Les Philosophes
La mort d'Ash'ari et l'éclipse des Mu'tazilites ne mirent point fin aux disputes entre les traditionalistes et les partisans de la libre pensée.
L'école scolastique hellénisante, commencée par al-Kindi, continuée par al-Fârâbi, Ibn-Sînâ et leurs émules, perpétua la tradition intellectuelle de la Mu'tazila.
Le terme de « scolastique » n'est pas usité par les Musulmans. Dans la nomenclature arabe, les scolastiques sont connus sous le nom de « philosophes ».
Cette terminologie peut causer des malentendus. Il convient de préciser que le mot de « philosophie » a, dans la littérature musulmane un sens plus étroit que celui qu'on lui prête en Occident.
Pour les Musulmans, les philosophes ne sont pas comme les Anciens, les « amis de la sagesse », en quête de la connaissance des choses divines et humaines », scrutateurs des causes premières.
La mort de « philosophie » n'a pas non plus, pour les Musulmans, cette signification générale d'explorateur de la pensée, de chercheur de la vérité en général, que lui donne l'usage courant.
Les « philosophes » furent, pour les Musulmans, les représentants et les continuateurs d'une certaine philosophie, celle des Grecs, comprise comme une et considérée comme vraie, aussi vraie que la révélation elle-même.
Envisagée dans ce sens, la « philosophie » n'est qu'une section de la pensée musulmane, section intéressante certes, mais aussi moins importante et surtout moins originale que le mouvement d'idées suscité par les sectes théologiques.
Nous avons dit que les « philosophes » admettaient a priori une concordance absolue entre la philosophie grecque et le dogme de l'Islam ; aucune contradiction ne pouvait exister entre la science et la foi. Le but qu'ils s'assignèrent dès lors fut de faire ressortir l'harmonie préexistante entre les principes de la philosophie et de l'orthodoxie. Si la révélation, la philosophie grecque, loin de présenter cette unité avec la révélation paraissait à voir, à un monde d'idées divergentes et contradictoires. Il fallait trouver un commun dénominateur. La scolastique arabe, comme la scolastique chré-
tienne plus tard, s'efforça donc de concilier les deux sommités de la pensée grecque, Platon et Aristote, et d'adapter leurs théories, ainsi dégagées, à la théologie de l'Islam. L'histoire de cette tentative constitue toute l'histoire de la scolastique des « philosophes » musulmans.
C'est à Ibn-Sînâ qu'appartient l'honneur d'avoir exprimé d'une manière complète, claire et ordonnée, le système scolastique.
Personne ne conteste aujourd'hui que la scolastique chrétienne ait largement puisé dans les écrits des penseurs musulmans. En philosophie, comme en sciences, la pensée musulmane fut le chaînon indispensable qui relia la pensée de l'antiquité à la spéculation moderne.
« Il reste solidement établi, remarque M. Riesler, que l'Islam a su concilier le monothéisme, principal apport de l'ancien monde sémite, avec la philosophie grecque, contribution essentielle de l'ancien monde indo-européen. »✻
Il ne faudrait cependant pas perdre de vue que dans l'ensemble de la méditation philosophique, la scolastique n'est qu'une section de la pensée musulmane, moins importante et surtout moins originale que les mouvements d'idées suscitées par les sectes théologiques. Si nous nous y arrêtons longuement c'est que l'œuvre des principaux maîtres de la pensée religieuse et laïque du Moyen Âge européen fut particulièrement importante.
Chahrastani donne une liste des « philosophes » antérieurs à Ibn-Sînâ. Elle contient une vingtaine de noms et s'étend sur une période de deux siècles. Les noms d'al-Kindi et d'al-Fârâbi dominent cette époque.
Tout le long du Moyen Âge les deux penseurs exercèrent une influence incomparable sur la pensée du monde civilisé.
Ibn-Sînâ fut le maître incontesté surtout dans les pays d'Orient, où son ascendant se fait sentir encore de nos jours.
Averroès projeta son ombre sur plusieurs siècles de la vie intellectuelle de l'Europe.
Nous essayerons de donner ici quelques notions sur la personnalité et l'œuvre de ces grands maîtres de la scolastique musulmane, dont l'un représente la branche orientale et l'autre la branche occidentale de l'école.