CHAPITRE XIV
Grandeur et servitude des Etats issus de l'Empire de l'Islam
Les premiers siècles de l'Islam furent les siècles de la plus grande tension de la pensée religieuse musulmane. Ils virent le développement des systèmes théologiques et juridiques, l'éclosion des mouvements mystiques et l'organisation des confréries.
À cette époque le génie musulman brilla d'un éclat incomparable dans tous les domaines de l'esprit et porta la civilisation de l'Islam à son apogée.
Vers la fin du XIIIᵉ siècle, l'élan religieux musulman s'apaise. La foi paraît avoir trouvé ses assises définitives. Les autorités spirituelles, solidement établies, se montrent de plus en plus réfractaires à tout changement dans un ordre de pensée consacré par les grands docteurs des siècles précédents.
La civilisation de l'Islam, après avoir atteint son point culminant, commence à décliner.
C'est le jugement porté par la plupart des historiens de l'Occident et de l'Orient. De l'Orient arabe surtout. À certains égards et dans des limites restreintes, il est exact. Il convient cependant de ramener à ses justes proportions l'étendue de cette décadence. S'il est vrai, comme le constate à juste titre, H.A.R. Gibb : « les formulations externes de la foi musulmane ne semblent pas plus développées dans les six derniers siècles, la structure intérieure de la vie religieuse musulmane subit des ajustements profonds, dans la masse des communautés religieuses, ce travail intérieur engendra une énergie expansive qui trouva ses exutoires dans plusieurs espèces d'activités créatrices. »
Comme marques extérieures de la vitalité dont l'Islam fit preuve pendant cette période, considérée comme décadente, le professeur Gibb cite : l'établissement de l'Empire Ottoman dans le Proche-Orient et de l'Empire Mogol aux Indes, la renaissance du chi'isme en Perse ; l'expansion en
Indonésie et dans la Péninsule malaise, la croissance de la communauté musulmane en Chine, l'expulsion des Espagnols et des Portugais du Maroc et l'extension de la zone islamique en Afrique orientale et occidentale. « Il était loisible aux anciens historiens, dit-il, de regarder tous ces événements, ou la plupart, comme des purs mouvements militaires ; il ne saurait d'ailleurs être question de perdre de vue l'élément de puissance militaire conquérante qu'ils ont mis en jeu. Une foi conquérante et qui se propage est une foi vivante ; elle montre qu'elle est déjà plus qu'un ensemble de croyances et de pratiques desséchées. »✻
Il est erroné de prétendre, comme l'ont fait certains auteurs, qu'à partir de la fin du XIIIᵉ siècle le monde musulman ne présente plus qu'un processus de dégradation. Les divers États issus de l'Empire de l'Islam ont connu de belles époques de renaissance, qui durèrent parfois des siècles, avant d'atteindre au XIXᵉ siècle, sous les coups conjugués de l'Europe coalisée et de la Russie, cet état de profonde décadence dont ils sont en train de sortir énergiquement. Un coup d'œil panoramique sur les destinées de ces États nous en donne une idée.
Traitant de l'art et de la littérature, nous avons mentionné l'essor de la civilisation musulmane sous les dynasties mameloukes en Égypte et la renaissance timouride en Asie centrale aux XVᵉ et XVIᵉ siècles.
Nous avons longuement parlé des splendeurs de la civilisation musulmane en Espagne sous la domination arabe. Vers la fin du XVᵉ siècle, l'Andalus est perdu, pour l'Islam. Certes, pendant un siècle encore les restes de la population musulmane s'agripperont au sol désormais inhospitalier du pays. L'ère des persécutions, inaugurée par 1499, en violation des capitulations solennelles des Rois Catholiques d'accorder aux Musulmans le libre exercice de leur religion et de leur langue, durera jusqu'au XVIᵉ siècle. C'est en 1610 seulement que tous les Musulmans, sans exception, seront expulsés en Afrique. Mais la reddition de Grenade, le 2 janvier 1492, marque déjà la fin de la virtuelle de l'époque arabe en Espagne, époque qui dura environ huit siècles.
L'Iran, tôt détaché du khalifat abbasside, poursuivra, d'abord sous la tutelle des conquérants de race étrangère, ensuite sous une grande dynastie nationale, son rôle propre au sein de l'Islam.
Nous avons vu le rôle brillant que l'élément iranien a joué à la cour
des Abbassides et dans la vie intellectuelle et artistique de l'Empire de l'Islam. Ce rôle ne fut pas moins important sous les dynasties iraniennes des Ghaznévides (1000-1040), des Seldjoukides (1040-1194) et des Khwarezmiens (1194-1220), ni sous celles des Mongols Gengiskhanides et des Timourides (1220-1500).
Mais c'est la dynastie nationale des Saféwides (1500-1722) qui devait jeter un lustre nouveau sur l'histoire de l'antique royaume de Perse et ressusciter pour quelques siècles la splendeur des temps des Sassanides.
Sous les premiers souverains de cette glorieuse dynastie, Chah Ismail, Chah Tahmasp Iᵉʳ et Chah Abbas le Grand, la Perse redevient un puissant État. Elle tient tête victorieusement à l'Empire ottoman et recueille une partie importante du royaume timouride qui vient de s'effondrer sous les coups de ses armes et de celles des Uzbecks. Elle entre en relations diplomatiques et commerciales avec la France, l'Angleterre, la Hollande, le Portugal. À l'intérieur du pays, la sécurité est assurée. Les routes des caravanes la sillonnent en tous sens, des caravansérails pourvus de tout confort s'élèvent en grand nombre dans la campagne persane. Des travaux d'irrigation sont entrepris. Le Chah Abbas dote sa capitale Ispahan de magnifiques constructions : le Palais Royal, la Mosquée Royale, la Mosquée du Cheik Lotfallah, le Bazar, etc. « C'est l'âge le plus parfait aboutissant à son expression parfaite après les essais sassanides, seldjoukides et mongols. C'est l'art le plus raffiné, le miracle de beauté et d'équilibre, le bouquet final d'un art d'artifice. »✻
Au début du XVIIIᵉ siècle, la Perse se trouve en butte à de graves difficultés. L'un des chefs de l'importante tribu afghane des Ghilzaïs, Hadji Mir Khan (Mir Waïss) réussit à se tailler une principauté indépendante à Kandahar. Plus tard, il envahit la Perse avec d'autres tribus guerrières d'Afghanistan. Les troupes gouvernementales ne sont pas en mesure d'arrêter l'assaut des fougueux montagnards. La brillante chevalerie persane est écrasée dans la bataille rangée de Gulnabad, le 23 octobre 1722. Ispahan est pris. Hussein Chah est détrôné, tandis que son successeur de Mir Waïss, Mahmûd Chah, monte sur le trône des Saféwides. La Perse est sous la domination afghane. Celle-ci sera de courte durée (1720-1732).
Un aventurier de génie, Imam Kulu, Nadir, de la tribu turque des Afchars, avait profité de l'état de panique et d'invasion créée par les Afghans pour mettre les troupes de partisans et s'emparer du Khorassan. Ses troupes grossirent et il repoussa les Afghans du royaume. En 1736, il ceint la couronne de Chah en Chah (roi des rois), porté au pouvoir par ses troupes et l'assemblée
des khans de toute la Perse. Une singulière épopée de dix ans, commence, qui remplira l'histoire moderne de l'Iran d'un cliquetis d'armes, de chevauchées et de rapine. Rapidement, Nadir Chah soumet et ajoute à son royaume Kandahar, Kaboul, la Bactriane et la Transoxiane. En 1739, à la tête d'une puissante armée, composée surtout d'Afghans, il débouche sur l'Inde et l'envahit par la vallée de Kaboul. Il taille en pièces à Paipat les troupes du Grand Mogol et entre en vainqueur à Delhi. La magnifique capitale paie une rançon qui dépasse 700 000 francs or. Le Chah emporta aussi le célèbre trône des Paons, d'or massif incrusté de pierres précieuses, qui orne maintenant le palais de Téhéran. Du côté de la Caspienne, il reprend à la Russie les provinces de Bakou, de Guilan, de Mazendean et de Gorgan que Pierre le Grand, profitant de l'invasion afghane, avait enlevées à la Perse en 1723. En Asie Centrale, il étend les possessions du royaume jusqu'à la Mer d'Aral et l'Amou-Daria.
Le puissant Etat que la main de fer de Nadir Chah avait forgé ne survécut pas à son fondateur, assassiné en 1747. L'un de ses généraux, Ahmad Khan, chef de la puissante tribu afghane des Durranis, se proclame roi à Kandahar, avec l'appui de diverses tribus gagnées à sa cause, prend Kaboul et règne vingt-six ans sur l'Afghanistan et le Beloutchistan. Entre 1748 et 1756 il fait quatre incursions dans l'Inde. Fondateur d'une dynastie, protecteur des lettres, poète lui-même à ses heures de loisir, semblable en cela à son grand prédécesseur, Babûr, fondateur de l'Empire mogol de l'Inde, Ahmed Chah est considéré par les Afghans comme un héros national et l'un des plus grands de leurs rois.
En Asie Centrale, la Perse perd le khanat de Khiva, qui reprend aussi son indépendance. Ainsi amputé, le royaume tombe d'abord entre les mains du prince Zend de Chiraz et passe ensuite, en 1787, à la dynastie turque des Kadjars. C'est une triste période de l'histoire moderne de la Perse. Inaugurée par le sanguinaire eunuque Aga Mohammed Khan, elle se prolonge jusqu'à la déposition du faible Sultan Ahmed Chah (1925). Objet impuissant des convoitises des deux grands Empires qui s'étaient constitués à ses frontières, l'Empire russe et l'Empire britannique des Indes, la Perse ne conserve son indépendance factice que grâce à la rivalité et à la méfiance réciproque de ses puissants voisins. Telle la « peau de chagrin », son territoire se rétrécit sans cesse. En 1783, la Géorgie, vassale du royaume, se mit sous la protection de la Russie et conclut avec elle un traité d'alliance. Mal lui en prit. Trahie par sa nouvelle alliée, elle sera purement et simplement annexée à l'Empire des Tzars. Deux ans plus tard, les Russes s'installent à Bakou. Les désastreux traités de Goulistan (1815) et de Turkmentchaï (1828) consacrent la perte des khanats de Chirvan, d'Erivan et de Nakhitchevan.
De plus, aucun navire battant pavillon persan n'aura plus le droit de naviguer sur la Caspienne et le gouvernement acceptera de soumettre les ressortissants russes résidant dans le royaume à la juridiction des consuls russes. C'est le régime des capitulations.
Entre 1847 et 1882, après avoir conquis le Caucase, l'Empire russe étend sa domination sur les khanats indépendants de Boukhara, de Khiwa et de Khokand et achève d'envelopper la frontière septentrionale du royaume.
L'Angleterre qui avait jeté son dévolu sur le sud du pays, interdit à la Perse d'entretenir des navires de guerre dans le Golf Persique et occupe les îles Bahrein. L'encerclement de la Perse est complet. Les deux puissances rivales mènent en même temps une active politique de pénétration économique et de mainmise sur les richesses du pays. Les chahs Nasr ed Dine et Müszaffez ed Dine, obsédés par un perpétuel besoin d'argent, accordent aux Russes et aux Anglais toutes les concessions possibles et vendent tout ce qui est à vendre, deux fois plutôt qu'une. Les Anglais reçoivent la concession d'une banque d'émission, d'une ligne télégraphique transiranienne qui reliera Londres à Bombay, de la prospection et d'exploitations de pétrole sur presque toute l'étendue de la Perse. La Russie obtient la concession de routes de Recht à Téhéran et de Téhéran à Meched, celle des pêcheries de la Caspienne, des forêts du Mazenderan, des pétroles du nord de la Perse et ainsi de suite. Elle crée la « Banque de Prêt » et la « Banque russo-persane » et prête au chah au taux de 5 % l'argent qu'elle emprunte à la France à 3 ½ %. Enfin, inquiets de leurs succès respectifs, les cabinets de Pétersbourg et de Londres, par l'accord du 30 mai 1907, partagent la Perse en zones d'influence russe et anglaise ; la première comprend Téhéran et la Perse du Nord, la seconde Chiraz et les provinces du sud. Ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Tout ce qui restait en Perse d'honnête et de patriotique se soulève en un élan de dégoût et de protestation contre le régime dégradé et corrompu, incapable de réagir contre de telles iniquités. C'est la révolution de 1908. Elle est écrasée par la force des impérialismes européens conjugués. Les cosaques russes occupent Tabriz. La flotte britannique entre dans le Golf Persique. Mais les forces révolutionnaires venant du nord et du sud ont le temps d'entrer dans la capitale. Le chah Mohammed quitte le pays sous la garde de ses protecteurs cosaques. Le dernier chah de la dynastie kadjare, Sultan Ahmed Chah, un enfant de 12 ans, monte sur le trône. L'Angleterre et la Russie sont maîtresses de la situation. Le calme se rétablit.
Le régent Nasr ûl Mûlk, bien intentionné mais faible, qui gouverne au nom du jeune souverain, et un parlement plein de bonne volonté mais incompétent, voudraient avant tout assainir les finances du pays et équilibrer le budget. La tâche est ardue. Un éminent spécialiste américain, W. Morgan
Shuster, est invité. Il se met avec ardeur au travail. Un redressement remarquable s'annonce. Mais ce redressement ne correspond pas aux desseins de la Russie. Le gouvernement impérial intervient et obtient le renvoi de l'expert gênant. Voici dans quels termes E. G. Browne décrit la situation de la Perse en 1912 : « De l'esprit déprimé, des espérances brisées et de l'anarchie qui règnent à présent en Perse, la Russie et la Grande-Bretagne sont directement responsables et s'il y a des comptes à rendre un jour, elles auront à en présenter. Il est oiseux de parler d'une amélioration de la situation quand le gouvernement consiste en un cabinet qui n'a pas la confiance du peuple et qui est terrorisé par la Russie, affamé financièrement par l'Angleterre et par la Russie ; un cabinet auquel il est seulement permis de contracter des emprunts indésirables à un taux usuraire et auquel il est défendu d'employer des experts honnêtes et compétents comme M. Shuster ; quand le roi est un enfant, le régent absent, le parlement suspendu d'une manière permanente et les patriotes les meilleurs, les plus braves et les plus honnêtes et accapareurs voire les chefs s'acharnent de plus en plus contre la victime épuisée, dont la résistance faiblit sans cesse, il faudrait rien moins qu'un miracle pour sauver la Perse. »✻ Mais trop de gens avaient intérêt à ce que le miracle n'intervînt pas. La première guerre mondiale trouve la Perse dans cet état lamentable. Elle a beau proclamer sa neutralité, personne n'en tient compte. Les Russes, les Anglais, les Turcs se livrent combat sur le territoire du malheureux pays, pillé et dévasté. Profitant de la révolution qui avait éclaté en Russie et éliminé pour un certain temps un concurrent puissant, les Anglais remplacent, dans le nord de la Perse, l'armée russe en débandade et font une tentative pour instaurer par l'« accord » du 19 août 1919 un véritable protectorat sur la Perse. C'est alors que surgit le futur chah Riza Pahlevi. Il lui fut donné de rendre à l'Iran son indépendance complète, de relever l'économie du pays, et de l'aiguillonner résolument sur la voie de la civilisation moderne.
L'Empire ottoman, qui avait recueilli la majeure partie de la succession des khalifes arabes, et assuré à l'Islam encore quelques siècles de puissance et de gloire, atteignit son apogée au XVIᵉ siècle. Suleiman le Magnifique, le plus grand souverain de la maison d'Osman, régnait alors sur trois continents. Son Empire s'étendait de l'Atlas au Caucase, sur six millions de kilomètres
carrés et comprenait soixante millions d'habitants, chiffre impressionnant pour l'époque. Il était le plus puissant monarque de la terre. Son courroux était aussi redouté que sa grâce recherchée. Voici en quels termes condescendants il daignait répondre à François Iᵉʳ, qui sollicitait son alliance après le désastre de Pavie. « Moi qui suis le sultan des sultans, le souverain des souverains, le distributeur des couronnes aux monarques de la surface du globe, l'ombre de Dieu sur la terre… Toi qui est François, roi du pays des Francs, tu as envoyé une lettre à ma porte, asile des souverains, tu m'as fait savoir que l'ennemi s'est emparé de ton pays et tu as demandé aide et secours pour ta délivrance. Tout ce que tu as dit ayant été exposé au pied de mon trône, refuge du monde, ma science impériale l'a embrassé en détail. Il n'est pas étonnant que des empereurs soient défaits, prends courage. Nos glorieux ancêtres n'ont jamais cessé de faire la guerre, nuit et jour notre cheval est sellé et notre sabre ceint. Que Dieu Très Haut facilite le bien. Du reste, en interrogeant ton agent sur les affaires et nouvelles, tu seras informé. Sache-le ainsi. Ecrit au commencement de la lune rabbi oul akhir, 932 (1526), à la résidence de la capitale de l'Empire, Constantinople la bien gardée. »
Le ton de tranquille assurance et de supériorité que reflète cette lettre n'est pas, à cette époque, une simple formule de protocole ; il en dit long sur le prestige qui était celui du Commandeur des Croyants en ces temps. Il correspondait d'ailleurs à l'état réel de puissance de l'Empire aussi bien qu'à son niveau culturel élevé et ses institutions administratives et judiciaires avancées.
« De multiples preuves, dit M. Marcel Clerget, nous sont fournies par le développement des sciences et du droit, par la floraison des œuvres littéraires en arabe, en persan, en turc, par les monuments contemporains d'Istanbul, de Boursa et d'Edirne, par la prospérité des industries de luxe, la vie fastueuse de la cour et des hauts fonctionnaires, enfin par la tolérance religieuse. Toutes les influences se mêlent, turques, byzantines, italiennes notamment et contribuent à faire de cette époque l'époque la plus brillante des Ottomans. »✻
Pour juger de la haute estime dans laquelle les contemporains tenaient les institutions ottomanes, il suffit de se rappeler qu'Henry VIII d'Angleterre avait envoyé en Turquie une commission chargée d'étudier la justice ottomane pour réviser d'après elle le système judiciaire anglais.
Au cours du reste du XVIᵉ siècle, et tout au long du XVIIᵉ, l'Empire continue à faire figure de puissance redoutable et redoutée. Le recul ne com-
mence qu'à partir de la défaite du vizir Kara Mûstafa devant les murs de Vienne en 1683. Les guerres incessantes contre l'Europe coalisée et contre la Russie finiront par vider l'Empire de sa substance. Le traité de Karlowitz (1699) ouvre la série des traités désastreux qui amèneront le puissant Empire à la simple expression que représente la république d'Ankara d'aujourd'hui, réduite à l'Anatolie et à la mince bande de terre de Thrace orientale qui couvre Istanbul.
C'est le XIXᵉ siècle qui est l'époque la plus triste de l'histoire ottomane. La déchéance de l'Empire est aussi profonde que l'ascension fut vertigineuse dans les siècles précédents. Sur le plan international, il est l'homme malade dont les puissances guettent avidement la mort. Seule leur rivalité entretient encore l'agonie du moribond. La décomposition intérieure de l'Etat paraît justifier les plus grands espoirs des successeurs éventuels. « L'administration présente de nombreuses difficultés. Les révoltes se multiplient. Les classes dirigeantes s'adonnent à une vie corrompue et facile, l'armée perd ses qualités, la flotte, jadis la première, devient archaïque, les guerres n'enrichissent plus le trésor qui ne parvient plus à son équilibre malgré la spoliation des sujets, le niveau de vie s'abaisse dans la même mesure, les industries et les arts sont en décadence, la littérature reflète le laisser-aller général et ne chante que les plaisirs, les grands propriétaires se désintéressent de leurs terres. »✻ Quant aux conséquences économiques désastreuses, elles sont caractérisées par l'omnipotence de la « dette publique » créée par les créanciers étrangers, qui disposent presque souverainement des ressources du vaste pays.
L'effort désespéré des Jeunes Turcs est impuissant à remédier aux maux de l'Empire.
Voici en quels termes M. Sidney Law décrit la situation des pays de l'Orient et l'attitude des puissances en 1912 : « La conduite des puissances très chrétiennes au cours des dernières années a eu une étrange ressemblance avec celle d'une bande de brigands se jetant sur une population de paysans sans armes et sans défense. Loin de respecter les droits des autres nations, elles ont montré pour eux le mépris le plus cynique et le plus complet. Elles ont en réalité affirmé le droit du fort sur le faible et l'impuissance de toute considération morale en face de la force armée. Avec une crudité que peu de conquérants militaires orientaux auraient pu surpasser pendant les dernières années une vague de pur matérialisme et de mépris complet pour le droit international s'est élevée dans les chancelleries de l'Europe et a eu une répercussion désastreuse sur les diverses nations d'Orient qui se débattaient
désespérément pour se donner un système constitutionnel, essayant de mettre en pratique les suggestions que leur avaient faites pendant plusieurs générations les conseillers bénévoles de la chrétienté. Maintenant qu'elles prennent ces conseils à cœur et tâchent, à pas chancelants, et en face d'obstacles immenses, de poursuivre leur marche sur la voie des réformes, on pourrait croire que leurs efforts dussent être suivis par les gouvernements occidentaux avec une attention sympathique et que si ces derniers ne leur donnaient pas d'aide directe, ils leur permissent du moins une tentative loyale, mais au contraire, les grandes puissances, l'une après l'autre, ont profité des difficultés intérieures des pays d'Orient pour entrer dans la voie des annexions. »✻ C'est dans ces conditions lamentables que l'Empire ottoman fut entraîné dans la première guerre mondiale. Celle-ci consacra le démembrement de l'Empire et fut le coup de tonnerre qui ouvrit les yeux du peuple turc sur l'abîme qui était prêt à l'engloutir. Aux heures de sa suprême détresse, il trouva des chefs hors pair et des combattants animés du plus haut esprit de sacrifice pour tenir tête aux troupes étrangères qui envahirent le pays de tous côtés. La renaissance impressionnante du peuple turc est sortie de la profondeur même de l'abjection où il était tombé.