat puisera dorénavant ses forces vitales.

L'emplacement exact de la ville fut déterminé par des considérations stratégiques et climatiques.

Mansûr choisit la position de Bagdad parce qu'il a la plage facile à défendre et d'un climat sain, dit M. Carra de Vaux. L'emplacement était protégé par l'Euphrate et les canaux dérivés de ce fleuve. Quand le Khalife avait été le reconnaître il y avait des moines qui lui en avaient vanté l'air, les eaux et le climat. Il y fit creuser les lignes des murailles et de l'enceinte de la ville et posa lui-même la première pierre. La muraille avait quatre portes donnant accès aux rues principales ; elles étaient voûtées en ogive et surmontées de pavillons dans lesquels s'ouvraient des baies également ogivales d'où la vue s'étendait sur tout le pays environnant. La porte de Khorâssan, regardant à l'est, devint la plus glorieuse, étant aussi la porte de la Félicité parce que la fortune des Abbassides avait commencé dans le Khorâssan. Les autres regardaient la Syrie, la Kûfah et Basrah. »✻

Une destinée merveilleuse fut réservée à la ville al-Mansûr. Très vite elle devint non seulement la plus grande et la plus brillante cité de l'Orient, mais du monde entier.

Pendant trois siècles, elle gardera son rang. Sous Harûn al-Rachid, la population de Bagdad dépassera deux millions et demi. Pour donner une idée du degré de civilisation matérielle de l'État et de la capitale abbasside à cette époque, nous empruntons à l'Émir Chékib Arslan, éminent historien arabe, la description qui suit.

« … Bagdad nageait dans le luxe ; on aurait cru que toutes les beautés de l'univers s'y étaient donné rendez-vous. Il s'y trouvait des bazars pour tous les articles. On pouvait s'y disputait les meilleures sortes de tissus, d'objets d'art, de perles, de diamants, d'armes, de musiciens, d'ustensiles, de machines, les pages, les chambellans, les eunuques, les esclaves blanches, noires et jaunes. Il y avait aussi des chanteuses, qui avaient un marché spécial pour elles, où l'on rencontrait des chanteuses professionnelles, noires, grecques, géorgiennes, circassiennes, etc. Ces cantatrices étaient brillamment élégamment décorées, avec des marques sur leurs habits dans lesquelles se trouvait des formules de joie, telles que : « Celui qui me regarde sera comblé », « Celui qui me suit sera obéi », ou des vers : « Tu m'as tuée par amour, ô tyran, Dieu sera juge entre nous », ou : « Ce n'est pas la beauté qui ornerait ma main ; la beauté de ma main est l'ornement de toute teinte ».

Les habitants de la capitale abbasside ornaient leurs salons d'or et couvraient les murs d'étoffes à dessins en relief. Ils avaient le goût des

fleurs et des plantes exotiques qu'ils faisaient venir surtout des Indes et qu'ils plantaient dans leurs immenses jardins. Un seul de ces jardins d'agrément pouvait coûter dix mille dinars. Ils achetaient des plus belles et des plus délicates musiciennes, des plus ravissantes femmes de chambre, les meilleures cuisinières. Ils dégustaient les aliments les mieux préparés ; ils se procuraient la glace avant la saison, ces friands à toute heure et à n'importe quel prix. Ils se faisaient parfumer avec toutes espèces de musc, d'ambre et d'autres parfums agréables. Leurs salons étaient presque toujours encensés par la combustion des résines aromatiques, parce que le nez aussi avait besoin d'être charmé autant que la bouche, les yeux et les oreilles.

Bagdad recevait les vases et la vaisselle des Indes, les liqueurs d'Ispahan et de Chiraz ; du Khorâssan, elle recevait le fer ; de Kerman, le plomb ; du Cachemire, les toiles ; de la Chine, le musc, les bois aromatiques, les rideaux, les selles, la porcelaine, etc., du Yémen, les plantes odorantes ; de la Perse, les armes ; d'Aïdab (port du littoral égyptien de la Mer Rouge) et de l'Île de Bahrein, les perles ; du Japon, l'or et l'ébène ; du Sind, les ananas à lance, les éléphants ; de l'Île de Ceylan, le diamant ; de la Grèce, le mastic, du miel ; de la page pour le service ; de la Russie, les peaux de renard et les fourrures ; de Syrie et de Mossoul, les étoffes de soie et la mousseline…

Quant aux revenus de l'Empire abbasside, les versions sont différentes, mais toutes s'accordent pour dire qu'ils atteignaient des chiffres fantastiques. La version la plus vraisemblable est que le trésor khalifal du temps de Harûn al-Rachid recevait annuellement sept mille quintaux d'or✻, chaque quintal d'or étant évalué 30.000 dinars. »

Cet état florissant des finances permit aux Abbassides d'entreprendre de grands travaux d'utilité publique.

Des routes sillonnèrent l'Empire dans toutes les directions. Des dépôts de chevaux furent établis, des caravansérails construits. Le long de l'interminable trajet de la soif, de Bagdad à La Mecque, les citernes furent creusées.

Les hôpitaux, des mosquées, des écoles s'élevèrent partout dans les villes.

L'agriculture et l'industrie prirent un grand essor. Les campagnes de l'Iraq, qu'on appelait le « Sawad » (mot provenant d'Aswad : noir) à cause de la végétation vert foncé qui couvrait le pays, connurent une prospérité fabuleuse.

Les fruits et les fleurs de Perse, grâce à une culture habile, acquirent leur célébrité proverbiale. Les vins de Chiraz et d'Ispahan se répandirent dans toute l'Asie et furent l'objet d'un commerce très actif.

Les mines de fer du Khorâssan, les mines de plomb du Kerman, les marbres du Taurus, le bitume, le naphte, les huiles minérales, le porphyre, le sel gemme, le soufre, etc., furent exploités d'une façon méthodique.

L'épanouissement des lettres, des sciences et des arts accompagna les progrès de l'agriculture, de l'industrie et du commerce.

« L'architecture et la musique furent cultivés avec zèle, la peinture et la sculpture étaient arrêtées dans leur essor par l'esprit du Coran✻, qui interdit la représentation, mais des figures humaines, comme les images de la divinité, furent évitées dans toutes les applications. Une floraison admirable de monuments magnifiques s'élevèrent dans les principales villes, à Bagdad, à Moussoul, à Basrah, à Racca dans la Mésopotamie, à Samarcande dans la Mawarannahar.

Quant aux études littéraires, la passion avec laquelle les Arabes s'y adonnèrent dépasse même celle que manifesta l'Europe à l'époque de la Renaissance. Les meilleurs écrits de la langue grecque furent immédiatement traduits : une école d'interprètes s'ouvrit à Bagdad sous la direction du médecin nestorien ; un revenu de quinze mille dinars fut assigné à un collège où six mille élèves de toutes conditions reçurent leur instruction gratuite ; des bibliothèques furent fondées, l'accès en fut ouvert à tout le monde et furent agrandis de siècle en siècle par les princes dont quelques-uns, à l'exemple d'al-Mamûn, assistèrent aux cours publics des professeurs ; la langue arabe se propagea dans toutes les parties de l'Asie et détrôna définitivement les idiomes asiatiques ; elle se plia aux exigences de toutes les sciences ; les mathématiques furent élevées à un niveau jamais égal ; l'astronomie s'enrichit de découvertes importantes ; on construisit des observatoires munis d'instruments, dont la grandeur étonne l'imagination.

Il y eut des hôpitaux pour l'instruction des médecins, qui, avant d'exercer leur profession, devaient subir plusieurs examens ; il y eut également des laboratoires pour les pharmaciens, qui découvrirent de nouvelles plantes médicinales et des remèdes inconnus jusque-là…

« Les Abbassides, auteurs de ce mouvement intellectuel et merveilleux, virent l'école de Bagdad briller du plus vif éclat pendant près de deux cents ans, étaient fortunés que Charlemagne, qui voulut tirer ses peuples de la barbarie en s'appuyant sur les savants hommes de l'Occident, mais dont l'œuvre périt avec lui. »✻

En voici un autre témoignage, moderne celui-ci :

« Pendant toute la première partie du Moyen Âge, écrit Philip Hitti, nul peuple n'a apporté au progrès humain une contribution aussi importante que celle des Arabes, si nous comprenons par ce vocable tous les peuples de langue arabe, et non seulement les natifs de la péninsule arabique… Pendant des siècles la langue arabe a été celle de la science, de la culture et du progrès dans la moitié plus civilisée du monde civilisé, exception faite de l'Extrême-Orient. Du IXᵉ au XIIᵉ siècle l'arabe a produit plus d'œuvres philosophiques, médicales, historiques, astronomiques et géographiques que toute autre langue humaine. »✻

En parlant de la civilisation musulmane à l'époque des Abbassides, il est impossible d'ignorer le rôle personnel des souverains de cette illustre maison.

Celui d'al-Mansûr, fondateur de Bagdad, du célèbre Harûn al-Rachid, popularisé par les contes des Mille et une nuits et celui d'al-Mamûn furent particulièrement importants.

Quelques faits se rapportant à leurs règnes, quelques traits de leurs caractères ne seront pas inutiles pour l'illustration et la compréhension de l'œuvre civilisatrice accomplie sous cette dynastie.

Al-Mansûr (754-775), le second khalife abbasside, fut un souverain sage et énergique. Grand bâtisseur, il fonda Bagdad, construisit la puissante citadelle de Rafikah, renforça les défenses de Kufah et de Basrah.

Ami des sciences et des arts, il protégea les savants et les artistes.

La littérature, l'histoire, le droit et la médecine connurent sous son règne un essor remarquable.

Les grands jurisconsultes de l'Islam, Abû Hanifa et Mâlik, fondateurs des rites qui portent leurs noms, vivaient et enseignaient sous son règne.

Lettré lui-même et doué d'une rare curiosité scientifique, al-Mansûr avait

une prédilection pour l'astronomie et l'astrologie, qui en était inséparable à cette époque.

Un historien raconte que, dans une réunion de savants qui avait lieu chez lui, la conversation tomba sur les khalifes omeyades et les causes de leur chute. Al-Mansûr en critiqua plusieurs, loua Hicham, fils d'Abd al-Mâlik, et ajouta :

« Les premiers d'entre eux gouvernèrent d'une main ferme l'empire que Dieu leur avait soumis ; ils surent contenir, protéger et défendre les États que Dieu leur avait confiés, parce qu'ils se maintinrent dans une sphère élevée et qu'ils évitèrent toute vulgarité, mais leurs fils, perdus de luxe et de vices, n'eurent d'autres pensées en arrivant au pouvoir que d'enfreindre les lois divines pour s'abreuver à la coupe de tous les plaisirs… Ils traitèrent légèrement Dieu et la souveraineté, et Dieu les rendit incapables de régner. »

Le jugement profond est bien caractéristique de la personnalité morale de ce grand prince.

Harûn al-Rachid (786-809) fut le petit-fils d'al-Mansûr.

« Doué des meilleures qualités, dit M. Sédillot, brave, magnanime, il eut souvent la force de résister aux entraînements de son tempérament pour n'écouter que la voix de la raison. Chargé de gouverner, sans partage et sans contrôle, un empire immense dont les habitants exécutaient sans murmure les moindres décisions de sa volonté, il ne fut pas écrasé du fardeau des affaires publiques, et sut faire du bonheur de ses sujets le principal mobile de ses actions. »

Les récits de la splendeur du règne de ce khalife défrayent toutes les chroniques de son temps.

« Lorsque Harûn al-Rachid célébra son mariage avec sa cousine Zobéida, raconte l'Émir Chékib Arslan, il fit faire un festin sans précédent dans l'histoire. Il fit don de vaisselles d'or remplies d'argent et de vaisselles d'argent remplies d'or. Il distribua des pièces de musc et d'ambre à profusion.

» Ce jour-là, le « Beit al mal », c'est-à-dire le trésor impérial, fut obligé à dépenser un million de dirhams. Zobéida orna d'un manteau tout en perles que les connaisseurs ne pouvaient estimer. Et c'est elle qui portait des pierres précieuses pour le prix d'un million de dirhams.

» Cette princesse n'était pourtant pas absorbée par le luxe et le faste sans consacrer une partie des ses rentes aux œuvres de bienfaisance. Elle fit construire une magnifique mosquée sur le bord du Tigre, qu'on appelait « Masjid Zobéida », et une autre mosquée entre la porte du Khorâssan et l'avenue de Dar Errakik. C'est elle qui fit creuser le puits qui porte jusqu'à aujourd'hui son nom, au Hedjaz, et fit venir l'eau d'Arafa jusqu'à la Mecque.

C'est une œuvre qui coûta à Zobéida un million sept cent mille dinars, mais qui éternisa son nom. »✻

Harûn al-Rachid protégea les arts, le commerce et l'industrie. Il aimait s'entourer de poètes, de savants, de sages et de philosophes. L'historien al-Massûdi assure qu'il n'entreprenait jamais de voyage sans mener au moins cent savants à sa suite. Ses libéralités pour eux restèrent fabuleuses.

Son règne ne fut pourtant une fête continuelle, comme seraient portés à le croire les lecteurs des Mille et une nuits.

Loin de là. Au cours de son gouvernement, assez long, ce souverain eut à déployer une activité militaire considérable, soutenir des guerres victorieuses contre les Grecs, réprimer des soulèvements dans différentes parties de son empire.

Harûn al-Rachid s'intéressait aux problèmes maritimes qui le portait un intérêt sérieux aux questions maritimes. On lui prête le projet de joindre la Méditerranée à la Mer Rouge par un canal.

« Son idée n'était pas de percer le canal de Suez ; une erreur géographique s'y opposa. On croyait que le niveau de la Mer Rouge était plus élevé que celui de la Méditerranée, en sorte que la première mer se serait précipitée dans l'autre. Le plan consistait à faire une dérivation du Nil, qui aboutirait à la Mer Rouge. Les vaisseaux venant de la Méditerranée remonteraient ce fleuve puis, par un canal, entreraient dans la Mer Rouge et aboutiraient à Djeddah. C'est là d'ailleurs le chemin que suivent les pèlerins venant d'Alexandrie.

» Ce projet fut abandonné pour les difficultés techniques. On lui en substitua un autre, consistant à dévier le Nil non plus dans la Mer Rouge, mais dans le Delta, vers Phamat et le lac Tinis. Le ministre barmékide Yahya, fils de Khalid, s'y mit en opposition, sous prétexte que les Grecs pourraient s'en emparer et amener leurs vaisseaux jusque dans les eaux de la Mecque. »✻

La mémoire de ce prince magnifique est malheureusement ternie par le meurtre du grand vizir et ami Djafar et la ruine des Barmékides, célèbre famille d'origine persane qui, pendant près d'un siècle, fournit à la maison des Abbassides des meilleurs ministres.

Le khalife al-Mamûn (813-833), fils de Harûn al-Rachid, moins brillant peut-être que son père, mais plus profond, est, sans conteste, le plus grand des souverains abbassides.

« Il fit de Bagdad, écrit Sismondi, le centre de toute littérature ; les études, les savants, les livres étaient l'objet presque unique de son attention.

Les lettrés devenaient ses favoris ; les ministres n'étaient occupés du progrès de la littérature et l'on eût dit que le trône des khalifes avait été élevé pour tous les Muses. Il appelait à sa cour, de toutes les contrées du monde, tous les savants dont il découvrait l'existence ; il les y retenait par des récompenses, des honneurs, des distinctions de tout genre ; il rassemblait des provinces sujettes, de la Syrie, de l'Arménie, de l'Égypte, tous les livres importants qu'on pouvait y découvrir ; c'était le plus précieux des tributs que demandait le souverain, et tous les commandants de province, tous les employés de l'administration étaient chargés, avant toute chose, de recueillir les richesses littéraires des pays conquis, pour les porter au pied du trône. On voyait entrer à Bagdad les centaines de chameaux chargés uniquement de papiers et de livres ; ces livres étaient aussitôt traduits en arabe pour les mettre à la portée du public musulman. Des maîtres, des censeurs, des traducteurs, des commentateurs de livres formaient la cour d'al-Mamûn, qui paraissait bien plutôt une docte académie que le centre du gouvernement d'un empire guerrier.

Lorsque le khalife conclut la paix en vainqueur à l'empereur Michel le Bègue, il lui demanda comme tribut une collection de livres… Bagdad était la capitale des sciences chez les khalifes, mais Basrah et Kufa égalaient presque cette ville en célébrité et en renommée littéraire. Plusieurs ouvrages distingués en prose et en poèmes fameux. Balkh, Ispahan et Samarkande étaient également les pays de science. Le même zèle avait été porté par les Arabes loin des frontières de l'Asie. Le Juif Benjamin de Tudèle rapporte dans son Itinéraire avoir trouvé à Alexandrie plus de vingt écoles ouvertes pour l'enseignement de la philosophie.

Le Caire contenait un grand nombre de collèges, et celui de Betzulia, un des faubourgs de cette capitale, mais Bagdad était, dans une rébellion, lui servit de citadelle où une armée. Dans les villes de Fez et du Maroc on avait établi des banques pour les plus splendides bâtiments… Les riches bibliothèques de Fez et de Larace ont sauvé pour l'Europe un grand nombre de livres précieux qui avaient disparu ailleurs. »✻

La mansuétude de ce prince envers les savants et les lettrés n'avait pas de bornes.

« Il les considérait, dit Abûl Farradj, comme des êtres choisis de Dieu pour perfectionner la raison ; il les regardait comme les flambeaux du monde, les guides du genre humain. Sans eux la terre devait retourner à la barbarie primitive. »

✦

Sous l'impulsion de mécènes aussi éclairés, les sciences, les lettres et les arts devaient prendre un essor incomparable.

« Non seulement, dit M. Sédillot, l'école de Bagdad a contribué au réveil de l'Europe en comblant l'intervalle qui sépare les Grecs d'Alexandrie des modernes, mais c'est elle qui a porté la lumière dans l'Asie toute entière. La science arabe pénètre dans l'Hindoustan avec al-Birûni vers 1016, sous les auspices de Mahmûd le Gaznévide ; chez les Seldjoukides, avec Omar Khayam vers 1076 ; chez les Mongols, avec Nasr ed-Dine Thousi, fondateur de l'observatoire de Méragah, en 1260 ; chez les Ottomans vers 1337 ; elle est introduite à la Chine par Co-Chéou-King, sous le règne de Konbilaï-Khan, chef de la dynastie des Yuen, vers 1280, et le Tartare Ulug Beg lui élève à Samarcande un nouvel et impérissable monument en 1437 »✻.

Un monde moral nouveau s'ouvrait devant les Arabes et les peuples entraînés dans leur fortune. Une nouvelle esthétique de la vie et son apparition. Elle trouva son expression surtout dans la poésie.

« Quoique d'une inspiration élevée et d'une grande perfection technique, « la poésie arabe » n'avait été jusqu'alors qu'une poésie primitive, célébrant la vie des caravanes, la joie des batailles, les grandes émotions élémentaires du nomade devant le spectacle éternel du ciel et du désert.

» Elle changea lorsqu'il lui fallut exprimer la vie raffinée des nouveaux maîtres de l'Orient, les nuances de l'amour courtois, les subtilités de la dialectique.

» L'ancien lyrisme des aèdes nomades fit place à des genres nouveaux et l'on vit apparaître à Bagdad une poésie de cour tour à tour gracieuse ou attendrie, badine ou passionnée, pleine en finesse, en érudition et en fantaisie, une poésie élégante et légère, comme un décor de l'Alhambra. »✻

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