Ibn Rûchd
Abu'l Walid Mohammed ibn Mohammed ibn Rûchd, que nous connaissons surtout sous le nom étrangement déformé d'Averroès, naquit à Cordoue en 1126 et mourut à Marrakech en 1198.
La famille d'Averroès était l'une des plus importantes d'Andalousie. Elle donna d'illustres représentants à la théologie et à la magistrature de l'Espagne musulmane. Son père et le grand-père d'Averroès furent, comme lui-même par la suite, grands cadis de Cordoue. La renommée de juriste et ami des sciences, du grand cadi Abu'l Walid, dépassa les frontières du pays. Les princes almoravides recouraient à ses conseils. La bibliothèque nationale de Paris contient un important recueil de ses consultations.
La fable des origines juives d'Averroès n'a aucun fondement. Le crédit relatif qu'avait trouvé en Europe cette tentative de confiscation du célèbre penseur arabe au profit de la philosophie juive s'explique assurément par les
similitudes entre les pensées philosophiques musulmane et juive au Moyen Âge.
« Toute la culture littéraire des Juifs au Moyen Âge, écrit Ernest Renan, n'est qu'un reflet de la culture musulmane, bien plus analogue à leur génie que la civilisation chrétienne… La philosophie juive revêt trait pour trait la physionomie de celle des Arabes. »✻
De même son père et son grand-père, Averroès, appartient, en théologie, à l'école d'Ash'ari, en droit, au rite malékite.
Ibn Tufail, auteur du célèbre roman philosophique Hay ben Yaqzan, dont la traduction en latin inspira le Robinson Crusoë de Daniel de Foe, joua un rôle particulièrement important dans la vie d'Averroès. Il détermina sa vocation de commentateur d'Aristote.
Ibn Tufail était, à cette époque, premier médecin et conseiller intime du sultan almohade Abu Yacûb Yussuf. C'est lui qui amena Averroès à la cour de Marrakech. L'historien Abd al-Wahid al Marrakechi nous apprend comment Averroès fut amené à entreprendre l'œuvre fondamentale de sa vie, ses commentaires d'Aristote.
De la propre bouche même du philosophe le récit suivant : « Un jour Ibn Tufail me fit appeler et me dit : « J'ai entendu aujourd'hui le Prince des croyants se plaindre de l'obscurité d'Aristote et de ses traducteurs. Plût à Dieu, disait-il, qu'il se rencontrât quelqu'un qui voulût commenter ces livres et expliquer clairement le sens pour les rendre accessibles aux hommes ! Tu as la abondance toute ce qu'il faut pour ce travail, entreprends-le. Connaissant ta haute intelligence, la pénétration lucide, et la forte application à l'étude, j'espère que tu y suffiras. La seule chose qui m'engagera à m'en charger, c'est l'âge où tu me vois arrivé, joint à mes nombreuses occupations au service de l'émir.
« Dès lors, conclut Averroès, je tournai tous mes soins vers l'œuvre qu'Ibn Tufail avait recommandée et voilà ce qui m'a porté à publier les analyses qui j'ai composées sur Aristote. »
Tout le long du règne d'Abu Yacûb Yussuf, Averroès fut comblé d'honneurs et revêtit des charges d'État élevées. En 1169, nous le trouvons cadi de Séville. En 1171, il exerce les mêmes fonctions à Cordoue. En 1185, il est appelé au Maroc et nommé premier médecin du sultan en remplacement d'Ibn Tufail qui venait de prendre sa retraite. Plus tard, il reçoit la haute dignité de grand cadi de Cordoue, que son père et son grand-père avaient illustrée.
Les débuts du règne de Yacûb al-Mansûr Billah, fils d'Abû Yacûb ne lui furent pas moins propices. Le nouveau souverain l'entoura de prévenances exceptionnelles. Il aimait sa conversation et l'appelait « mon frère ». Mais, bientôt, ces faveurs suscitèrent la jalousie des courtisans. Une cabale de palais, restée assez obscure, lui aliéna la confiance du prince et provoqua sa chute retentissante. Il fut exilé à Elsena près de Cordoue. La haine des théologiens pour la pensée trop libre du philosophe fut certes la cause principale de cette disgrâce. Ennemis du philosophe, qui l'accusaient de nombreuses hérésies, avaient réussi à rendre son orthodoxie suspecte aux yeux du souverain. Yacûb al-Mansûr, engagé alors dans une guerre difficile, en Espagne, contre Alphonse IX, avait intérêt à ménager les théologiens qui exerçaient une grande influence sur les masses populaires. Pour donner satisfaction, il ordonna même de brûler les livres du philosophe, excepté ceux de médecine, de mathématique et d'astronomie. Mais, une fois la guerre terminée, un revirement se produisit dans les dispositions du sultan. Il leva toutes les restrictions ordonnées contre le philosophe et fit revenir Averroès de son exil.
Mais les jours du vieux philosophe étaient comptés. Averroès ne survécut que peu de temps au retour de la fortune. Il mourut à Marrakech, le 10 décembre 1198. Son tombeau se trouve en dehors de la porte de Tagazoute.
Averroès parvint, chez les Latins et chez les Juifs à une célébrité qu'aucun auteur musulman n'égala jamais. Très prisé comme médecin, c'est surtout comme commentateur d'Aristote qu'il s'est acquis une gloire sans pareille.
Averroès a écrit sur Aristote trois sortes de commentaires : le Grand Commentaire, le Commentaire Moyen et les Analyses ou Paraphrases. Ils portent sur presque toute l'œuvre du Stagirite.
Des œuvres d'Averroès, fort peu de choses ont été conservées en arabe. Nous avons en cette langue son Tahafut al Tahafut (la vanité de la vanité) qui constitue une réponse au célèbre traité de Ghazâli Tahafut al Falsafa (Vanité de la philosophie) et quelques autres ouvrages conservés à la bibliothèque de l'Escurial, à Oxford, à Paris et les Escuriales. Le reste est arrivé en d'innombrables traductions, hébraïques ou latines, celles-ci généralement de seconde main, traduites de l'hébreu.
C'est à Michel Scot que revient probablement l'honneur d'avoir introduit Averroès chez les Latins. La parution, en 1320, de ses traductions des commentaires sur le Ciel et le Monde et du Traité de l'Âme furent considérés par Roger Bacon comme un des plus grands événements de l'époque.
Vers le milieu du XIIIᵉ siècle, tous les ouvrages importants d'Averroès avaient déjà été traduits en latin.
Peu de livres ont été aussi exaltés, ont connu des louanges aussi exagérées que ceux d'Averroès. En revanche, jamais peut-être l'œuvre d'un penseur ne fut aussi attaquée, déformée et faussée que celle du philosophe de Cordoue. Le destin étrange d'Averroès a voulu qu'il porte, mais malgré lui, un double rôle dans l'histoire de la scolastique.
D'une part, il est le grand commentateur d'Aristote, l'autorité incontestée et incontestable, le maître universellement reconnu et revéré ; d'autre part il est la somme des perversités de la philosophie arabe, l'incarnation d'une doctrine matérialiste et impie, condamnée par tous les esprits bien pensants.
Faisons d'abord part des louanges dont il fut gratifié. Les Juifs lui décernèrent le titre d'« Âme et Intelligence d'Aristote » et cela à une époque où l'antisémitisme constituait la base exclusive de la philosophie juive. Un des plus illustres philosophes du XIVᵉ siècle, Levi ben Gerson de Bagnols (Messer Leon) commenta les divers commentaires d'Averroès.
« Pour quelques parties, dit Renan, sa glose devint inséparable du texte d'Averroès, comme le Commentaire d'Averroès lui-même l'était devenu du texte d'Aristote… Ainsi Averroès a remplacé chez les Juifs Aristote ; c'est lui le commentaire, l'on abrège, que l'on consulte pour les besoins de l'enseignement. Moïse de Narbonne (Messer Vidal), contemporain de Levi ben Gerson, faisait à Narbonne ce que Levi faisait à quelques lieues de là à Perpignan. »✻
La fortune d'Averroès dans la Chrétienté ne fut pas moins éclatante.
Si Albert le Grand le cite assez rarement et surtout pour le reprocher de ne pas toujours être d'accord avec Avicenne, le cas de Saint Thomas d'Aquin est plus complexe.
« Saint Thomas est à la fois le plus sérieux adversaire de la doctrine averroïste qu'ait jamais rencontrée, on peut le dire sans paradoxe, le premier disciple du Grand Commentateur. Albert doit tout à Avicenne, Saint Thomas comme disciple était pendant presque tout à Averroès », atteste Renan.
Le R.P. Asin Palacios, qui a fait des études approfondies sur l'averroïsme théologique de Saint Thomas, ne le classe nullement Averroès parmi les « averroïstes » latins, donne plusieurs textes du philosophe de Cordoue où il les confronte avec des textes du Docteur Angélique✻. La similitude
pensée se trouve traduite en des expressions à tel point analogues que nul doute n'est plus permis sur l'influence décisive que le philosophe musulman exerça sur le plus grand des théologiens catholiques.
Au XIIIᵉ siècle, l'Université de Paris et l'école franciscaine sont deux foyers d'averroïsme. Alexandre de Halès peut être considéré comme le premier des scolastiques qui ait propagé la philosophie arabe.
Roger Bacon tient Averroès en haute considération. « Après Avicenne, dit-il, dans l'Opus Majus, vint Averroès, homme d'une solide doctrine, qui corrigea les erreurs de ses prédécesseurs et apporta beaucoup… La philosophie d'Averroès, longtemps négligée, rejetée et réprouvée par les plus célèbres docteurs, obtient aujourd'hui le suffrage unanime des sages. »
Les XIVᵉ et XVᵉ siècles marquent l'apogée de l'influence d'Averroès. Il est considéré le plus grand maître de la scolastique. Son autorité est indiscutable. Ses commentaires sont substitués comme texte des leçons aux traités d'Aristote.
Lorsqu'en 1473, Louis XI règle l'enseignement de la philosophie, c'est la doctrine d'Aristote et de son commentateur Averroès qu'il ordonne d'étudier.
Vicomercato, appelé par François Iᵉʳ, l'enseigne au Collège de France de 1542 à 1567.
Mais c'est l'Université de Padoue qui devient une véritable citadelle du péripatétisme arabe. Averroès en est le maître incontesté. La tradition s'en perpétuera encore au plein XVIIIᵉ siècle. Bologne, Ferrare, Venise suivent le mouvement intellectuel de Padoue.
Voyons maintenant le revers de la médaille. Nous avons dit que peu de doctrines philosophiques avaient été combattues avec autant d'acharnement que l'averroïsme.
La réaction partit, comme il fallait s'y attendre, du camp de l'orthodoxie théologique. Elle fut ensuite l'œuvre des humanistes de la Renaissance.
En 1210, Guillaume d'Auvergne, alors évêque de Paris, fait censurer plusieurs propositions teintées d'arabisme. En 1269, Étienne Tempier, évêque de Paris, confirme la condamnation. Ces avertissements ne suffisent pourtant pas à calmer l'agitation des esprits. Les progrès de la philosophie arabe continuent. C'est dans l'entre 1266 et 1277 en effet, que se place l'enseignement à l'Université de Paris de Siger de Brabant, que l'on considère l'initiateur du mouvement appelé « averroïsme latin » ou « averroïsme chrétien ».
En 1277, sur l'ordre du pape Jean XXI, l'évêque de Paris ouvre une enquête qui aboutit à une nouvelle condamnation de 219 propositions subversives.
Banni de l'Université et cité devant l'Inquisition de France, Siger est condamné à l'internement perpétuel.
Mais, malgré toutes ces mesures, le mouvement averroïste continue et gagne en ampleur.
Albert le Grand et Saint Thomas d'Aquin avaient pris part au débat. Il serait superflu de s'étendre sur le rôle capital que joua Saint Thomas dans la lutte contre les propositions hétérodoxes du péripatétisme arabe.
Il faudrait pourtant éviter toute exagération. À plusieurs égards, Saint Thomas est un disciple d'Averroès et il ne l'oublie pas. Loin de le traiter en impie et en blasphémateur, il le considère comme un sage égaré, dont la dignité de pensée méritait toute son obédience. C'est pourquoi il l'appelle plus de l'« defensor philosophiae peripateticae » et, à côté de cela, il a parlé de son génie remarquable, « Eorum praeclara ingenia » de lui, l'associant à Aristote chez ceux-ci.
Raymond Lulle combattit Averroès avec beaucoup plus de passion. Pour lui, l'averroïsme, c'était l'Islam en philosophie. Or, Raymond Lulle qui, selon Ribera et Asin Palacios, doit tout aux Arabes, passa sa vie à combattre l'Islam et à prêcher la Croisade. Au concile de Vienne, en 1311, nous le voyons présenter au pape Clément V une requête lui réclamant la création d'un nouvel ordre pour l'anéantissement de l'Islam et de l'averroïsme. Il demandait le bannissement des œuvres d'Averroès de toutes les écoles et entendre la défense formelle d'écrire de lui.
Ainsi la réputation d'Averroès comme vénérable commentateur du plus grand des philosophes et sa réputation de précurseur de l'Antéchrist s'affirment parallèlement.
Ce parallélisme contradictoire, qui nous semble aujourd'hui inadmissible, est une des caractéristiques les plus saillantes de l'état d'esprit du Moyen Âge. Cette époque de foi absolue fut aussi celle des tentations les plus déchirantes.
La réaction humaniste contre Averroès ne fut pas moins vive que celle des théologiens. Le Commentateur avait attiré aux humanistes la philosophie et l'esprit arabes. Or, depuis l'accès direct aux sources antiques, les Arabes étaient devenus l'objet des attaques les plus violentes. Sans tenir compte des immenses services qu'ils avaient rendus en assurant la continuité
de la connaissance des Grecs, on les accusait des pires dépravations de l'esprit et de la corruption de la civilisation antique.
Pétrarque, qui peut être considéré à juste titre comme l'un des premiers hommes modernes, inaugura cette opposition. Ses attaques contre les Arabes sont d'une violence inouïe.
« Je hais cette race, écrit-il dans une lettre à son ami Jean Dondi… À peine me fera-t-on croire que quelque chose de bon puisse venir des Arabes. »
Les hellénistes, qui prétendent connaître la Grèce authentique, abreuvent de leurs injures Averroès qui aurait faussé Aristote et falsifié la Grèce. Une lutte acharnée s'instaure contre l'aristotélisme arabe, qui prétend, à travers Averroès, et les péripatéticiens hellénisants cherchent le Stagirite dans son texte et dans les commentaires d'Alexandre d'Aphrodisias, de Thémistius et d'autres Grecs.
La même croisade est déclarée dans la médecine. « Nos ancêtres, dit Thomas Giunta, dans la préface de son édition d'Averroès (1556), ne trouvaient rien d'ingénieux en philosophie ni en médecine que ne vint des Maures. Quant à nous, au contraire, foulant aux pieds la science des Arabes, n'admire, n'accepte que ce qui est tiré des trésors de la Grèce… »
Mais, malgré la violence de cette double attaque des théologiens et des humanistes, malgré les condamnations des conciles de Latran et de Trente et les efforts de la Sainte Inquisition, l'averroïsme persista jusqu'en plein XVIIᵉ siècle. En 1628 encore, il dominait à l'Université de Padoue.
Le mouvement d'idées suscité par Averroès fut si grand, les jugements portés sur son œuvre si contradictoires, qu'il faut faire un effort considérable pour dégager la véritable figure du philosophe.
Il y a souvent, en effet, un abîme entre la pensée authentique du Commentateur et les idées qui lui sont données sous son nom. Ce fut la destinée d'Averroès, la rançon de sa célébrité, que de couvrir de son nom des doctrines auxquelles assurément il n'aurait jamais donné son approbation.
La philosophie d'Averroès est une chose, l'averroïsme en est une autre. Il est nécessaire de faire une nette distinction entre les deux.
Essayons de voir, sans entrer dans des détails qui seraient déplacés dans la présente étude, quelle est l'attitude personnelle d'Averroès sur les thèses qui constituent l'essence même du péripatétisme arabe.
Les principales propositions qui motivèrent l'accusation d'hérésie portée contre Averroès se rapportent aux points suivants : la question de l'éternité
du monde, celles de la connaissance de Dieu, de la Providence, de l'universalité de l'âme et de la raison et la question de la résurrection.
Dans la question de l'éternité du monde, la thèse théologique est que Dieu a créé le monde ex nihilo une fois pour toutes, et que sa durée est limitée par la volonté divine. Averroès, sans renoncer nullement au dogme de la création, selon lui, Averroès, est de tous les temps et la cause créatrice et motrice du monde, peut-il faire exister de toute éternité.
Comme Descartes, Averroès admet la création à chaque instant. C'est par une création qui se renouvelle à chaque instant que se manifeste et se modifie le monde.
Il n'est pas sans intérêt de noter que l'opinion de Saint Thomas ne diffère pas beaucoup de celle d'Averroès. Dans son De eternitate mundi contra murmurantes, le Docteur Angélique, à l'encontre des théologiens de son époque, admet la possibilité de l'existence du monde de tout temps d'un monde comme créature de Dieu.
Dans le problème de la connaissance de Dieu, élargissant l'axiome des philosophes que « le Premier Principe ne comprend que sa propre essence », Averroès soutient que, considéré sous une forme essence, Dieu connaît le monde toute entière aussi bien dans sa généralité que dans sa multiplicité. Seulement, il le connaît d'une connaissance sublime, inaccessible à la compréhension de l'homme, qui ne peut avoir commune mesure avec la connaissance que l'homme, qui vient des êtres, et la connaissance en Dieu qui est la cause de tous les êtres.
Cette conception n'exclut nullement la possibilité de l'intervention divine. Il est douteux d'ailleurs qu'Averroès nie la Providence.
Sur d'autres points aussi, où l'on a cherché à établir les divergences entre Averroès et le dogme, on peut constater que les tentatives ne sont pas concluantes.
Certes, la théologie subtile et savante du philosophe est loin de celle du vulgaire, mais nulle part on ne peut soutenir avec des textes irréfutables qu'elle est opposée à la religion musulmane.
Esprit porté au syncrétisme, Averroès croit qu'une même vérité peut revêtir diverses formes. Les dogmes de la religion sont l'expression de cette vérité qui s'adresse à toutes les foules.
Pour être à la portée de la compréhension des masses, cette forme est nécessairement et intentionnellement simpliste. Elle s'adresse aux élites savantes. Elle revêt donc une forme plus élevée, conforme à des exigences intellectuelles plus raffinées. Le contenu reste le même. Quel que soit le degré, moins matérielle de la vérité. Mais il y a toujours une harmonie parfaite entre la foi et la raison, entre la révélation et la science.
Saint Thomas ne concevait pas autrement l'harmonie préétablie entre la science et la foi.
Asin Palacios nous apporte maintes preuves de la similitude des doctrines d'Averroès et de Saint Thomas en citant les arguments de l'un et de l'autre sur l'existence de Dieu, l'unité de Dieu, l'essence de Dieu, les attributs divins, etc.
La concordance parfaite de la pensée se trouve parfois illustrée par des envois analogues aux Écritures et en des images semblables.
À la lumière de tels textes, il ne reste plus grand chose, semble-t-il, non seulement de la fable de l'Averroès impie et athée auquel Naudé applique le mot de Tertullien : « Sub pallio philosophorum patriarcha haereticorum », mais aussi de la légende d'un Averroès libre penseur qu'accrédita Renan.
La personnalité d'Averroès est trop complexe pour qu'on puisse faire son portrait en n'utilisant qu'une seule couleur. Sans doute, comme penseur, il est moins puissant et surtout moins original qu'Avicenne ; sa dépendance d'Aristote est beaucoup plus marquée. Il a consacré sa vie à commenter le Stagirite. Mais, malgré les louanges hyperboliques qu'il lui décerne à chaque occasion, il serait injuste de ne voir en Averroès que l'interprète servile d'Aristote. Certes, il ne se permet jamais de heurter de front celui qu'il appelle « le Prince de toute philosophie », et cherche toujours à se couvrir de son autorité. Cependant, plus d'une fois, comme nous avons pu le constater, sa pensée subtile s'écarte de la doctrine du maître.
Esprit analytique, Averroès se plaît plutôt dans l'exploration que dans la construction. Il a aussi une foi religieuse moins vigoureuse qu'Avicenne dans la puissance de la raison et sa religiosité est beaucoup plus orthodoxe que celle de son illustre prédécesseur.
On sent, dans l'œuvre du philosophe de Cordoue, un sentiment humain, une palpitation de vie qu'on chercherait en vain dans la pensée trop abstraite, olympienne d'Avicenne.
Voyez les accents qu'il trouve pour flétrir l'attitude décevante de certains faux philosophes à l'égard de la religion :
*« L'âme s'emplit de douleur profonde et de tristesse devant le spectacle de confusion et de désordre que présente cette religion de l'Islam, consumée par les passions dépravées et des croyances extravagantes. Il est surtout pénible de considérer les maux qui surviennent de la part de ceux qui se vantent de professer la philosophie, les blessures faites à l'ami sont plus douloureuses que celles de l'ennemi. J'entends, parler de la philosophie, étant amie et même sœur de la religion, les offenses qui lui portent ceux qui se vantent d'appartenir à la religion plus graves, car
la religion et la philosophie sont, de par leur nature, appelées à vivre unies, car un instinct nécessaire et spontané les pousse à s'aimer mutuellement. »*
Avec cela il a un esprit très libre, aux vues larges et éclectiques ; et quoique l'éthique occupe peu de place dans sa philosophie, on ne peut nier que l'œuvre d'Averroès soit inspirée d'une haute morale. Ces paroles de notre philosophe que Renan cite pour montrer son aversion pour les croyances vulgaires sur l'autre vie en sont une claire démonstration.
« Parmi mille fictions dangereuses, dit Averroès, il faut compter celles qui tendent à le faire envisager la vertu comme un moyen d'arriver au bonheur. Dès lors, la vérité n'est rien parce qu'on ne s'abstient de la volupté que dans l'espoir d'une fin déterminée par usure. L'Arabe n'ira chercher la mort que pour éviter un plus grand mal ; le Juif ne respectera le bien d'autrui que pour acquérir le double. Ces fables servent à fausser l'esprit du pauvre peuple et surtout des enfants sans avoir aucun avantage réel pour les améliorer. Je connais des hommes parfaitement moraux qui rejettent toutes ces fictions et le cèdent en vertu à ceux qui les admettent. »
Terminons, par cette citation qui nous fait sentir, à travers les siècles, dans la philosophie médiévale, un esprit très proche de nous, cet aperçu très incomplet sur Averroès.
Pour clore le chapitre sur la philosophie musulmane, nous tâcherons maintenant, dans les limites très étroites que nous nous sommes imposées, de tracer le portrait de l'Imam Ghazâli, que le monde orthodoxe de l'Islam considère comme une des plus grandes, sinon la plus grande sommité de la pensée philosophique musulmane.