CHAPITRE IV
Rapports de l'Orient musulman avec l'Occident chrétien
En parlant de la civilisation musulmane, il est intéressant de faire un parallèle entre les invasions germaniques et la conquête arabe.
La comparaison mène à certaines constatations qui projettent des lueurs révélatrices sur les origines de cette civilisation.
Elle permet de la situer dans son véritable cadre.
On sait que, dès les débuts, l'Empire romain eut à se défendre, sur ses frontières septentrionales, contre les incursions incessantes des Barbares. Les invasions ne furent pas l'achèvement logique, inexorable, d'une menace qui pesa sur Rome tout au long de son histoire.
Tant que les vertus morales qui forgèrent l'Empire restèrent intactes, tant que les institutions sociales et les édifices judiciaires de la Rome démeurèrent solides, Rome soutint aisément la pression.
Quand ses sources vitales furent taries, quand l'Empire, corrompu dans son sang et ses institutions, s'abandonna, les frontières cédèrent sous la facilité déconcertante et la marée germanique déferla sur l'Empire sans défense.
Mais, vaincue et submergée, Rome ne tarda pas à prendre la revanche sur un plan plus élevé que celui de la force. La victoire morale qu'elle remporta sur ses envahisseurs fut rapide et décisive.
En effet, dès la conquête fut réalisée, les Germains se mirent avec assiduité à l'école des vaincus. Empruntant à Rome son savoir et sa loi, sa manière de vivre et ses institutions, les vainqueurs se laissèrent docilement approprier par les vaincus, et, des leurs, conquéraient, conservèrent, puis, la civilisation romaine.
Exemple frappant mais nullement unique, de l'absorption de conquérants grossiers par des vaincus hautement civilisés. L'histoire en connaît bien
d'autres. Le plus impressionnant est, peut-être, celui des Mongols vainqueurs de la Chine.
Un demi-siècle à peine après le commencement de la prodigieuse épopée de Genghis Khan, les rudes cavaliers de la steppe, qui avaient envahi et assujetti la Chine, étaient complètement fondus dans la multitude chinoise et les petits-enfants de l'« Empereur Inflexible », devenus de véritables « fils du Ciel », continuaient la tradition immuable du Céleste Empire.
La conquête arabe se présente sous un tout autre aspect. Certes, quelques ressemblances extérieures ne manquent pas. Ainsi, la faiblesse intérieure de Byzance et de la Perse et la pénétration pacifique de l'élément arabe dans les provinces limitrophes des deux Empires facilitèrent grandement la tâche des vainqueurs. Mais les guerres ont assuré le triomphe de l'Islam n'ont pas eu ce caractère d'usure lente et incessante que revêtit la pénétration barbare. L'attaque arabe surprit et déborda l'Empire. La conquête de la Syrie et de l'Égypte fut foudroyante.
Ce ne sont d'ailleurs pas les conditions extérieures de la conquête qui importent. Ce sont les conséquences morales qui sont pleines d'intérêt et d'enseignements.
Tandis que les Germains au contact des Romains, se romanisèrent rapidement, c'est exactement le contraire qui arrive aux provinces annexées par les Arabes.
Loin d'absorber leurs vainqueurs leurs lois, leurs langues et leurs mœurs, ce sont les anciens sujets romains qui s'arabisent dès qu'ils sont conquis par l'Islam.
Et pourtant, aucune contrainte n'est exercée sur les Chrétiens ou les Juifs. « Aucune propagande, ni même, comme l'on le sait, aucune influence en faveur de l'Église, aucune contrainte religieuse. » Et le vaincu va spontanément au vainqueur et l'emprise de la langue arabe se révélera si puissante, qu'en Espagne, au IXᵉ siècle, les Chrétiens ne sauront plus lire le latin et les textes des conciles mêmes devront être traduits en arabe.
Pourquoi donc les Arabes, qui n'étaient certainement pas plus nombreux que les Germains, n'ont-ils pas été absorbés comme eux par les populations des régions conquises, dont la civilisation était supérieure à la leur ?
D'où provient cette force d'attraction qui poussait les Grecs, les Syriens, les Égyptiens, dépositaires à la fois des civilisations antiques et de la civilisation chrétienne, à se rapprocher aussi rapidement que possible de la société musulmane ?
Il n'est qu'une réponse à cette question, dit Henri Pirenne, et elle est
d'ordre moral. « Tandis que les Germains n'ont rien à opposer au christianisme de l'Empire, les Arabes sont exaltés par une foi nouvelle. C'est cela et cela seul qui les rend inassimilables. Pour le reste, ils ne sont pas plus dépourvus de préventions que les Germains pour la civilisation de ceux qu'ils ont conquis. Au contraire, ils s'assimilent avec une étonnante rapidité. En science, ils se mettent à l'école des Grecs, en art à celle des Perses… Ils ne demandent pas mieux, après la conquête, que de prendre comme un butin la science et l'art des infidèles ; ils les cultiveront en l'honneur d'Allah. Ils leur prendront même leurs institutions dans la mesure où elles leur seront utiles. »✻
Les conquêtes musulmanes, surtout celles de l'Afrique du Nord et de l'Espagne, au début du VIIIᵉ siècle, déplacent le centre de gravité de la vie économique de l'époque.
La Méditerranée occidentale devient musulmane. L'Empire franc, qui n'a pas de flotte, voit son commerce maritime avec l'Égypte et la Syrie coupé.
Byzance, qui faisait le trafic entre les ports de l'Occident et du Levant, commande encore une flotte puissante. Elle lui assure la suprématie dans la Méditerranée orientale, mais ses navires n'osent plus s'aventurer au-delà du détroit de Sicile.
Naples, Gaête et Amalfi possèdent, elles aussi, des flottes ; mais leurs intérêts économiques les poussent à se rapprocher des Musulmans. C'est grâce à leur complicité que les Arabes vont prendre la Sicile.
Les khalifes, en guerre contre Byzance, ne permettent naturellement pas à leurs sujets d'entretenir des relations commerciales avec l'ennemi.
Lorsque, à la fin du IXᵉ siècle, la guerre enfin terminée, la paix revient, l'activité économique des provinces conquises s'oriente vers d'autres destinées. L'immensité même de la conquête musulmane ouvre au négoce de nouveaux horizons et des voies nouvelles.
L'Islam forme un monde qui se suffit à lui-même. Il n'y a plus de frontières entre les peuples conquis. Les marchandises circulent librement de la Chine aux Pyrénées.
C'est vers Bagdad, capitale splendide des khalifes abbassides, dont
la magnificence éclipse tout ce que le monde a connu jusqu'alors, que converge la grande route économique de l'Empire.
« C'est vers ce point central que s'acheminent les caravanes de l'Asie et la grande route qui, par la Volga, aboutit à la Baltique. C'est de là que les produits rayonnent vers l'Afrique et l'Espagne. Aucun commerce n'est fait par les Musulmans eux-mêmes avec les Chrétiens. Mais ceux-ci ne leur sont pas à ceux-ci. Ils les laissent fréquenter leurs ports, leur apporter des esclaves et du bois et en acheter ce qu'ils veulent acheter.
» La prospérité de plus en plus grande des pays musulmans, une fois passée la période d'expansion, tourne à l'avantage des villes maritimes d'Italie. Grâce à cette prospérité, se conserve, dans l'Italie méridionale et dans l'Empire byzantin, une civilisation avancée avec des villes, un visage d'or, des marchands de profession, bref une civilisation qui garde ses bases antiques. »
Certes, l'Empire carolingien présente un tableau tout différent. État purement terrien, il se trouve désormais à l'écart des grandes voies maritimes du commerce. Son économie périclite. Dans la recherche de nouvelles voies, il se trouve obligé de tourner le dos à la mer. Le centre de gravité de l'Empire, se déplace vers le Nord.
Les peuples germaniques, qui n'ont joué jusqu'alors qu'un rôle destructeur dans l'histoire, entrent dans les circuits économiques et culturel de l'Europe. Ils vont devenir désormais un des facteurs essentiels de la civilisation occidentale.
Mais, s'il paraît indiscutable que la conquête musulmane a singulièrement ralenti les rapports entre les ports de l'Occident et du Levant et déterminé la nouvelle orientation de l'Empire carolingien, il est certainement erroné de croire que les courants culturels de l'Empire ont été sérieusement affectés, que la communion intellectuelle de la civilisation méditerranéenne s'en soit suivie.
À l'encontre de l'opinion courante, et avec des raisons plausibles, le contraire peut être affirmé.
Il ne sied pas, en effet, de confondre la circulation de marchandises avec celle des savants, des artistes et des pèlerins. Cette dernière, contrairement aux débuts de la conquête arabe, ne fut jamais entravée par la suite.
« Rome accueillit une quantité de Syriens durant les premières décades qui suivirent la conquête de leur pays par les Arabes, affirme Henri Pirenne✻, et il faut dire que leur influence sur leur nombre furent considérables pour plusieurs d'entre eux, tels Serge Iᵉʳ (687-701) et Constantin Iᵉʳ (708-715)
aient été élevés à la papauté. De Rome, un certain nombre de réfugiés, dont la connaissance de la langue grecque assurait le prestige, se répandent bientôt vers le Nord, apportant avec eux des manuscrits, des ivoires, des orfèvreries dont ils s'étaient pourvus en quittant leur patrie.
» Les missionnaires carolingiens ne manquèrent pas de les employer à l'œuvre de renouveau littéraire et artistique qu'ils avaient entreprise.
» Charlemagne en chargea quelques-uns de revoir le texte des évangiles… On doit considérer comme une preuve de la pénétration syrienne en Occident, et complémentaire à l'époque carolingienne du développement de l'enseignement à l'époque carolingienne du fait qu'on ignore que beaucoup d'ecclésiastiques de la Francia se rendaient en Orient pour y vénérer les sanctuaires de Palestine et revenaient pourvus de reliques, mais aussi sans doute de manuscrits et d'ornements d'Église. »
Il ne faut pas, d'autre part, perdre de vue que le centre de gravité de la civilisation méditerranéenne, dans les rives occidentales et septentrionales, après le VIIᵉ siècle, l'action sur l'art d'Asie mineure a exercée sur le développement de la civilisation musulmane sur la scène historique, le recul s'était déjà produit. L'équilibre européen brisé dès la scission de l'Empire romain.
Depuis, l'Occident n'a cessé de rétrograder. Sa civilisation n'a cessé de s'effriter. Partie des côtes orientales, la civilisation méditerranéenne revenait à ses lieux d'origine.
L'Empire de Charlemagne, fut celle de l'aboutissement d'un long processus.
La conquête musulmane, par ses conséquences économiques scella une évolution déjà ancienne. « C'est d'une part, la séparation de l'Occident et de l'Orient, qui mit fin à l'unité méditerranéenne, dit Henri Pirenne, et, d'autre part, l'autorité du pape à l'Europe occidentale, qu'à autre, la conquête de l'Espagne et de l'Afrique par l'Islam, avait fait du roi des Francs le maître de l'Occident chrétien. »✻
À l'époque de Charlemagne, qui fut celle de Harûn al-Rachid, la civilisation arabe était déjà à son apogée et brillait de tous ses éclats.
« Les Byzantins, qui éprouvaient leurs voisins abbassides du nom d'Agarènes ou de Perses, les admettaient sur un pied d'égalité et se sentaient infiniment plus d'affinités avec eux que les grossières nations germaniques de l'Occident. »
Byzance et Bagdad se complétaient. Elles se sentaient obscurément solidaires dans l'œuvre de civilisation. Le vrai trésor du savoir n'était-il pas réfugié en elles ? Tandis que le reste du monde était replongé dans la barbarie, elles avaient recueilli l'une et l'autre l'héritage de la culture antique. « Il y a deux yeux, disaient les Byzantins, auxquels la divinité a confié le soin d'éclairer le monde : la puissante monarchie des Romains (Byzance), et la très sage domination des Perses (le Khalifat Abbasside). Par ces deux grands empires, le genre humain est honoré et les nations barbares et belliqueuses sont contenues. »✻
De même, durant des siècles, les rapports politiques entre l'Orient musulman et la Chrétienté furent exempts de ce caractère d'intolérance haineuse qu'ils revêtirent avec les Croisades. Ils furent régis par la raison d'État et les intérêts dynastiques.
Les rapports qui se nouèrent entre Charlemagne et Harûn al-Rachid en sont des illustrations. On a beaucoup écrit sur l'ambassade envoyée à Bagdad par l'empereur de l'Occident, sur la magnificence de l'accueil qui lui avait été réservé par le khalife, les somptueux cadeaux qui auraient vivement frappé l'imagination des contemporains. Certains historiens, à la lumière des recherches nouvelles, sont portés à considérer des récits comme une légende.
Le fait historique demeure cependant. Sur la demande de Charlemagne le tombeau du Christ ainsi qu'une « autorité morale »✻ aux Chrétiens de Palestine furent concédés à « l'Empereur d'Occident qui désirait assurer la sécurité des pèlerins se rendant dans les lieux saints. De son côté, déférant au souhait de Harûn al-Rachid, les Carolingiens attisèrent les luttes contre les Oméyades d'Espagne, en soutenant les gouverneurs des provinces du nord de la péninsule contre la cour de Cordoue.
Sept siècles plus tard, François Iᵉʳ et Soliman le Magnifique reprenaient la même tradition.
D'autres exemples de tractations entre États chrétiens et les Musulmans, moins spectaculaires, mais non moins importants quant à leurs conséquences politiques et militaires, pourraient être invoqués en nombre considérable.
La légende de l'Islam coupant net l'essor culturel de l'Europe par la
rupture des relations entre les deux bassins de la Méditerranée devrait être abandonnée.
Il serait équitable de reconnaître que le déclin de la civilisation antique ne fut pas le fait de la conquête arabe. Bien au contraire : c'est dans les pays de l'Islam qu'elle fut recueillie et cultivée. C'est de la Bagdad des Abbassides et de l'Espagne des Omeyades qu'elle est repartie à la nouvelle conquête de l'Europe.