CHAPITRE VI
L'Apogée de la civilisation musulmane
Le règne des Oméyades de Syrie ne fut cependant qu'une période de gestation et de maturation.
Les plus brillantes époques de la civilisation musulmane sont celles du khalifat abbasside de Bagdad (750-1258) et celle des Oméyades d'Espagne (755-1492).
L'avènement des Oméyades d'Espagne avait rompu l'unité de l'Empire musulman. Politiquement indépendants, séparés par de grandes distances, les deux États musulmans progressèrent parallèlement.
« À une époque où le reste de l'Europe était plongé dans une noire barbarie, dit Gustave le Bon, Bagdad et Cordoue, les deux grandes cités où régnait l'Islam, étaient les foyers de civilisation éclairant le monde de leur lumineux éclat. »
Pendant la domination des Abbassides et des Omeyades d'Espagne, les possessions de l'Islam atteignirent leurs limites extrêmes. Sous le règne de Harûn al-Rachid, elles s'étendent de l'ouest à l'est, de l'Atlantique aux frontières de la Chine ; du nord au sud, elles vont de la Ciscaucasie aux Indes, en Iran et au Soudan, en Afrique.
Les innombrables peuples de ces régions immenses, fondus dans le creuset de l'Islam, participent et collaborent à une des plus brillantes civilisations intellectuelles et matérielles que le monde ait jamais connues.
La rencontre des peuples sémitiques, arabes et turcs, donna les plus heureux résultats pour l'éclosion d'une vie intellectuelle et artistique. Toutes ces races ajoutèrent à l'œuvre de civilisation des traits caractéristiques de leurs génies divers.
L'originalité et l'étendue des apports diffèrent selon les peuples et leurs civilisations antérieures.
Tantôt la fusion avec le conquérant arabe est presque complète, comme en Syrie, en Égypte et au Maghreb, tantôt des peuples à vieille civilisation, comme les Persans et les Indiens ou à forte personnalité ethnique, comme les Turcs, conservent leur langue et leurs particularités raciales.
Mais l'Islam a la force qui unit tous ces peuples dans une même communauté et dirige leur vie morale, civique et domestique.
L'emprise de la spiritualité islamique et sa puissance formatrice sont d'une profonde modification de la conscience intellectuelle et morale se produit chez tous les autres.
L'exemple de l'Iran est frappant à cet égard. « La conversion de la Perse à l'Islam n'amena pas son absorption dans l'Islam », remarque René Grousset✻.
» Elle entra dans l'Islam et s'y retrouva la Perse, mais une Perse rénovée par les apports mondiaux de l'Islam, dégagée de son nationalisme étroit, d'une sensibilité plus délicate, plus humaine et plus passionnée.
» Le mahométisme acquit en cet égard en Iran le même rôle que le christianisme en Occident : ces deux religions sémitiques, rentrèrent dans leur domaine, suscitèrent une Perse musulmane et une Europe chrétienne aussi infiniment plus complexes et plus riches que l'Iran sassanide et que le monde gréco-romain. C'est que, par l'opposition même au génie national, ces cultes étrangers apportaient dans la conscience de la race un élément de diversité, des motifs de doute, des traits inconnus, des conflits de sentiments, c'est-à-dire de la passion et de la vie. À cet égard la Perse musulmane fut aussi supérieure à l'Iran sassanide que l'Italie du Quattrocento à la Rome des Césars. »