Ibn Sînâ (Avicenne)
Dans l'antiquité, sept cités grecques se disputaient l'honneur d'avoir été la patrie d'Homère. De nos jours les Afghans, les Persans et les Turcs n'arrivent pas à s'entendre sur la nationalité d'Ibn-Sînâ. Chacun de ces peuples prétend avoir donné jour à l'homme prodigieux qui marqua de son génie l'intelligence du monde civilisé durant sept siècles et chacun apporte à l'appui de sa thèse les arguments plus ou moins plausibles. Ibn Sînâ écrivit en arabe et en persan, surtout en arabe. Aussi bien l'Occident le considéra-t-il comme médecin et philosophe arabe. Les querelles des nationalismes exacerbés, qui envenimement actuellement les rapports entre les peuples, sont bien au-dessous du génie universel que fut Ibn Sînâ. Le propre du génie n'est-il pas, d'ailleurs, de rompre les cadres plus ou moins conventionnels du temps et de l'espace pour faire communier les hommes dans la même aspiration du Vrai et du Beau ?
Membre de la grande famille de l'Islam, Ibn Sînâ appartient à l'humanité.
Abû Ali al-Hussein ibn Abd-Allah ibn Sînâ, devenu, par l'intermédiaire de l'Espagne Aven Sina, Avicenne, naquit en 980, en Transoxiane, aux environs de Boukhara, dans une bourgade du nom de Kharmaytan. À l'époque, Boukhara, ville située sur la route des grandes caravanes et ouverte de bonne heure aux influences arabes, persanes et indiennes, était la capitale de l'Émirat Samanide. Les princes de cette dynastie, de souche purement iranienne, sunnites fervents, avaient fait de leur capitale un foyer lumineux de la civilisation musulmane.
Ibn Sînâ passa sa vie, selon sa bonne ou sa mauvaise fortune, soit dans l'entourage des souverains de cette dynastie éclairée, comblé d'honneurs et étroitement associé au pouvoir, soit dans les geôles sordides, où le conduisait parfois la malignité des jaloux ; mésaventure inséparable à cette époque, comme quelquefois à la nôtre d'ailleurs, des hautes charges de l'État.
Le père d'Ibn Sînâ, un iranien de Balkh, était venu s'installer à Boukhara sous le sultan Nûh II. Il y épousa une femme du pays, de langue turque, qui fut la mère d'Ibn Sînâ. Sous la direction de son père, grand ami des sciences, Ibn Sînâ reçut une éducation très soignée. Sa précoce intelligence tenait du prodige. À seize ans, ayant assimilé tout ce que les maîtres étaient capables de lui donner, il continua les études seul. À dix-huit ans, sa renommée de médecin était telle que les médecins des contrées lointaines venaient s'instruire auprès de lui. Mais la médecine ne suffisait pas à satisfaire sa dévorante curiosité intellectuelle. Homme universel
il assimila toutes les connaissances de son temps. Poète, philosophe, métaphysicien, s'envolant dans le ciel de la science exacte vers la spéculation la plus sublime, homme d'action, homme politique, il fut, avec la même ardeur, mathématicien, physicien, chimiste et astronome. Une riche imagination lui indiqua des voies nouvelles. Son caractère n'avait rien d'un ascète. Frénétique au plaisir comme au travail, il vécut une existence riche, vie extrêmement remplie. L'importance d'Ibn Sînâ, considéré par certains comme le point culminant de l'histoire intellectuelle du Moyen Âge, réside surtout dans le caractère encyclopédique de son œuvre.
Lorsqu'on suit les péripéties dramatiques de la vie d'Ibn Sînâ et lorsqu'on considère la masse de labeur qu'il a accompli, on reste rêveur devant sa vitalité et sa puissance de travail.
L'aisance et la sûreté de son raisonnement, la rapidité fulgurante de concept et de ses merveilleux dons de synthèse d'un esprit paraissent proprement surhumain.
Le bilan de cette existence exceptionnelle : deux cent soixante-dix ouvrages, la plupart du temps composés dans les circonstances extravagantes et dans des conditions pénibles, pendant de longues veillées nocturnes, après des journées remplies par l'expédition d'affaires d'État, ou en clandestinité forcée ou en prison. Ainsi presque tous les chapitres de la physique et de la métaphysique de son ouvrage capital « Kitab al-Shifa » (Livre de la guérison) furent écrits lorsque, disgracié, il se cachait après la mort de Shams ud Dawla, émir de Hamadan, dont il fut vizir. « Al Hidayat fi'l Hikmat » (Guide de la Sagesse), ainsi que le premier volume de son monumental ouvrage « Al Canun fi'l Tib » qui pendant sept siècles, servit de base aux études médicales dans presque toutes les universités d'Europe et d'Orient, fut composé dans la prison de Ferdéjan.
Le rôle d'Ibn Sînâ dans l'histoire générale des sciences et de la philosophie est de tout premier ordre. Il lui revient l'honneur d'avoir établi un système de sciences qui vécut plusieurs siècles. Principal organisateur de la scolastique, il a donné à cette philosophie toute sa précise et complète expression méthodique et complète. Les influences aristotéliciennes et néoplatoniciennes ne nuisent en rien à l'originalité de la pensée d'Ibn Sînâ. Il discute d'égal à égal avec Aristote et, en maintes occasions, il le corrige et le complète.
Plus d'une fois la figure de précurseur et pose des problèmes que l'on ont occupé la science moderne. Certes la physique et la logique procèdent des traditions péripatéticiennes, mais son indépendance d'esprit éclate à chaque
instant. Les idées neuves et personnelles qu'il apporta à la physique sont particulièrement remarquables à la lumière de l'évolution moderne de cette science. À la différence de la physique d'Aristote, qui est statique, celle d'Ibn Sînâ est dynamique. Son attention est portée sur l'énergie active à l'intérieur des corps.
Dans le système d'Ibn Sînâ la physique est étroitement liée à la psychologie et à la métaphysique, comme dans tous les systèmes scolastiques, ce qui constitue, d'ailleurs, leur faiblesse originelle. Ses idées sur la production des conceptions aristotéliciennes et néoplatoniciennes. Ses idées sur la production et la causalité portent l'empreinte visible de Plotin.
Tout l'imposant édifice du système d'Ibn Sînâ, qui se présente comme une construction majestueuse et puissante, est couronné par la mystique. Elle est très différente de celles des sûfis et des illuminés chrétiens. Une croyance illimitée dans la puissance de la raison était la marque dominante de la tournure d'esprit d'Ibn Sînâ. Sa mystique ne pouvait pas ne pas s'en ressentir. Elle est essentiellement cérébrale.
C'est une élévation sereine de l'homme jusqu'aux cimes de la contemplation. La dissolution de l'intellect humain dans l'intelligence divine en est l'aboutissement dans la félicité suprême. Le souffle du cœur, la chaleur humaine y manquent. C'est pourquoi les efforts du philosophe d'accommoder son système à la théologie musulmane, parfois habiles, parfois subtils, ne pouvaient avec des vérités, celles de la religion révélée et celles de la science se montreront vaines, comme les tentatives analogues de la scolastique chrétienne à dominante philosophique. C'est pourquoi il a été relativement facile à Ghazâli de discréditer le système d'Ibn Sînâ aux yeux des musulmans.
Il y a, en effet, un abîme entre le Dieu des philosophes, Dieu abstrait et indifférent à l'ordre cosmique et aux destinées humaines et le Dieu vivant du Coran. Dieu de miséricorde et de charité, dont la volonté agissante pénètre l'univers et guide les croyants.
L'influence d'Ibn Sînâ exerça sur la pensée philosophique de l'Occident fut grande et durable.
« Il revient, dit Mlle A.-M. Goichon à qui on doit les travaux importants sur Ibn-Sînâ, qu'il ne faut chercher ses rapports avec la philosophie avicennienne. La plupart des œuvres médiévales subissent l'influence de celui-ci. Et plus ces œuvres sont poussées en profondeur, mieux on voit qu'Avicenne n'a pas été seulement une source où ils librement puisé, mais un des maîtres de leur pensée. »✻
Albert le Grand l'imita autant qu'il lutta contre la philosophie arabe. Saint Thomas, qui subit l'ascendant d'Averroès, ne fut pas étranger à la pensée avicennienne. Le pape Jean XXI, avant d'accéder au pontificat, « enseigna en quelque manière du connaissance où Avicenne a été substitué à Aristote ».
Guillaume d'Auvergne, Alexandre de Halès et tant d'autres puisèrent à la même source… Il n'est pas sans intérêt de rappeler que Dante a réservé à Ibn Sînâ, comme à Ibn Rûchd (Averroès), une place d'honneur dans la partie de l'enfer où il a mis les plus grands génies de l'Antiquité.
À l'occasion du millénaire d'Ibn Sînâ, célébré solennellement dans le monde entier, plusieurs publications, consacrées à l'œuvre et à la personnalité du génial penseur. Les controverses s'animèrent sur l'authenticité de son mysticisme. On demanda de nouveau si le célèbre « Récit de Hayy ibn Yaqzan »✻ pouvait lui appartenir. On en a reparlé, avec son animation, au Congrès mondial des orientalistes à Munich au mois d'août 1957.
Nous ne croyons pas avoir à modifier notre point de vue sur cette question.