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  • Note du traducteur
  • PRÉFACE
  • AVANT-PROPOS À LA TROISIÈME ÉDITION DE « VISAGES DE L'ISLAM »
  • À propos de cette édition
  • Quelques opinions sur la 1ʳᵉ édition de VISAGES DE L'ISLAM
  • PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION
  • AVANT-PROPOS À LA SECONDE ÉDITION
  • CHAPITRE I
    • Coup d'œil sur le monde de l'Islam
  • CHAPITRE II
    • Aperçu de la doctrine de l'Islam
  • CHAPITRE III
    • L'expansion de l'Islam
  • CHAPITRE IV
    • Rapports de l'Orient musulman avec l'Occident chrétien
  • CHAPITRE V
    • Débuts de la civilisation musulmane
  • CHAPITRE VI
    • L'Apogée de la civilisation musulmane
    • Le khalifat abbasside de Bagdad
    • Al-Andalus
  • CHAPITRE VII
    • L'apport de la civilisation musulmane aux sciences
    • École de Bagdad
    • Astronomie
    • Mathématiques
    • Physique et chimie
    • Sciences naturelles — Médecine
    • Géographie
    • Histoire
    • Sciences politiques et sociologie
    • Le Droit
  • CHAPITRE VIII
    • L'apport de la civilisation musulmane à la Philosophie
    • Les Mu'tazilites ou rationalistes de l'Islam
    • Les Mûtekallimines ou orthodoxes de l'Islam
    • Les Philosophes
    • Ibn Sînâ (Avicenne)
    • Ibn Rûchd
    • L'imam Ghazâli
  • CHAPITRE IX
    • Les voies de pénétration de la civilisation musulmane en Occident
  • CHAPITRE X
    • La poésie arabe
  • Al-Mûtanabbi
  • Al-Maarri
  • Poésie lyrique
  • CHAPITRE XI
    • La poésie persane
    • Firdûsi : le Paradisiaque
    • Omar Khayyam
    • La poésie mystique persane
    • Sâdi
    • Djelal ed-Dîne Rûmi
    • Nizâmi
    • Hâfiz
  • CHAPITRE XII
    • La littérature turque
    • Newa'i
    • Fûzûli
  • CHAPITRE XIII
    • Aperçu de l'art musulman
    • La Musique
  • CHAPITRE XIV
    • Grandeur et servitude des Etats issus de l'Empire de l'Islam
  • CHAPITRE XV
    • Les causes de la décadence de la civilisation musulmane
  • CHAPITRE XVI
    • Mouvement de rénovation
  • CHAPITRE XVII
    • Les Pays de l'Islam après la Deuxième Guerre Mondiale
  • CHAPITRE XVIII
    • Conclusion
  • INDEX DES NOMS
  • TABLE DES MATIÈRES
    • CHAPITRE PREMIER
    • CHAPITRE II
    • CHAPITRE III
    • CHAPITRE IV
    • CHAPITRE V
    • CHAPITRE VI
    • CHAPITRE VII
    • CHAPITRE VIII
    • CHAPITRE IX
    • CHAPITRE X
    • CHAPITRE XI
    • CHAPITRE XII
    • CHAPITRE XIII
    • CHAPITRE XIV
    • CHAPITRE XV
    • CHAPITRE XVI
    • CHAPITRE XVII
    • CHAPITRE XVIII
  • L'IDÉE DE LA MÉTHODE DES SCIENCES

Poésie lyrique

La naissance de la poésie lyrique moderne en Europe se situe assez exactement dans le temps et dans l'espace. Elle est apparue, presque simultanément, au début du XIIᵉ siècle, en Espagne et dans le sud de la France. Elle se propagea ensuite en Italie et dans le reste de l'Europe occidentale.

Les romances espagnoles et les trobas provençaux en sont les premiers modèles. Les troubadours et les jongleurs provençaux en furent les hérauts et les propagateurs. L'éclosion de la littérature des pays d'oc dépasse les cadres de l'histoire littéraire. Elle marque un tournant dans la civilisation d'Occident.

« On n'exagérera jamais, écrit Gustave Cohen, la valeur créatrice et inspiratrice de la poésie provençale dans l'ordre des sentiments et dans l'ordre de l'art. Elle est vraiment la mère de la poésie moderne, peut-être plus que la poésie latine. Sans elle, ni la poésie italienne, ni l'espagnole, ni

l'allemande des Minnesinger ne s'explique et, moins encore, naturellement, la poésie française courtoise du Nord. »✻

Les formes nouvelles que revêt la poésie provençale traduisent une manière nouvelle de sentir et de penser. Un abîme la sépare de l'attitude morale du monde antique. Son thème capital, l'exaltation de la femme et l'amour courtois, témoigne d'une inspiration très différente du lyrisme latin.

Quelles furent les causes d'une évolution aussi profonde subie dans des régions qui avaient pourtant subi une influence romaine particulièrement prononcée ? Quels événements historiques, quels courants littéraires déterminèrent un changement aussi radical ?

La question fut âprement controversée. Il est inutile sans doute de ramener les origines de la poésie provençale à une source unique et précise. Des facteurs divers ont vraisemblablement contribué à la naissance de cet art subtil et raffiné. Mais, à la lumière des études les plus récentes, il devient pourtant évident que le lyrisme provençal provient souvent de l'influence arabe qui fut décisive. Les deux grands provençalistes Appel et Jeanroy, qui avaient combattu cette thèse, ont admis qu'elle avait gagné en vraisemblance.

Les travaux de Julian Ribera, R. Nykl et Ramon Menendez Pidal ont établi entre la chanson andalouse, dont le premier poète écrivait à la fin du IXᵉ siècle ; et la chanson provençale, dont les premiers troubadours apparaissent au début du XIIᵉ siècle, des relations si singulières, des ressemblances si frappantes qu'il est impossible de les expliquer sans admettre l'influence déterminante de l'une sur l'autre.

Nous verrons comment et par quelles voies s'exerça cette influence.

La prévention des romanistes non arabisants contre la thèse de l'influence arabe sur le lyrisme provençal provient souvent d'une fausse appréciation des rapports qui existaient entre la Chrétienté et le monde musulman au Moyen Âge.

Des savants sérieux et consciencieux ont cru, de bonne foi, que les Chrétiens et les Musulmans auraient formé, de tout temps, deux mondes irréductiblement séparés et opposés l'un à l'autre. Ils en ont tiré la conclusion qu'aucune communication intellectuelle n'eût été possible entre ces deux camps hostiles.

Il serait donc inutile, estiment-ils, de parler de l'inspiration du lyrisme roman primitif par la chanson andalouse.

La vérité historique est tout autre. Pour s'en convaincre, il conviendrait d'esquisser le problème de l'influence littéraire des Sarrazins sur l'art des troubadours en fonction de l'influence générale de la civilisation musulmane sur l'Europe et sur le Midi de la France en particulier.

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Les relations économiques, scientifiques, artistiques — nous l'avons vu — furent, de tout temps et jusqu'à une époque avancée, très actives entre les États musulmans, les principautés d'Espagne chrétienne et les cours méridionales provençales.

Dans ces échanges, la poésie et la musique tinrent sans doute une place importante. Les principautés mauresques étaient une pépinière de poètes, de musiciens et de danseuses qui allaient charmer les cours de l'Europe méridionale.

Nous avons de nombreux témoignages du goût des Chrétiens pour les chants et les danses des Sarrazins. Trait d'union entre les peuples, faciles à comprendre et à goûter, les chants et les danses ouvraient la voie à la poésie lyrique, inséparable alors de la musique.

Le morcellement politique de l'ancien Empire des Oméyades contribua, dans une large mesure, à l'expansion du lyrisme musulman. Comme, plus tard, dans l'Italie de la Renaissance, la décentralisation favorisa l'essor de la civilisation. Grenade, Séville, Cordoue, Tolède, Valence et les autres capitales étaient devenues autant de foyers d'une civilisation brillante et raffinée. Les princes, qui furent souvent des lettrés délicats et, toujours, des mécènes généreux, mirent leur point d'honneur à protéger les lettres et les arts. Médecins, astronomes, poètes, musiciens affluaient à leurs cours. Ils y jouissaient d'un rang élevé et d'une situation matérielle privilégiée.

« Parmi les favoris de cour, écrit Sismondi, plusieurs étaient chrétiens et mozarabes✻, plusieurs appartenaient ainsi par leur religion et leur naissance à deux langues et à deux patries. Ceux qu'ils recevaient quelque modification à deux des rois maures, dès qu'ils avaient à craindre pour leur sûreté retrouvaient un asile chez les Chrétiens ; ils faisaient alors profiter leur talent et leur industrie et ils y étaient reçus comme des frères malheureux.

Les petits princes des royaumes naissants de l'Espagne, ceux surtout de Catalogne et d'Aragon, au milieu desquels demeura enclavé, jusqu'en 1112, le royaume musulman de Saragosse, attachèrent à leurs personnes des mathé-

maticiens, des philosophes, des médecins et des astronomes ou des inventeurs de nouvelles et de chansons qui avaient reçu leur première éducation dans les écoles d'Andalousie et qui entretenaient les petites cours par des écrits et des jeux d'imagination qu'ils empruntaient à la littérature orientale. L'union des souverainetés de Catalogne et de Provence fit arriver ces mêmes savants et ces mêmes troubadours dans les nouveaux États de Raymond Béranger. Les divers dialectes de la langue romane n'étaient point encore aussi séparés qu'ils le sont aujourd'hui et les troubadours passaient facilement du castillan au provençal, qui était alors réputé le plus élégant des langages du Midi. »*✻

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Tous ces faits sont en contradiction formelle avec la thèse de ceux des romanistes qui auraient hésité à reconnaître l'importance des rapports culturels entre le monde de l'Islam et la Chrétienté.

Il serait d'ailleurs juste d'observer que ces auteurs reviennent de plus en plus de leurs idées préconçues. Après avoir nié, avec un certain dédain, la théorie de l'influence arabe, M. Jeanroy a reconnu qu'elle avait gagné en consistance.

Cette évolution est due, en grande partie, aux remarquables travaux d'A.R. Nykl, qui est à la fois romaniste et arabiste.

Les conclusions générales du savant anglais peuvent se résumer comme suit :

Les côtes de la Méditerranée ont été, dès l'aube de l'histoire, des voies d'union. Les traducteurs syriens rendirent accessibles aux Arabes de Damas et de Bagdad les auteurs grecs. Les Persans en firent de même pour la science iranienne. Cordoue ne fut qu'un reflet de l'Orient projeté sur la péninsule ibérique.

Les musiciens et les chanteurs grecs et persans avaient exercé leur art dans le Moyen Orient, le langage de l'arabe comme moyen d'expression. L'art de la musique vient de Damas et de Bagdad en Andalousie. De là, il se répand en Aquitaine.

L'objection selon laquelle les Latins n'auraient pas imité leurs ennemis n'est pas valable. Les Chrétiens ont bien opposé les méthodes militaires musulmanes, opposant la Croisade au Djihad✻. Les chanteurs chrétiens se mirent à animer les Croisades par des chants semblables à ceux que les

Musulmans composaient contre les Kafirins✻. Les Chrétiens ne manquaient pas de traducteurs pour leur expliquer les chants arabes✻.

Voici encore un autre témoignage, celui de Ramon Menendez Pidal, dont personne ne discutera l'autorité en la matière.

Parlant des influences intellectuelles arabes, le distingué savant espagnol écrit : « Ces influences se sont produites dans le seul pays où nous devons appeler christiano-islamique pour les deux peuples qui se disputaient la maîtrise de la Méditerranée. Les plus grands progrès dans l'activité intellectuelle et la supériorité des mœurs se trouvaient, à cette époque, dans le monde musulman. Il ne faut donc pas être surpris de la diffusion de la chanson arabo-andalouse qui serait surprenant. Cette poésie a dû se frayer son chemin avant le conte et la philosophie, parce que la musique n'a pas besoin de traducteur pour être entendue. »✻

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Loin de nous la pensée de ramener la poésie des troubadours à la source unique de la littérature arabe. D'autres influences se sont certainement exercées sur cet anti-poésie si raffiné, en particulier celle de la sublime hérésie des Cathares.

Voyons pourtant quels sont les arguments qui militent en faveur de la thèse arabo-andalouse. Ils nous permettront de dégager la part, aujourd'hui incontestable, de l'apport musulman.

Ces arguments sont de deux ordres. Les uns se rapportent à la forme : rimes et coupes ; les autres s'attachent au fond : thèmes et inspiration.

Arrêtons-nous d'abord à la forme.

Parmi les formes lyriques populaires en poésie musulmane, l'une d'elles, le zajal, jouissait d'une vogue toute particulière en Andalus. Julian Ribera a dit de cette forme qu'elle était « la clef mystérieuse qui explique le mécanisme des poésies des différents systèmes lyriques du monde civilisé au moyen âge ».

La strophe du zajal est composée d'un tercet monorime suivi d'un quatrième vers de transition qui introduit un refrain dont la rime diffère de celle du tercet. La rime du quatrième vers de transition reste invariable dans toutes les

strophes, car elle est celle du refrain. À côté de cette forme principale, existent plusieurs formes dérivées du zajal, mais qui obéissent à ses règles fondamentales.

L'origine du zajal remonte au IXᵉ siècle. Le poète aveugle Mûkaddam ibn Ma'afa est considéré comme son inventeur. Né et élevé à l'évolution de la poésie arabe, le zajal est un produit séduisant de la rencontre et de l'union de deux civilisations, l'arabe et la romane.

Composé en arabe vulgaire d'al-Andalus, il fait un grand usage de mots, voire de phrases entières et de tournures espagnoles. « Le mélange des langues constitue l'arôme du zajal, son sucre et son miel », écrit un auteur arabe.

Cette poésie populaire eut tout de suite un grand succès et se propagea rapidement dans tout l'empire de l'Islam. Ibn Battûta, mort en 1274, raconte qu'il a entendu les zajals d'Ibn Gûzman chantés à Bagdad et plus souvent dans les cités d'Occident.

En Europe — en dehors de l'Espagne, bien entendu — la forme du zajal fait son apparition, au début du XIIᵉ siècle, dans la poésie des troubadours. C'est Guillaume IX, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, premier lyrique connu en langue néo-latine, qui l'introduit. Marcabru, Jaufre Rudel et autres troubadours le suivront.

Guillaume IX a certainement pris connaissance du zajal lors de sa croisade en Orient, peut-être même avant, car il est fort probable que des chanteurs andalous se trouvaient dans la suite de la veuve du roi Sanche d'Aragon qui avait épousée en seconde noces.

En tout cas, l'hypothèse de l'origine latine du lyrisme occitan devrait être abandonnée.

« Parler de tercets latins, dit Ramon Menendez Pidal, est une perte de temps puisque l'on ne rencontre pas, dans la poésie latine de cette époque, le tercet avec un vers de rappel comme dans la poésie arabe de cette époque…

Nous constatons, poursuit Menendez Pidal, que la concordance du système arabe et du système roman révèle une parenté certaine entre eux. Si l'on pense à la suprématie de la civilisation arabe du Xᵉ au XIIIᵉ siècle et à la plus grande antiquité des exemples arabo-espagnols, l'explication la plus naturelle de cette relation des exemples roman est de supposer que la poésie romane a influé sur la poésie arabe.*

La discussion sur l'origine des thèmes de la poésie provençale et sur le caractère intime de son inspiration présente évidemment beaucoup plus d'attraits que la controverse technique sur la forme des deux poésies.

Qu'est-ce que la chanson des troubadours ?

La caractéristique essentielle du lyrisme, qui distingue de toutes les formes de poésie amoureuse connues jusqu'alors en Occident, est évidem-

ment l'idéalisation de la femme, adorée à l'égal d'une divinité, et l'exaltation de l'amour chaste et spirituelle.

C'est le leitmotiv de tout le lyrisme provençal comme de celui de Pétrarque et de Dante.

D'où vient cette vision de la femme, si contraire aux mœurs du pays où elle est soudainement apparue ?

« Il est évident, dit Jeanroy, qu'elle ne reflète aucunement la réalité, la condition de la femme n'ayant pas été, dans les institutions féodales du Midi, moins humble et dépendante que dans celles du Nord. »✻

Comment a-t-elle pu germer, cette conception raffinée de l'amour qui refuse toute idée d'union charnelle comme dérogation et péché et aboutit à la déification moins de l'objet de l'adoration et de l'émotion sublime qu'il a suscitée ?

Elle aussi, « loin de s'expliquer par les conditions où elle naquit, semble en contradiction absolue avec ces conditions ».

Ce n'est pas, à coup sûr, chez les Grecs voluptueux de l'Anthologie ni chez les Romains, si foncièrement réalistes, qu'il faut rechercher les modèles et la source d'inspiration des troubadours.

La sensualité franchement athée des Anciens est aux antipodes de la sensibilité tourmentée occitane. L'amour des troubadours est l'amour « perpétuellement insatisfait ». C'est de la cruauté même de la dame que se fait la délectation morose du poète.

Pour Virgile, l'amour n'est qu'une faiblesse, une dangereuse source de troubles. Dans l'Énéide, le principal obstacle que le héros troyen doit combattre pour obéir à la volonté des dieux est son amour pour Didon.

L'Art d'aimer d'Ovide n'est en fond qu'une école de libertinage, un manuel de séduction.

On pourrait attribuer à la poésie latine une moindre influence sur la naissance, le développement et les progrès de la poésie provençale ; l'indépendance de celle-ci saute aux yeux, affirme F. Diez✻.

Ce n'est pas dans les Saintes Écritures non plus que la poésie provençale aurait pu puiser la suprématie morale de la femme. Ni l'Ancien ni le Nouveau Testament ne sont tendres pour elle. Les Pères de l'Église la jugent sévèrement.

« Adam a été perdu par Eve et non Eve par Adam, déclare saint Ambroise ; celui que la femme a conduit au péché, il est juste qu'elle le

reçoive comme souverain, afin d'éviter qu'il ne tombe de nouveau par la faiblesse féminine. »

Tertullien n'est pas moins véhément, loin de là. Voici quelques amabilités dont il gratifie la femme.

« Femme ! Tu es la porte du diable ; c'est toi qui, la première, as touché à l'arbre et déserté la loi de Dieu. C'est toi qui as persuadé celui que le diable n'osait attaquer en face. C'est à cause de toi que le Fils de Dieu même a dû mourir ! Tu devrais toujours t'en aller en deuil et en haillons, n'offrant aux regards que des yeux pleins de repentir pour la coupable que tu es par te perdre le genre humain. »

Il serait tout aussi vain de chercher un encouragement quelconque au culte de la femme dans les écrits monastiques du Haut Moyen Âge.

La femme y est en général flétrie comme esprit du mal, être de perdition. Elle est souvent comparée au diable. On se demande même si elle a une âme. Le Concile de Mâcon mit cette question en délibération.

Les arguments qui refusent d'accepter la thèse de l'influence arabe n'ont pas pu, jusqu'à présent, lui opposer de théorie valable. Les études historiques et les recherches des arabisants modernes versés dans la philologie romane tendent de plus en plus à confirmer la justesse des vues de l'école arabo-andalouse.

Les objections qui sont fortes contre l'une tombent l'une après l'autre. La principale de ces objections portait sur la condition de la femme dans l'Islam. Elle avait déjà été formulée par Guillaume Schlegel, lorsque Sismondi avança, au début du siècle passé, l'hypothèse de l'influence musulmane sur le lyrisme provençal.

« Je ne puis me persuader, disait Schlegel, qu'une poésie comme la provençale, basée tout entière sur l'adoration de la femme, ait été inspirée par un peuple où les esclaves esclaves jalousement emprisonnées. »✻

Le distingué savant estimait qu'il fallait ignorer à la fois la poésie provençale et la poésie arabe pour soutenir un tel paradoxe. C'est précisément cette double méconnaissance, dont le reproche se retourne contre son propre auteur, qu'explique le R. P. Schlegel.

L'esclavage de la femme musulmane dans les harems mauresques n'était que dans l'imagination ; ce qu'il croyait et le mention fréquente

du gardador (gardien de la femme) dans la poésie provençale. Le gardador correspond au raquib de la poésie musulmane. La liberté de la dame des palais provençaux et la servitude de la dame des harems andalous viennent coïncider tristement en ce point : un gardador… un raquib… La femme du Nord et celle du Midi sont très proches dans un extrême de misère et d'excellence.

Le jugement européen moderne sur la condition de la femme orientale est en général trop abrupt ; il manque de compréhension. Personne ne contestera l'évolution des mœurs musulmanes, surtout depuis que l'Islam est entré dans sa période de stagnation, fut défavorable à la condition de la femme. Les Musulmans éclairés sont les premiers à se réjouir de son émancipation, qui s'annonce triomphale dans tous les pays de l'Islam.

Il faudrait pourtant se garder de trop simplifier un problème complexe entre tous.

Admettre, sans preuve, qu'on ne voyait dans la femme orientale du XIIᵉ siècle qu'un être dégradé, écrasé par le travail domestique et réduit, par l'égoïsme de l'homme, au rôle avilissant de simple instrument de plaisir.

La réalité est très différente, surtout en Andalus, où la femme musulmane jouissait d'une liberté particulièrement étendue.

Dès le début du siècle passé, quelques écrivains perspicaces avaient fait preuve d'une pénétration psychologique plus profonde. Ils portèrent des jugements plus nuancés sur la condition de la femme et l'attitude de l'homme dans la société musulmane.

Dans son Précis historique sur les Maures, M. Florian s'exprimait en ces termes : « C'était pour lui plaire qu'ils cherchaient la gloire, c'était pour briller à leurs yeux qu'ils prodiguaient leurs trésors, leur vie, qu'ils s'efforçaient mutuellement de se surpasser par leurs exploits, par les fêtes les plus magnifiques ».

Sismondi, dont la science moderne confirme de plus en plus les idées larges et hardies, écrivait : « Les femmes des Musulmans sont des divinités à leurs yeux, aussi bien que des esclaves et le sérail est bien autant un temple qu'une prison✻. La passion de l'amour, chez les peuples du Midi, une bien autre ardeur, une bien autre impétuosité que dans notre Europe. Le Musulman ne laisse approcher de la femme aucun des soucis de la vie, aucune des peines, aucune des souffrances qu'il affronte seul. Son harem

est consacré uniquement au luxe, aux arts et aux plaisirs : des fleurs, des encens, de la musique, des danses entourent une seule idole ; jamais il ne lui demande, jamais il ne lui permet aucune espèce de travail ; les chants par lesquels le célèbre son amour respirent la même adoration, la même beauté que nous trouvons dans la poésie chevaleresque. De plus belles ghazeles des Persans, les plus belles cassidas des Arabes semblent des traductions des chansons ou des vers provençaux ».*

Avant de devenir les règles essentielles de l'« amour courtois » et de la littérature provençale, le culte chevaleresque de la femme était une réalité quotidienne des mœurs musulmanes.

Les chroniques abondent en préceptes de chevalerie, en traits de courtoisie. Nous nous bornerons à en relever quelques exemples historiques.

En 1139, le roi Alphonse assiégea le fort d'Oreja. Le gouverneur de Cordoue voulut venir au secours de la place investie, mais ses forces réduites ne lui permettaient pas d'affronter l'ennemi castillan en rase campagne. Il imagina une stratagème pour l'obliger à lever le siège. Contournant adroitement le camp des assiégeants, il arriva, par une marche forcée, devant les murs de Tolède. La reine Bérangère y était enfermée avec quelques courtisans, sans moyens de défense. La ville paraissait perdue. Dans sa détresse, la reine eut la présence d'esprit de recourir au stratagème suivant. Par un héraut, elle fit représenter au général maure, qu'il était indigne d'un chevalier brave et généreux de faire la guerre à une femme ; s'il voulait faire la guerre aux Chrétiens, il avait à venir le chercher devant Oreja où son mari l'attendait. Le noble almoravide fut confondu. Il s'excusa de sa méprise et s'empressa de défiler devant ses troupes. Avant de partir, il sollicita l'honneur de présenter ses hommages à la reine. La princesse, entourée de sa cour, parut sur les murailles de Tolède et l'armée maure défila devant elle comme dans un tournoi.

Alors que cette cérémonie galante se déroulait devant Tolède, le roi Alphonse faisait son entrée dans le fort d'Oreja.

L'historien arabe al-Mastarrafi rapporte que sa femme avait été violentée à Amourieh. Ne sachant où passer son malheur, elle s'écria : « Au secours ! Ô Mahomet ! Ô Mûtassim ! » Le khalife al-Mûtassim fut mis au courant du fait et de l'appel désespéré de la femme. Immédiatement, il se mit à cheval et, à la tête de son armée, marcha sur Amourieh. Après un court siège, la place capitula. « Le khalife arriva, s'écriant : « Me voici ! J'ai répondu à ton appel, ô femme. »

Quelle que fût la condition réelle de la femme dans la vie, sa position dans la littérature musulmane n'a prête à aucune discussion.

Il suffit de jeter un coup d'œil sur la poésie arabe pour le constater.

L'adoration de la femme fut, de tout temps, un de ses traits distinctifs et constants.

Nous le retrouvons déjà à l'époque antéislamique. Dès le VIᵉ siècle, les poètes immortels de Mo'allakats désespéraient de la cruauté, de son inconstance. C'est pour mériter son amour qu'ils couraient mille dangers, rivalisaient de bravoure et de magnificence. Chacun d'eux eut une dame de ses pensées. Le génie d'Antar immortalisa le nom d'Abla, celui d'Imr ul Kaïs éternisa le souvenir de Fatima.

L'avènement de l'Islam, si bienveillant pour la femme, les courants néoplatoniques qui firent leur apparition dans le monde musulman à partir du IXᵉ siècle, ne firent que perpétuer et raffiner une tradition déjà ancienne.

L'amour spiritualisé, « l'amour et la mort », la soumission à la volonté de la bien-aimée, la joie dans la souffrance, le service amoureux, ces thèmes de l'amour courtois furent les motifs traditionnels de la poésie arabe avant de passer dans le lyrisme occitan.

Reprenons ces thèmes l'un après l'autre. Le thème de l'amour platonique est, sans doute, le plus important, le plus émouvant de cette poésie.

Voici un des témoignages incontestables que les Musulmans connaissaient le joli mythe de Platon des âmes sphériques qui se divisent en tombant dans les corps humains et restent séparées se cherchent. À leurs yeux, il s'autorise la confirmation dans le hadith du Prophète qui aurait dit un jour : « Les esprits sont les troupes armées ; ceux qui se sont connus Là-Haut font alliance ici-bas ; ceux qui ne se sont pas connus se combattent ».

Maçûdi, qui se réfère expressément à la théorie platonicienne des âmes sœurs, cite, dans les Prairies d'Or, les vers de Djamil ibn Abd Allah parlant de sa bien-aimée Bothâina.

Mon âme était suspendue à la sienne avant que nous fussions créés,
avant d'avoir été sevrés et couchés dans le berceau.
Notre amour a grandi et s'est développé en même temps que nous ;
la mort ne pourra briser les promesses de cet amour.
Il survivra à toutes les vicissitudes du sort et nous visitera dans les ténèbres de la tombe, jusqu'au fond du sépulcre✻.

Djamil était de la célèbre tribu des Banû Oudzra, où la conception de l'amour chaste, pur de tout élément charnel, avait son expression la plus intense, où les amoureux mouraient de leur amour.

Stendhal s'était intéressé à l'amour arabe et particulièrement à l'amour oudzrite.

« C'est sous la tente noirâtre de l'Arabe bédouin, dit-il, qu'il faut chercher le modèle et la patrie du véritable amour… Je supplie notre orgueil de comparer les chants d'amour des sublimes nobles Arabes, dont je vais en quelques pages retracer les Mille et une nuits aux horreurs dégoûtantes qui ensanglantent chaque page de Grégoire de Tours, l'historien de Clovis ou d'Eginhard, l'historien de Charlemagne »✻. Et Stendhal ajoute : « nous devons à l'Orient et aux Maures d'Espagne ce qu'il y a de noble dans nos mœurs, car les Provençaux du Xᵉ siècle virent chez les Arabes qu'il y avait des plaisirs plus doux que piller, violer et se battre ».

Voici un récit, qui a trait à l'amour de Djamil et de Bothâina, rapporté par Stendhal dans ses Fragments extraits et traduits d'un recueil arabe intitulé « le Divan de l'Amour ».

« Mohammed fils de Djafaar Elahuazadi raconte que Djamil, étant malade de la maladie dont il devait mourir, m'envoya, dit Ben Suhail, fils de Suhail, le visiter et le trouva près à rendre l'âme : Ô fils de Suhail ! lui dit Djamil, que penses-tu d'un homme qui n'a jamais bu de vin, qui n'a jamais fait de gain illicite, qui n'a jamais donné injustement la mort à nulle créature vivante que Dieu ait défendu de tuer et qui rend témoignage qu'il n'y a d'autre Dieu que Dieu et que Mahomet est son prophète ? — Je pense, répondit Ben Suhail, que cet homme sera sauvé et obtiendra le paradis ; mais quel est cet homme que tu dis ? — C'est moi, répliqua Djamil. — Je ne croyais pas que tu professasses l'islamisme, dit alors Ben Suhail, et d'ailleurs il y a vingt ans que tu fais l'amour à Bothâina et tu célèbres dans tes vers. — Me voici, répondit Djamil, au premier des jours de l'autre monde et au dernier des jours de ce monde et je veux par la clémence de notre maître Mohammed que je n'ai jamais ressenti pour Bothâina pour quelque chose de répréhensible. »

« Quelqu'un demanda un jour à Urua ben Hezam✻, continue Stendhal :* Est-ce donc bien vrai, comme on le dit de vous, vous êtes, de tous les

hommes, ceux qui avez le cœur le plus tendre en amour ? Oui, par Dieu ! cela est vrai, répondit Urua, et j'ai connu dans ma tribu trente jeunes gens que la mort a enlevés et qui n'avaient d'autre mal que l'amour. »*

Le thème de l'amour et de la mort, motif du poème médiéval de Tristan et Yseult, revient constamment dans la poésie arabe.

« L'amour est une goutte puisée dans les océans de la mort, une gorgée prise aux réservoirs du trépas », dit un des cheiks qui discourent sur l'amour chez Yahya ben Khâlid, vizir de Harûn al-Rachid, dont les remarques subtiles nous sont rapportées par Maçûdi.

La destinée a placé l'amour comme un filet où ne peuvent tomber que les âmes sincères et tendres de l'infortune… L'amour naît de la beauté de la forme, de l'affinité et de la sympathie des âmes. Avec lui, la mort pénètre jusqu'aux entrailles et au plus profond du cœur, dit un autre.

L'amour, son commencement est une folie et sa fin est une mort, dit un l'exquis poète égyptien Ibn Farid.

« Dans la barque d'Ibn Ibrahim, gouverneur du Fars sous le khalife Mûtawakkil, nous rapportent Ibn Khallikan et Maçûdi, une joueuse de guitare, derrière un voile, chantait les peines des vrais amants. Que doivent-ils donc faire ? » répliquait une joueuse de luth. — Voici ce qu'ils doivent faire… Et la guitariste, écartant le rideau, apparut, son visage de profil, beau comme une demi-lune, qui se laissait tomber dans le fleuve. Un jeune page s'y jeta après elle en récitant :

Ô vous, qui me jettes dans le gouffre après la rencontre avec ton destin ! Ah, puisses-tu l'avoir su !

Les bateliers ne purent apercevoir les deux corps enlacés au fond de l'eau. Et le subtil Jahidy, fondateur de la grande prose arabe, raconta au gouverneur l'histoire analogue d'une chanteuse du khalife Mûtawakkil. Il se tua de même en récitant :

Ceux qui se meurent d'amour, laissez-les mourir de leur amour. Il n'y a pas de bien dans l'amour sans la mort.✻

Le thème de la supériorité de l'aimée, de la soumission résignée à sa volonté, nous avons cités comme une des marques de l'amour courtois, nous le retrouvons à chaque pas dans la poésie musulmane.

« La soumission est de l'homme libre qui est esclave de l'amour », déclare al Hakam Iᵉʳ, khalife de Cordoue, mort en 822.

« Si tu charges mon cœur de ce qui est insupportable pour autres,

je le supporterai ; si tu es hautaine, je souffrirai ; si tu es orgueilleuse, je m'humilierai ; commande, j'obéirai », dit, dans une de ses poésies, Ibn Zaïdûn, poète du début du XIᵉ siècle.

Une autre marque de l'amour courtois est l'acceptation résignée, sans espoir, des rigueurs de l'aimée, la délectation dans la souffrance amoureuse.

« Ai las, tant suavet m'aucis » (Qu'elle est douce, la mort, venant de toi), soupire Cercamon.

« Les délices de l'amour sont faits de ses tourments les plus ardents », affirme Ibn Ammar, mort en 1084.

Quelle douleur que l'amour et quelle amertume !
Sois dédaigneuse ou aimable, juge-moi comme tu veux,
Fais ce que tu veux,

c'est le cri passionné d'Ibn Gûzman, le plus grand poète andalous dans le genre du zajal.

La conception de l'amour comparé au service féodal se trouve dans les deux poésies. Les deux emploient un terme masculin — midons, saydi — pour désigner la femme aimée.

Toutes ces comparaisons, on pourrait les multiplier et les approfondir à volonté. Mais les exemples cités suffisent, croyons-nous, à démontrer l'étroite parenté des thèmes et de l'inspiration entre la poésie musulmane et la poésie provençale.

Au début du chapitre, nous avons parlé de la similitude de forme et de structure de la chanson des troubadours et du zajal.

Similitudes de thèmes, d'inspiration, de forme, coïncidence dans le temps, existence des voies de communications certaines ; si l'on veut tenir compte aussi de l'interpénétration des civilisations islamique et chrétienne à l'époque qui nous intéresse, qu'aucune autre explication valable du « miracle provençal » n'a pu être fournie, on aura de la peine, croyons-nous, à écarter la thèse de l'influence décisive de la poésie musulmane sur celle de langue d'oc et, par elle, sur toute la poésie lyrique européenne.

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