CHAPITRE XVII
Les Pays de l'Islam après la Deuxième Guerre Mondiale
Si les signes de la renaissance de l'Islam sont apparus déjà au cours du siècle passé, c'est surtout après la deuxième guerre mondiale que l'évolution du monde musulman prit une ampleur de plus en plus grande et un rythme toujours accéléré.
Entre les deux guerres l'Iraq, la Syrie, le Liban et la Transjordanie, détachés de l'Empire Ottoman et placés sous mandat de la Grande-Bretagne et de la France, évoluèrent vers l'indépendance totale. Ils l'acquirent au cours de la dernière guerre mondiale.
Les années qui la suivirent immédiatement virent la naissance du Pakistan et de l'Indonésie. Evénement d'une portée historique importante pour le monde musulman, car il consacre le déplacement du centre de gravité géographique de l'Islam du bassin de la Méditerranée et de la haute Asie vers le bassin de l'Océan indien.
Il y a à peine une dizaine d'années, les différents territoires musulmans de l'Afrique, quels que soient leur statut politique officiel, étaient tous soumis à la domination de trois puissances colonialistes : la Grande-Bretagne, la France et l'Italie.
L'évacuation de l'Egypte par les troupes anglaises en 1953 mit fin à une occupation qui dura 72 ans. La même année, la monarchie égyptienne, discréditée par son dernier souverain, cédait la place à la République.
Le Soudan, ci-devant condominium anglo-égyptien, après une courte période de transition, devenait à son tour un Etat indépendant, le 1ᵉʳ janvier 1956.
La Libye, dont nous avons relaté l'effort d'émancipation conduit par l'ordre de Senûssya, fut érigé en royaume indépendant le 24 décembre 1951.
Le Maroc est indépendant depuis le 2 mars 1956 et le Beylicat Tunisien
proclamé indépendant le 20 mars 1956, devint la République Tunisienne en mai 1957.
L'Algérie, ensanglantée aujourd'hui par une guerre atroce, suivra une évolution inéluctable, inscrite dans le sens de l'histoire. Tant que ce problème douloureux, qui creuse un fossé de plus en plus profond entre le monde arabe, pour ne pas dire le monde de l'Islam tout entier, et la France ne sera pas résolu, l'indépendance des deux anciens protectorats français d'Afrique du Nord restera précaire.
En 1960, deux autres pays musulmans, du continent noir, la Nigéria anglaise et la Somalie, anciennement italienne, accèderont à l'indépendance.
En Afrique comme en Asie les élites islamiques cherchent fébrilement des bases idéologiques, politiques et économiques solides sur lesquelles les Etats musulmans nouveau nés, en pleine crise de croissance, pourraient asseoir leurs jeunes autonomies. La tâche ne paraît pas facile. Les opinions divergentes se heurtent avec passion, avec violence parfois. L'émancipation en chaîne des peuples musulmans, dominés naguère par les puissances colonialistes, changea du tout au tout les données politiques de vastes régions et pose au monde des problèmes ardus.
Au cours du XIXᵉ siècle deux grandes puissances, l'une extra-européenne, l'autre euro-asiatique restèrent pratiquement en dehors des ténébreuses intrigues politiques et des sourdes rivalités, qui se livraient dans le circuit fermé de la Méditerranée.
L'Amérique confortablement installée dans sa doctrine Monroe, se désintéressait de l'hémisphère oriental.
La Russie brutalement écartée des mers ensoleillées, objet de ses rêves séculaires, guettait son heure, en rongeant son frein.
Les temps sont révolus. Les Américains et les Russes sont présents dans la Méditerranée. Ils sont les principaux protagonistes du drame qui se livre dans le Moyen-Orient. L'Amérique y détrôna ses alliés, anciens maîtres de la chasse gardée. L'U.R.S.S. y effectue une entrée spectaculaire.
L'heure fatidique de la Russie a-t-elle sonné ? Le rêve caressé depuis Pierre le Grand par tant de générations russes slavophiles, occidentalistes et communistes devra-t-il se réaliser ?
L'enjeu de la lutte qui se livre entre les deux géants est énorme. De son issue dépendront les destinées de l'Europe. La position géographique et la richesse en pétrole des pays arabes et de l'Iran commande l'économie de ce continent.
Les peuples du Moyen-Orient sont pris dans l'engrenage d'une double offensive, politique et économique, qui vise le contrôle de leur espace national.
Les Russes y déploient, avec une astuce consommée, des prodiges d'habileté pour gagner les sympathies des masses populaires. Ils y réussissent sans peine… grâce au concours de leurs adversaires.
L'Amérique, derrière laquelle se profilent les silhouettes des anciens meneurs du jeu dans ces parages, accumule les maladresses dans une totale méconnaissance de la psychologie des peuples qu'elle voudrait soustraire à la séduction russe.
Les pays de l'Islam, objet de convoitises feutrées des uns et de mises en demeure brutales des autres, paraissent avoir compris que l'indépendance politique sans l'indépendance économique n'est qu'un leurre. Sauront-ils, pourront-ils en tirer les conclusions ?…
L'orient musulman se trouve déjà entraîné dans le circuit de l'économie mondiale.
L'extrême richesse de certaines régions de l'Afrique musulmane, de la péninsule arabique, de l'Iran, de l'Indonésie et de la Malaisie, si abondantes en produits agricoles, en phosphate, en étain, en caoutchouc et en pétrole, y attire irrésistiblement les intérêts des grandes puissances industrielles.
Les échanges commerciaux, ainsi que les échanges culturels entre les pays musulmans et l'Occident iront certainement en croissant.
L'essor prodigieux de l'aviation a refait de l'aire musulmane du Proche et du Moyen-Orient ce qu'elle était jadis au Moyen Age, le trait d'union entre l'Inde et l'Extrême-Orient d'un côté et l'Europe, qui se prolonge maintenant jusqu'en Amérique, de l'autre.
Mais ce sont là des sujets trop vastes qui demanderaient une étude spéciale. Elle pourrait constituer une suite logique à notre ouvrage et nous permettrait de nous arrêter plus longuement sur des événements d'une aussi grande portée que la révolution égyptienne, l'avènement à l'indépendance du Maroc et de la Tunisie, la lutte en Algérie, l'émancipation de l'Afrique noire, le problème épineux d'Israël, la formation de la République Arabe Unie✻.
Dans les limites du présent volume, consacré surtout aux valeurs spirituelles et culturelles de l'Islam, force nous est de nous borner à un bref aperçu des changements survenus dans les pays musulmans après la deuxième guerre mondiale.
Il suffit de jeter un coup d'œil sur n'importe quelle région de la terre habitée par des peuples musulmans, de lire les journaux ou d'écouter la radio pour constater que nous sommes loin des temps où il était coutume de parler de l'Orient immuable. Partout, le monde de l'Islam est en train de conquérir de haute lutte sa place au sein des nations civilisées.
L'Egypte et le Moyen-Orient arabe
De l'Atlantique au Golfe Persique, le mouvement pan-arabe réalise des progrès impressionnants. On se rend compte du chemin parcouru lorsqu'on songe qu'avant la première guerre mondiale il n'y avait pas un seul Etat arabe indépendant et qu'à l'heure présente dix Etats arabes font partie de l'Organisation des Nations Unies : Arabie Séoudite, Iraq, Jordanie, Liban, Libye, Maroc, République Arabe Unie, Soudan, Tunisie et Yemen.
Les Arabes furent longtemps réfractaires aux courants nationalistes. Leur formation religieuse et la tradition supranationale de l'Empire musulman les rendaient peu perméables à une conception ethnique de l'Etat.
Quand, vers 1830, Ibrahim Pacha, commandant en chef de l'armée égyptienne, commença ses campagnes contre la Sublime Porte, il avait reçu de son père Mohammed Ali, gouverneur d'Egypte, la consigne d'avancer jusqu'aux limites des provinces de langue arabe de l'Empire. Mohammed Ali avait conçu l'idée d'un Etat national arabe qu'il voulait opposer à l'Etat multinational du Khalife. Ibrahim Pacha exposa les vues de son père aux notables syriens, à Beyrouth en 1832. Il se heurta à la réticence doctrinale des uns, à l'incompréhension des autres.
La première tentative de création d'un Etat national arabe fut ainsi un échec. Au début du XIXᵉ siècle, les Arabes n'étaient pas encore prêts à suivre dans la voie où il désirait les engager l'homme étonnant, le précurseur hardi en maints domaines, le véritable promoteur du nationalisme arabe, que fut le fondateur de l'Egypte moderne. Il n'est donc pas surprenant qu'à ses débuts, le nationalisme arabe fut surtout l'œuvre des minorités chrétiennes et des élites musulmanes occidentalisées. Les masses ne devaient s'y rallier qu'assez tardivement.
C'est dans la seconde moitié du siècle passé que les idées de la Révolution française commencèrent à filtrer dans les milieux cultivés de l'Empire
ottoman, mais il fallut attendre un demi siècle pour que l'exemple du Risorgimento et du Kulturkampf trouve un écho parmi les Arabes.
Cependant le rôle de fourrier du nationalisme dans les contrées arabes, comme partout en Orient d'ailleurs, revient surtout aux chancelleries occidentales. Elles n'épargnèrent pas leurs efforts pour susciter et attiser les mouvements susceptibles de saper les assises de l'Empire ottoman et d'en provoquer la désagrégation. Le nationalisme arabe se révéla un instrument efficace pour atteindre ce but. La première guerre mondiale a vu, en effet, les Arabes s'insurger contre le gouvernement d'Istanboul et, au nom du nationalisme, faire cause commune avec les Anglais.
La suite ne répondit pas aux calculs des puissances occidentales. La France et la Grande-Bretagne réussirent, il est vrai, à se partager pour quelques années les dépouilles de l'Empire du Khalife, en se faisant confier par la Société des Nations la gestion d'un certain nombre de protectorats sous le nom de royaumes et de républiques sous « mandat ».
L'opération, accomplie à chaud, n'avait tenu compte ni des aspirations nationales des populations autochtones, ni des réalités économiques de la région.
Ainsi la Syrie, pays chargé d'histoire et de traditions, qui, sous la domination ottomane, englobait la Jordanie, la Palestine et le Liban, fut artificiellement divisée en quatre entités politiques séparées. Certaines d'entre elles étaient manifestement non viables et n'existent encore aujourd'hui que grâce aux subsides et à l'appui militaire de l'étranger.
Une telle mutilation, perpétrée uniquement en vue de départager les convoitises des vainqueurs et d'assurer leur domination politique et économique dans le Moyen-Orient, ne pouvait pas ne pas exaspérer les susceptibilités des Arabes. Leur jeune et virulent nationalisme ne tarda pas à se retourner contre les puissances co-partageantes. Les efforts de celles-ci pour se concilier l'opinion publique en s'appuyant sur les dynasties arabes et sur les féodalités locales se révélèrent vains. Il ne pouvait en être autrement. Les temps où l'on disposait des peuples en soudoyant leurs gouvernants étaient révolus. Les tragiques événements de Bagdad, qui coûtèrent la vie au jeune roi Fayçal II, viennent d'en apporter une nouvelle et sanglante confirmation.
On reste rêveur devant l'étrange obstination des grandes puissances à méconnaître cette vérité, si évidente pourtant.
La fusion de l'Egypte et de la Syrie et la révolution iraquienne changèrent les données essentielles du problème du Moyen-Orien. L'agonie drama-
tique de la Jordanie, la rupture de l'équilibre au Liban, les remous dans les principautés du Golfe Persique, témoignent de l'écroulement des assises fragiles sur lesquelles l'Occident avait édifié sa politique arabe.
L'opinion mondiale, qui pèse de plus en plus sur les décisions des grandes puissances, accueille avec une défaveur marquée les mesures qui paraissent entachées d'un esprit colonial périmé. L'occupation récente du Liban par les troupes des Etats-Unis, de la Jordanie par celles de la Grande-Bretagne, indisposa la quasi unanimité des Nations-Unies.
D'autre part, le rapport des forces dans cette partie du monde, particulièrement névralgique, est mis en question.
Il est peu probable que, dans la conjoncture actuelle, les Etats-Unis se laissent entraîner dans un conflit majeur d'où pourrait sortir une conflagration mondiale, dont personne ne peut prévoir l'issue. Une révision fondamentale de la politique de l'Occident au Moyen Orient paraît donc inévitable.
Logiquement elle devrait se traduire par la renonciation des puissances occidentales à toute velléité de domination, ouverte ou camouflée, dans cette région. L'unification politique du monde arabe et l'exploitation des richesses de son sous-sol, du pétrole en particulier, sur une base de concurrence commerciale, se révéleraient sans doute comme un facteur de détente et de stabilisation.
On voit difficilement d'ailleurs par quels autres moyens l'Occident pourrait combattre l'ascendant croissant de l'Union Soviétique sur le Moyen-Orient, où le Kremlin se pose en unique défenseur des droits arabes.
Il serait imprudent d'oublier l'effet que l'intervention spectaculaire de l'U.R.S.S., lors de la crise de Suez, produisit dans les pays arabes. Le rôle joué en l'occurence par les Etats-Unis n'a pas été moins décisif pour l'échec de la malheureuse expédition anglo-franco-israélienne, mais le State Department, handicapé par ses alliances européennes, n'a pas su, ou n'a pas voulu, exploiter le regain précaire d'une popularité momentanée pour le redressement de sa politique en Orient. La diplomatie soviétique se montra, une fois de plus, la plus habile. Dans l'opinion arabe c'est à Moscou seule que revient le mérite d'avoir aidé l'Egypte à arrêter l'invasion et d'avoir fait triompher la thèse du Caire.
Il ne faudrait pourtant pas exagérer l'influence réelle de l'U.R.S.S. en terres d'Islam et en tirer des conclusions hâtives en ce qui concerne l'avenir des pays arabes. Il est certain qu'aucun de ces pays ne cherche à troquer une domination étrangère contre une autre. Leur seul désir est d'être maîtres chez eux.
Il suffit de se dégager de l'emprise de la propagande pour s'en convaincre. La « neutralité positive » d'Abd al-Gamal Nasser évolue à la lisière des
deux grands blocs rivaux sans se laisser entraîner dans la dépendance de l'un ou de l'autre. Pour le moment cette politique de balance paraît assez bien réussir. Pourra-t-elle durer ? et combien de temps ? La route est semée d'embûches. La réponse à cette question dépendra en grande partie des Etats-Unis et de ses alliés occidentaux.
On exprime parfois en Occident quelques inquiétudes au sujet du caractère raciste du nationalisme arabe. Ces appréhensions sont dépourvues de fondement.
Le nationalisme arabe est à l'opposé du racisme. Ses éléments essentiels sont l'Islam et la langue arabe, non la parenté sanguine. Il est hautement significatif que les deux Etats qui prétendent à la direction du monde arabe, l'Egypte et l'Iraq, sont ethniquement les pays les moins arabes du Moyen-Orient.
Une autre question pourrait plutôt se poser, et elle se pose effectivement dans les milieux traditionnalistes musulmans : lequel des deux composants du nationalisme arabe a le plus de chances de l'emporter, l'Islam ou la langue ?
Il ne fait pas de doute que les courants laïques, mis en avant par certains intellectuels désislamisés, cherchent à faire dévier le nationalisme arabe de ses fondements spirituels. Il est évident aussi qu'ils trouvent l'appui empressé de toutes les influences extérieures et intérieures qui redoutent l'avènement d'un puissant empire islamique. Si ces tendances devaient prévaloir, les Arabes risqueraient de perdre la place privilégiée qu'ils occupent au sein de la communauté musulmane. Les tractations en cours pour opposer au complexe arabe une formation de pays musulmans non arabes, dont le succès à l'heure présente paraît plus que problématique, pourraient alors trouver un terrain plus favorable.
L'édifice arabe lui-même en serait ébranlé, car pour la grande masse des Arabes c'est toujours l'Islam, et non l'idée nationale, qui constitue le principe fédérateur et la base idéologique de l'union. Les particularismes locaux et les rivalités de personnes ne tarderaient pas à s'accentuer au détriment de la fragile solidarité arabe. Ils auraient, sans doute, et à brève échéance, les mêmes conséquences funestes qu'eurent les querelles des « chûûbiya » au cours de l'histoire arabe. Comme nous l'avons vu, ce sont les dissensions intestines, non la supériorité des forces extérieures, qui déterminèrent la décadence du Khalifat d'Orient et le triomphe de la « Reconquista » en Espagne.
Certes les changements politiques qui s'opèrent dans le monde arabe sont d'une grande importance. Le 21 février 1958, jour auquel les peuples
de l'Egypte et de la Syrie ont ratifié dans un enthousiasme délirant la formation de la République Arabe Unie, restera une date historique.
Il y a cependant un autre phénomène que l'on ne devrait pas perdre de vue. Il est appelé à jouer un rôle déterminant dans le développement de la société arabe : la structure sociale et économique du Moyen-Orient, qui malgré tous les bouleversements de cadres politiques demeura immuable pendant plusieurs siècles, est en train de s'effondrer.
Des classes nouvelles, la moyenne et la petite bourgeoisie, se sont formées. Elles manquèrent cruellement à la société musulmane au cours de son histoire. Leur absence fut l'une des causes principales de l'instabilité perpétuelle du pouvoir. L'armée, dont le rôle fut si important lors des récents événements d'Egypte, de Syrie et d'Iraq, est issue de ces couches nouvelles qui sont en train de remplacer partout les anciens cadres dirigeants. D'autre part, il faudra de plus en plus tenir compte de la classe ouvrière montante. Dès maintenant, le mouvement ouvrier arabe déborde les Etats. La « Fédération Internationale des Ouvriers Arabes » groupe les syndicats de plusieurs pays. C'est probablement la formation inter-arabe la plus agissante. Au Maroc et en Tunisie, les syndicats constituent dès maintenant une force politique et participent à la fonction gouvernementale.
Le Maroc
Les Marocains forment une nation jeune et dynamique. Cinquante-deux à cinquante-trois pour cent de la population totale du pays est âgée de 20 à 45 ans.
Cette population, selon le recensement de 1954, pour les seules zones française et espagnole, dépasse 10 millions, sans compter les régions contestées du Sahara et de Mauritanie.
Il est difficile de tracer le cadre géographique précis du Maroc. La réalité est que le Maroc fait partie intégrante du bloc nord-africain.
Certes, sa partie occidentale constitue un ensemble naturel bien caractérisé, mais il en est autrement du sud. Les marches du sud-marocain, avec leurs contours fluides et incertains, servirent de porte d'infiltration toutes les fois que le Maghreb fut politiquement divisé. Les invasions et les influences sahariennes ont fortement marqué son histoire.
Les Almoravides qui régnèrent de 1055 à 1147 sur le Maroc et sur une partie considérable de l'Espagne, furent originaires du Sahara occidental.
Il ne peut être question ici de faire l'historique du Maroc, mais pour
avoir une idée de ce que fut dans le temps l'Empire marocain et de ce qu'est aujourd'hui le Royaume chérifien, il est pourtant indispensable de jeter un coup d'œil rapide sur quelques-unes des pages de son histoire.
Il faut d'abord écarter le préjugé répandu qui veut que le Maroc fut de tout temps un pays quasi hermétiquement clos aux rapports avec le monde extérieur.
Ce n'est qu'à partir des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles que les souverains marocains fermèrent volontairement le Maroc aux étrangers par mesure d'auto-défense contre la menace de l'invasion européenne. À l'autre bout du monde, à la même époque à peu près, les Shoguns du Japon avaient adopté une attitude analogue pour des raisons semblables.
Par contre, dans l'antiquité, le littoral marocain participa activement à la vie politique et économique de l'Europe méditerranéenne.
Dès le début du VIIIᵉ siècle et jusqu'à l'achèvement de la « Reconquista » par les Rois catholiques, en 1492, l'histoire du Maroc est intimement liée à celle de l'Espagne.
La civilisation de l'Andalûs marqua à jamais le Maroc. Les Almoravides et les Almohades, qui étendirent leur pouvoir sur l'Espagne musulmane, en furent les propagateurs zélés.
Ils surent donner à cette civilisation sur le sol marocain un accent de virilité et de force qui manque aux derniers monuments de l'Andalûs décadent. Les monuments qui datent de l'époque des Almohades témoignent que les artistes marocains ne furent pas de simples imitateurs d'une civilisation prestigieuse, mais de véritables novateurs.
Certes, tout le long de son passé, le Maroc fut tiraillé entre les appels du nord méditerranéen, représenté par le royaume de Fès, et par ceux du sud, représenté par le royaume de Marrakech. Mais à travers toutes les vicissitudes du sort, malgré les rivalités de dynasties et les guerres civiles, une constante domine l'histoire mouvementée du Maroc — c'est la vocation de l'unité maghrebine.
Dès qu'un pouvoir fort s'établissait soit au nord, soit au sud, il tendait toujours à l'unification des territoires qui constituent actuellement les trois régions du Maghreb. Cette unité, inscrite dans la géographie, fut plus d'une fois réalisée au cours de l'histoire par les puissantes dynasties marocaines des Almoravides, des Almohades et des Mérinides.
Vers la fin du XIIIᵉ siècle, la puissance mérinide faiblit. Le pays passe par une période de troubles et de dissensions qui durent un siècle. Elles permettent aux Portuguais et aux Espagnols de porter la guerre au Maroc.
C'est dans ces circonstances dramatiques que se produisit la réaction instinctive du peuple marocain. Une longue et pénible lutte s'engagea contre les envahisseurs. Elle prit la forme d'une guerre religieuse.
Devant la faiblesse des derniers sultans de la dynastie Wattaside, parfois enclins, par opportunisme politique, à pactiser avec les ennemis de leur foi, les chérifs et les confréries religieuses se firent les porte-parole de la guerre sainte et groupèrent autour d'eux les patriotes marocains. Durant un siècle, ces forces mal coordonnées agirent avec un succès intermittent. Il était donné aux dynasties chérifiennes des Saadites et des Alaouites de mener cette lutte à bien.
Au début du XVIIIᵉ siècle, toutes les enclaves européennes furent réduites, à l'exception de Ceuta et Mélila, toujours tenues par les Espagnols.
Outre la guerre contre les Chrétiens de la péninsule ibérique, le Maroc, à partir du XVIᵉ siècle eut à faire face à l'Empire Ottoman. Selon la règle quasi obligatoire de l'occupant de l'Algérie, les Turcs cherchaient à étendre leur domination vers l'est et vers l'ouest. Ils réussirent à occuper la Tunisie en 1534, mais les souverains chérifiens eurent assez de force et d'habileté diplomatique pour les tenir à l'écart.
Au cours du XIXᵉ siècle, le Maroc vécut replié sur lui-même, en limitant au strict nécessaire ses échanges commerciaux avec le monde extérieur. Cet isolement volontaire n'eut pas pour conséquence la consolidation de l'Etat et l'établissement d'un équilibre durable à l'intérieur.
Cependant, il serait exagéré de voir dans les troubles de cette période, la preuve d'une anarchie sanglante, génératrice de dangers pour les voisins. La société marocaine, à la veille de la pénétration française, vivait dans ses cadres traditionnels, poursuivant une existence normale basée sur une économie familiale. L'Etat marocain lui aussi conservait sa structure traditionnelle. Le Sultan, souverain absolu, doté du pouvoir spirituel et temporel à la fois, régnait sur un ensemble assez disparate d'habitants de villes et de populations campagnardes, sédentaires ou nomades. L'autorité de l'Etat reposait surtout sur les cités, centres actifs de spiritualité et de culture, où se développait la pensée religieuse et politique (bled el Maghzen). C'est de ces centres policés que le Sultan étendait son pouvoir sur la périphérie turbulente (bled es Siba), souvent déchirée par des rivalités tribales.
Le pouvoir spirituel incontesté du Sultan fut et demeure toujours l'élément essentiel de la cohésion des tribus, soudées plutôt par des liens religieux
que par une conscience nationale, qui reste encore l'apanage des milieux citadins. Ce n'est certes pas la seule situation intérieure du Maroc qui détermina l'intervention française au début de ce siècle, mais ses richesses naturelles et surtout sa position extrêmement importante au carrefour de deux continents, le long de routes maritimes de premier plan. La constante géographique et historique, dont nous avons parlé, qui pousse les maîtres du centre algérien du Maghreb à souder à l'Algérie ses deux ailes marocaine et tunisienne, devait aussi avoir son influence.
« La France, écrivait André Tardieu, de par sa situation même en Algérie, se trouvait naturellement entraînée à s'occuper des affaires marocaines, car la paix en Algérie dépendait dans une large mesure de l'ordre qui règnerait au Maroc et d'autre part, il était nécessaire que les influences étrangères ne puissent s'introduire en Algérie par la porte marocaine. On pouvait craindre en outre que, s'il devenait nécessaire un jour de défendre l'Algérie du côté du Maroc, ce serait l'obligation conséquente de dégarnir la couverture militaire de la métropole elle-même. »✻
Il ne fait donc pas de doute que la mainmise française sur le Maroc, Etat indépendant, lié par divers traités avec l'Allemagne, l'Espagne, la France, la Grande-Bretagne, fut déterminée par des raisons de plus haute portée que les troubles momentanés qui servirent de prétexte à l'intervention.
C'était au début du siècle que, de guerre lasse et stimulée par la crainte de l'Allemagne en plein essor, l'Angleterre chercha à mettre fin à sa rivalité avec la France pour la prépondérance sur le continent africain. Le gouvernement français accepta avec empressement les ouvertures de Londres. Les négociations anglo-françaises aboutirent à l'accord du 8 avril 1904, connu sous le nom d'« Entente Cordiale ». Cet accord, accompagné d'une déclaration concernant l'Egypte et le Maroc, assurait à la France les mains libres au Maroc ; en échange, le gouvernement français s'engageait de ne pas entraver l'action de l'Angleterre en Egypte. Le 30 octobre de la même année, l'Espagne adhérait à l'accord anglo-français et se voyait attribuer deux zones d'influence au Maroc.
Mais l'Allemagne, tenue à l'écart de ces négociations, déclara qu'elle ne se considérait liée en aucune manière par les accords intervenus au sujet du Maroc. Le 31 mars 1905, Guillaume II rendit visite à Tanger au Sultan Abd ûl-Aziz, le qualifia, dans un discours retentissant, de souverain absolument indépendant et s'engagea à faire respecter son indépendance. Le gouvernement de Berlin dénia à la France toute compétence pour une action unilatérale au Maroc et réclama une conférence internationale. Pour appuyer
cette prise de position, il envoya la canonnière « Panther » mouiller devant Agadir. En conséquence, une conférence internationale se réunissait le 15 janvier 1906 à Algésiras et aboutissait à l'Acte du 7 avril 1906, qui reconnaissait la souveraineté et l'indépendance du Sultan du Maroc et l'égalité commerciale entre les 18 puissances participantes à la conférence.
L'Acte d'Algésiras, en sa partie essentielle, concernant l'intégrité et l'indépendance du Maroc, devait rester lettre morte. Il apparut bientôt que la bruyante visite de Tanger et la démonstration navale d'Agadir n'étaient qu'une manifestation opportune de puissance et un prétexte pour de fructueux marchandages dans les coulisses.
Par le traité du 4 novembre 1911, moyennant la cession du Togo et la reconnaissance d'une liberté économique sur pied d'égalité entre les différentes nations, la France obtenait de l'Allemagne toute liberté d'action au Maroc, y compris d'occupation militaire et de mesures de police.
L'Acte d'Algésiras et les accords particuliers entre les Etats intéressés eurent pour résultat d'internationaliser le Maroc et de lui donner un statut spécial : le territoire marocain fut divisé en trois zones. Placées toutes les trois sous la souveraineté nominale du Sultan, elles furent soumises chacune à un régime de délégation politique différent. La zone française et la zone espagnole devinrent des protectorats ; quant à la zone de Tanger, elle fut dotée d'un statut international qui ne la rattachait à aucune puissance en particulier.
Voici l'atmosphère internationale, bien caractéristique des mœurs colonialistes de l'Europe de la première décennie du siècle, dans laquelle la France imposa en 1912 son protectorat à l'Empire chérifien.
Nous ne nous arrêterons pas ici sur les péripéties dramatiques de l'installation du protectorat et de la politique de pacification que pratiqua le gouvernement français au Maroc. Soulignons seulement dans quel esprit, selon le Maréchal Lyautey, de très loin le plus perspicace des Résidents généraux de France, la puissance protectrice devait appliquer le traité de Fès.
« La conception du protectorat — disait le Résident dans son rapport du 3 décembre 1920, — est celle d'un pays gardant ses institutions, se gouvernant et s'administrant lui-même avec ses organes, sous le simple contrôle d'une puissance européenne laquelle, substituée à lui pour la représentation extérieure, prend généralement l'administration de son armée, de ses finances, le dirige dans son développement économique. Ce qui domine et caractérise cette conception, c'est la formule contrôle, opposée à la formule administration directe ».
L'histoire du protectorat français est dès ses débuts la négation systématique de cette conception. Il faut rendre justice au maréchal Lyautey — tant qu'il occupa son poste, malgré les pressions puissantes, il s'efforça de ne pas dévier de sa ligne de conduite.
Mais Lyautey fut un monarchiste catholique naturellement attaché au pouvoir absolu basé sur la tradition et la foi. Ses conceptions cadraient mal avec les principes laïques et centralistes de la République Française. Il y eut donc bien loin de la doctrine du premier Résident à la pratique du Gouvernement et des Résidents qui lui succédèrent à Rabat. Si Lyautey put sauver dans une certaine mesure la fiction du protectorat, son départ ouvrit largement la porte à la politique de désislamisation, de « berbérisation » et de gouvernement direct qui devait creuser un fossé de plus en plus profond entre la France et le Maroc.
Le Maroc fut de tout temps et reste encore, profondément attaché à la tradition islamique. S'il a pu conserver au cours des siècles son unité morale et résister victorieusement à la pression hispano-portugaise, c'est à l'Islam, en très grande mesure, qu'il le doit.
C'est en vue de saper l'unité spirituelle du pays, que la Résidence crut habile d'instaurer, vers 1930, une politique de désislamisation. Les écoles franco-berbères furent ouvertes dans ce dessein. On attendait beaucoup d'elles pour orienter les Berbères dans le sens français. Dans la même intention fut promulgué, le 16 mars 1930 le fameux « dahir berbère », qui instaurait des tribunaux coutumiers pour les Berbères. Cette réforme soustrayait à la législation canonique du « charaâ » la majorité de la population marocaine et enlevait ainsi au Sultan une de ses prérogatives essentielles.
Le dahir eut une douloureuse répercussion dans le pays, aussi bien dans les milieux traditionalistes que dans la jeunesse musulmane des écoles françaises. Celle-ci apparut dès lors comme champion de l'Islam aux yeux des anciens, qui se méfiaient d'elle à cause de sa culture occidentale. Une vague de protestation déferla sur le pays. Le ressentiment provoqué par le « dahir berbère » fut le point de départ d'un processus qui, dans une atmosphère politique de plus en plus alourdie, devait aboutir à la séparation du Maroc de la France.
Certes, la première alerte fut donnée par la révolte d'Abd el Krim dans le Rif (1921-1924) qui mit l'Espagne dans une très mauvaise posture. L'insurrection s'étendit sur la zone française et provoqua les opérations militaires conjuguées des deux puissances protectrices, sous le commandement du maréchal Pétain.
Abd el Krim fut vaincu et prit le chemin de l'exil, mais sa lutte d'abord
victorieuse contre l'Espagne et sa résistance acharnée contre les forces coalisées franco-espagnoles firent une très profonde impression sur les masses marocaines.
Cependant, ce ne fut qu'à partir de la promulgation du « dahir berbère » que le mouvement national s'organisa politiquement. Les élites intellectuelles se groupèrent, entrèrent en contact avec les partis politiques de la métropole et multiplièrent leurs démarches auprès du Gouvernement et des parlementaires français. Les journaux de revendication firent leur apparition. La revue Maghreb, parue à Paris en 1932, et son homologue au Maroc, Action du peuple, dénoncèrent la trahison du Protectorat et critiquèrent le régime colonial instauré par la Résidence au Maroc.
Les Français se prévalent volontiers de l'œuvre civilisatrice et des progrès techniques accomplis par le Protectorat. L'édification d'une grande ville comme Casablanca, la construction de routes et de barrages, l'industrialisation amorcée du pays sont certainement à l'actif du protectorat. Les Marocains le reconnaissent sans réserve, mais disent-ils, ces réalisations ont surtout profité aux Français du Maroc. C'est dans l'intérêt unique de la France et des colons que les richesses du Maroc furent exploitées, tandis que les Marocains étaient réduits dans leur propre pays à l'état de citoyens de second ordre, méprisés et maltraités. Pour juger du bien-fondé de ces doléances, il est intéressant de relire un « Plan de réforme » publié en 1934 par le Comité d'Action Marocaine. Ce document demande la stricte application du traité de Protectorat, la suppression de toute administration directe, l'introduction en nombre de l'élément marocain dans tous les conseils administratifs, l'égalité entre les fonctionnaires français et marocains, la séparation des pouvoirs judiciaires et exécutifs cumulés des pachas et des caïds, les libertés démocratiques de presse, de réunion, d'association, d'enseignement, de circulation à l'intérieur et de voyages à l'étranger, la création de municipalités, de conseils de circonscription, des chambres économiques et d'un conseil, formé des Marocains musulmans et israélites.
Cette démarche n'ayant eu aucun résultat, l'« Action Marocaine » décida de demander la nomination immédiate d'une Commission, composée de représentants de l'Administration et du Comité d'Action Marocaine pour étudier la modalité d'application du Plan de réforme. Le Ministre des Affaires Etrangères refusa de recevoir la délégation désignée pour présenter la requête. Découragés par ces échecs répétés, les nationalistes passèrent à l'action directe.
Nous ne pouvons pas développer ici les péripéties d'une lutte qui dura plus de vingt ans et qui fut marquée à plusieurs reprises par des heurts sanglants avec les forces de répression, par les arrestations et les exils de leaders nationalistes marocains. Nous croyons indiqué de souligner cependant
un aspect de cette lutte qui joua, à notre avis, un rôle très important — c'est son aspect moral.
Le climat créé par l'accentuation progressive du gouvernement direct, les attentats répétés portés aux droits et au prestige du Sultan, Chef spirituel et temporel, et cette attitude méprisante de certains colons à l'égard des « indigènes » fut à n'en pas douter, une des causes profondes de la rupture morale entre les gouvernants français et les élites marocaines, hautement conscientes de leur héritage culturel et de leur valeur morale.
Pourtant, les avertissements ne manquèrent pas, avertissements d'un homme particulièrement qualifié pour se faire entendre. Dans une circulaire intitulée « le Coup de Barre », datée du 3 décembre 1920, Lyautey écrivait : « … Nous sommes au Maroc loin d'avoir à faire à des populations primitives, barbares, passives. Il n'y aurait pas de pire péril que de laisser l'immigration européenne se livrer à des imprudences qui se paieraient très cher, que de laisser croître chez ce peuple les germes de mécontentement et de malaise. Ils sont avides d'instruction et très adaptables. Il se forme chez eux une jeunesse qui se sent vivre et veut agir, qui a le goût de l'instruction et des affaires. À défaut de débouchés que notre administration lui donne si maigrement, et dans des conditions si subalternes, elle cherchera sa voie ailleurs, d'une part auprès de groupements européens qui sont tout prêts à l'accueillir… ou auprès de groupements musulmans externes et enfin elle cherchera à se grouper elle-même pour formuler ses revendications. Je sais très bien quelles sont les difficultés pratiques… D'abord nous avons l'administration directe dans la peau, fonctionnaires venant de France, officiers venant d'Algérie. Chez nous, presque tout ce qui est administratif cède plus ou moins à la tendance de regarder l'indigène comme de race inférieure, comme quantité négligeable. Il est urgent de crier casse-cou… »
La voix de Lyautey fut celle de Cassandre.
Pendant la guerre, le Sultan Sidi Mohammad V ne ménagea pas son concours à la France et à ses alliés. Les troupes marocaines se distinguèrent sur tous les fronts. Aussi les nationalistes marocains espéraient-ils que la France voudrait bien entrer dans leurs vues après la guerre. Mais leurs espoirs furent déçus. Rien ne fut changé, ni dans la politique, ni dans les méthodes de la Résidence. Le général Catroux dans son livre « La Bataille de la Méditerranée » écrit : « À mon vif regret, rien de véritablement concret ne modifia, sur le plan politique, le régime antérieur du Protectorat. »
Il était fatal que l'agitation reprenne, la répression aussi. À l'avant-garde
de la lutte, à ce stade, se place le parti de l'Istiqlal. Le Parti National, qui se contentait naguère de la stricte application du traité de protectorat et de réformes libérales, publie le 11 janvier 1944 un manifeste où il réclame l'indépendance. Des incidents, souvent sanglants, se produisent dans de nombreuses villes. Ils sont suivis de dures répressions. Le général Juin est nommé Résident à Rabat au mois de décembre. Il commence sa nouvelle carrière en expulsant du Conseil du Gouvernement des membres élus qui s'étaient permis de critiquer le régime du protectorat. Le 26 janvier 1951, la première tentative de déposer le Sultan est faite. Elle échoue. Ce n'est que partie remise. Un mois après, le général revient à la charge. Il donne l'ordre aux contrôleurs civils de réquisitionner les cavaliers des tribus du Sud sous des prétextes divers et de les diriger sur Fès et Rabat. Les palais du Sultan et du prince Moulay Hassan sont entourés comme s'ils avaient à être défendus contre la révolte berbère. Le même soir, le Sultan reçoit un protocole qu'il est invité à signer dans les deux heures sous peine d'être détrôné. Le Sultan estime qu'il ne doit pas affronter le conflit dans les conditions qui lui sont faites et signe, tout en déclarant qu'il le fait pour éviter une effusion de sang et sous contrainte.
Cette victoire momentanée de la Résidence n'arrange rien. Tout au contraire, les événements se précipitent et prennent une tournure de plus en plus grave.
L'offense portée au Sultan fut profondément ressentie par tous les Marocains. Elle mit fin aux divergences entre les divers courants nationaux. L'« Istiqlal », le « Parti Démocratique de l'Indépendance », le « Parti de l'Unité Marocaine » et le « Parti Réformiste National » formèrent le 10 avril 1951 un cartel et s'engagèrent à ne pas adhérer à l'Union Française et à refuser toute négociation avec la France avant la proclamation de l'indépendance.
L'agitation s'accrut, les émeutes et les répressions se succédèrent dans les villes.
Le 20 août 1953, la Résidence prit une décision lourde de conséquences. Le Sultan fut détrôné et déporté en Corse d'abord, à Madagascar ensuite. Un nouveau Sultan fut installé à Rabat, en contradiction avec le droit musulman et les usages marocains. Il régna, sous la protection des forces françaises, confiné dans son palais.
Dès le départ forcé de Sidi Mohammad V, le Maroc entra dans une période d'agitation continue. Les colons, dont la vie et les biens ne pouvaient plus être assurés dans les campagnes, commencèrent à se replier sur les villes. L'économie du pays fut de plus en plus compromise. Les autorités françaises furent placées devant la menace d'un soulèvement général. Le gouvernement
de Paris décida alors de modifier du tout au tout sa politique marocaine. Il rappela le Sultan exilé. Le souverain qui, à un tournant historique de son pays, sut incarner les aspirations nationales de son peuple, fut reçu au Maroc dans un délire d'enthousiasme.
La formation, le 7 décembre 1955 du premier gouvernement marocain et le transfert, le 11 février 1956, des pouvoirs par la Résidence à ce gouvernement et enfin la confirmation solennelle, le 2 mars 1956, de l'indépendance par la France, ouvrirent une nouvelle phase des rapports franco-marocains.
Si certaines questions litigieuses relatives aux régions contestées, à la présence de troupes françaises sur le sol marocain, ainsi qu'au brûlant problème de l'Algérie, trouvaient leur solution à l'amiable, cette phase pourrait aboutir à une entente profonde et à une collaboration économique et culturelle féconde et durable entre les deux pays dont les élites apprirent à se connaître et à s'estimer.
La Tunisie
La Tunisie. 167.000 km² ; 3.782.480 habitants, d'après les données de 1956.
« La Tunisie fut jusqu'au XIXᵉ siècle un repaire de pirates. En 1881, la France désirant mettre fin au danger que constituait pour l'Algérie l'anarchie du pays voisin, procéda à l'établissement de notre protectorat sur la Tunisie », raconte le Petit Larousse illustré.
C'est une image conventionnelle, image fausse qui obnubila la vision et vicia le jugement de beaucoup de Français de bonne foi. La vérité fut toute différente. Colonisée au IXᵉ siècle par les Phéniciens, la Tunisie Carthaginoise fut pendant plusieurs siècles un Etat puissant et le siège d'une brillante civilisation qui rivalisa avec l'Empire Romain. Successivement elle participa à la grandeur des civilisations romaine et byzantine pour devenir ensuite un des centres importants de la culture musulmane.
La conquête arabe de la Tunisie date du premier siècle de l'Hégire. Kairouan, fondée en 668 par le général arabe Oqba ibn Nafâa', devint un foyer de spiritualité musulmane d'où la civilisation islamique rayonna sur tout le pays et bien au-delà des frontières tunisiennes.
La période qui s'étend de la conquête arabe jusqu'au milieu du XVIᵉ siècle sous les dynasties successives des Aghlabides, des Fatimides et des Hafsides, fut l'époque la plus brillante de l'histoire de la Tunisie.
En 1534, la Tunisie tombe sous la domination de l'Empire Ottoman. Administrée au début par un gouverneur nommé par la Sublime Porte, elle s'émancipe graduellement. Bientôt le Gouvernaurat se transforme en Régence, le Beylicat. En 1705 le Beylicat devient héréditaire.
Au XIXᵉ siècle, la suzeraineté ottomane est purement théorique et la Tunisie, pratiquement indépendante, joue un rôle stabilisateur dans le bassin méditerranéen.
Lorsque la France affronte la Tunisie en 1881, elle se trouve en présence d'un Etat doté de tous les attributs de la souveraineté, avec ses institutions nationales autonomes, son armée et son corps diplomatique. De plus, c'est un pays en pleine voie de modernisation. Pendant les années qui avaient précédé l'occupation française, la Tunisie connut certes quelques difficultés intérieures, surtout d'ordre financier, mais la prétendue anarchie tunisienne, invoquée pour justifier l'invasion, ne fut qu'un prétexte. La France obéissait à des mobiles plus impératifs et visait des objectifs plus lointains. Il faut reconnaître qu'elle n'a rien innové. Son intervention était, pour ainsi dire, inscrite dans la géographie politique et ethnique de l'Afrique du Nord. « On ne saurait dissocier l'Algérie et la Tunisie, qu'aucun obstacle ne sépare et sur qui pesèrent les mêmes nécessités », remarque M. Ch.-André Julien.✻
Les puissances qui avaient possédé l'Algérie avant la France suivirent la même politique. Les intérêts enchevêtrés de l'Algérie, de la Tunisie, de la Tripolitaine et du Maroc débordèrent de tout temps leurs frontières plus ou moins artificielles et fluides. Les exemples historiques prouvent abondamment que la sécurité de chacun de ces pays ne peut être assurée à la longue que dans le cadre d'une seule entité politique.
La conquête de l'Algérie, en 1830, portait en elle les germes de conflits futurs avec ses voisins.
En effet, c'est dès le lendemain de la conquête que surgirent les différends avec la Tunisie et que la France jeta son dévolu sur la Régence. Il se peut que la rivalité franco-italienne accéléra l'intervention française, mais dans le déroulement logique de l'histoire elle était de toute façon inévitable.
Un incident banal de frontière, incursion d'une tribu tunisienne en Algérie, déclencha les hostilités. La Tunisie n'était pas en état d'opposer une résistance à la France. Le traité de Bardo, signé le 12 mai 1881, établit le protectorat de la France sur la Tunisie. En contrepartie, la France s'engageait à sauvegarder la souveraineté tunisienne. Ce traité ne dura, dans son intégrité, que deux ans. Une Convention, celle de Marsa, imposée au Bey, en 1883, réduisit le protectorat à une simple fiction légale. Le pouvoir réel fut
concentré entre les mains du Résident de France. L'attitude débonnaire de la population et son apparente indifférence à la chose publique encouragea la Résidence à persévérer dans la voie de l'assimilation et du gouvernement direct, dans laquelle elle s'engagea de plus en plus.
Au début du siècle, les élites tunisiennes commencèrent à s'inquiéter de l'avenir de leur pays menacé de devenir une simple colonie. Le réveil de la conscience nationale et la lutte contre le colonialisme ne furent d'abord que l'œuvre de quelques intellectuels isolés. Mais déjà en 1920, le « Destour », parti « constitutionnel libéral », entre en scène. Fondé par un groupe d'intellectuels et de notables, il se montre très modéré aussi bien dans ses revendications que dans ses méthodes d'action. En 1934, une fraction du parti se détache du noyau primitif, en l'accusant d'être trop timide et forme le « Néo-Destour ».
La nouvelle formation demande une large participation des masses populaires dans la gestion des affaires d'Etat et des méthodes plus dynamiques. Dès le début de son activité, le Néo-Destour eut une large audience dans l'opinion tunisienne. La Résidence s'alarma, se crut obligée de sévir et recourut à des sanctions sévères. Les leaders du parti furent déportés, les délégués locaux furent traduits devant les tribunaux militaires et condamnés à de lourdes peines.
Cette répression, comme les autres qui la suivirent, n'eurent d'autres résultats que d'augmenter le prestige du Néo-Destour et de faire de lui un véritable porte-parole de la nation. Le Néo-Destour trouva en Habib Bourguiba, son premier Secrétaire Général, un animateur qui sut se montrer en maintes occasions homme politique avisé et tacticien consommé. Si la Tunisie put sans trop de secousses intérieures et sans une confrontation dramatique avec la France passer du régime résidentiel à l'autonomie interne d'abord et à l'indépendance ensuite, elle le doit, en grande partie, à la politique habile, à la foi prudente et hardie de son Président.
Les relations de la jeune république et de la France sont encore bien loin d'être normalisées. Il y a un lourd contentieux à régler entre la Tunisie et l'ancienne puissance protectrice. Il y a de multiples questions pendantes, d'ordre économique et financier, il y a les troupes françaises qui stationnent en Tunisie, il y a surtout la guerre d'Algérie et ses répercussions. Celles-ci sont d'une gravité extrême et posent des problèmes intérieurs et extérieurs dont dépend tout l'avenir, peut-être même l'existence de la Tunisie en tant qu'Etat indépendant.
Nous avons dit, au début de ce paragraphe, en nous référant au passé historique, que toute puissance dominant l'Algérie était tentée d'étendre sa tutelle sur les pays voisins. L'interdépendance entre l'Algérie et les deux
anciens protectorats français en Afrique du Nord est telle qu'il est pratiquement impossible d'assurer l'étanchéité de leurs frontières.
Aux conditions géopolitiques et ethniques de l'Algérie et de la Tunisie s'ajoutent les puissants liens spirituels et culturels. Cet ensemble rend impossible leur séparation totale. C'est une réalité. Il serait vain de fermer les yeux sur elle.
Tant que la France persistera dans sa volonté de traiter l'Algérie comme terre française et refusera de chercher la solution du problème dans son cadre naturel de la communauté maghrébine, il y a lieu de craindre que les rapports franco-tunisiens iront en s'aggravant.
La France se trouve pourtant dans une position très favorable — est-ce pour longtemps ? — pour s'entendre avec la Tunisie. Le Président Bourguiba, par sa formation, par ses affinités intellectuelles, par ses goûts personnels, appartient à ces élites musulmanes occidentalisées qui rêvent de façonner leurs pays selon le modèle des démocraties libérales.
Son attitude à l'égard des deux blocs politiques qui se disputent l'hégémonie du monde est sans équivoque.
Au moment où les masses arabes se détachent de plus en plus de l'Occident et inclinent vers le neutralisme, M. Bourguiba se déclare hautement partisan convaincu du bloc occidental.
Attitude qui ne manque pas de courage, car non seulement il encourt l'impopularité du reste du monde arabe, mais aussi d'une partie de l'opinion publique de son propre pays. Il est difficile à l'heure présente d'évaluer le nombre de Tunisiens qui tournent leurs yeux vers l'Orient. On ne doit cependant pas oublier que, pays musulman, profondément imprégné des valeurs spirituelles de l'Islam, la Tunisie reçut, au cours de son histoire, un apport d'Arabes bédouins beaucoup plus important que les deux autres parties du Maghreb et ressent vivement ses attaches avec l'Egypte et le Moyen-Orient.
M. Bourguiba et ses collègues insistent, non sans quelque exagération, sur la vocation occidentale de la Tunisie. Ils invoquent les affinités spirituelles avec la civilisation de l'Espagne mauresque plutôt qu'avec celle de la civilisation de l'Orient arabe. Thèse difficile à soutenir sans entorse à l'histoire.
D'ailleurs, malgré le divorce politique, les rapports culturels entre l'Espagne musulmane et le khalifat abbasside n'ont jamais cessé. L'influence de Bagdad sur Cordoue et d'autres capitales musulmanes d'Espagne fut toujours très profonde. Ce n'est pas sans raison qu'on a dit que « Cordoue fut le reflet de l'Orient projeté sur la péninsule ibérique ».
La tentative d'opposer l'Islam occidental à l'Islam oriental, qui séduit certains milieux occidentaux, paraît vouée à l'échec. Tant que M. Bourguiba
volait d'un succès à l'autre, ses adversaires, les uns par opportunisme, les autres par reconnaissance réelle pour l'homme qui assura avec sagesse et habileté l'émancipation de la patrie tunisienne, suivaient sa politique pro-occidentale. Mais si la roue venait à tourner, si la compréhension et l'appui escompté de l'Occident devaient manquer un jour à Habib Bourguiba, le revirement des foules, toujours versatiles, serait probablement aussi spectaculaire que leur engouement actuel pour le « Combattant suprême ».
Il serait imprudent d'oublier que Salah ben Youssef, ancien Secrétaire général du parti, représentant de la tendance pro-orientale et partisan de la manière forte, se réserve quelque part en Egypte et attend son heure.
À l'heure où s'écrivent ces lignes, le 27 février 1958, la Tunisie traverse les jours les plus difficiles peut-être de son existence après l'accession à l'indépendance.
La Libye
À l'issue de la guerre italo-turque, la Libye, anciennement province de l'Empire Ottoman, fut cédée à l'Italie le 12 octobre 1912, en vertu du traité de Lausanne. Mais les hostilités n'avaient pas pris fin pour autant. Nous avons eu l'occasion de relater la résistance héroïque de la population de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque contre les forces d'occupation. La conquête italienne, ne fut achevée qu'en 1930 avec la prise de Koufra, centre principal de l'ordre de Senûssiya, qui avait animé la lutte.
Au cours de la deuxième guerre mondiale les Italiens furent chassés de la Libye par les forces britanniques, avec l'aide précieuse et efficace des Senoussis.
De 1943 à 1949, la Libye fut gouvernée par des missions militaires des Alliés, les Français administrant le Fezzan et les Britanniques le reste du pays.
En 1949, l'Assemblée générale de l'O.N.U. décida que la Libye deviendrait indépendante le 1ᵉʳ janvier 1952. En attendant, trois Gouvernements provisoires furent constitués pour les trois provinces du pays : la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Fezzan. Ils fonctionnèrent sous la surveillance d'un Commissaire général, désigné par l'O.N.U.
Le 22 décembre, l'indépendance de la Libye fut officiellement proclamée. L'émir Mohammad Idris es-Senûssi devint le Roi du nouvel Etat. Selon les renseignements fournis, en 1947, par les administrations britannique et française, la Libye comptait 1.348.000 habitants pour une superficie de 1.759.540 km².
La Libye entretient des rapports étroits avec la Grande-Bretagne et les
Etats-Unis, qui possèdent des bases militaires sur son territoire. Les relations avec la France, momentanément, sont moins cordiales, le Gouvernement français reprochant à la Libye d'accorder son soutien au Front de Libération Nationale de l'Algérie.
La Libye fait partie de la Ligue arabe.
Le Soudan
Le Soudan fut naguère un condominium anglo-égyptien.
Depuis le 1ᵉʳ janvier 1956 il est un Etat indépendant. Avec une superficie de 2.500.000 km², il a environ dix millions d'habitants, dont 80 % sont musulmans et 20 % catholiques, protestants et animistes. L'islamisation du Soudan fut l'œuvre des Arabes, venus par vagues successives soit directement de l'Arabie soit par l'Abyssinie entre les VIIᵉ et IXᵉ siècles. La conquête égyptienne devait étendre l'islamisation du pays, surtout grâce à l'activité de diverses congrégations mystiques. Celles-ci ont joué un grand rôle et continuent encore à jouer un rôle considérable dans la vie publique du Soudan. Les Mahdistes étaient affiliés à l'ordre Qadriya et parmi les trois partis les plus importants qui s'affrontent sur la scène politique du Soudan : parti national-unioniste, présidé par Ismail al-Azhari, parti de l'Umma, dirigé par Abd ûr-Rahman al-Mahdi, et « Khatmiya », présidé par Ali Mirghani, les deux derniers sont d'inspiration religieuse. Avant la proclamation de l'indépendance du Soudan le problème essentiel qui divisait les partis fut celui de l'orientation politique. Les nationaux-unionistes étaient les partisans de l'union avec l'Egypte. Ils étaient appuyés par le « Khatmiya ». L'Umma, par contre militait pour l'indépendance. Le courant pro-égyptien a été très fort au Soudan sous l'ancien régime et au début de la révolution égyptienne. Mais les partisans de l'indépendance l'emportèrent. Cependant, le Soudan, membre de la Ligue Arabe, maintient de bons rapports avec l'Egypte en tant que champion du panarabisme.
Il existe toutefois d'importants problèmes à régler entre les deux pays, celui de la répartition équitable des eaux du Nil en est probablement le plus délicat. D'autre part, le tracé de la frontière entre les deux Etats paraît ne pas être assez nettement délimité et pourrait devenir objet de litige.
La Turquie
La Turquie, cet « homme malade » du XIXᵉ siècle, après avoir conquis de haute lutte son indépendance sur les vainqueurs de la guerre de 1914-1918, a su réaliser un redressement surprenant dans tous les domaines et se présente plus forte qu'elle n'a jamais été au moins depuis deux siècles.
Les années situées entre les deux guerres mondiales, marquées par la puissante personnalité d'Atatürk, furent les années de la refonte totale de la structure de l'Etat et de la société turcs. L'Empire Ottoman, amputé de ses provinces arabes, était devenu la République Turque ; une république laïque qui abolit le Khalifat, ferma les écoles religieuses et tourna résolument le dos à son passé asiatique, glorieux pourtant.
Au cours de la seconde guerre mondiale la Turquie se tint à l'écart du conflit. Les sollicitations, parfois impérieuses, de deux coalitions adverses n'ébranlèrent pas la détermination du Gouvernement d'Ankara de rester neutre.
Pour un pays aussi éprouvé par une série de guerres malheureuses depuis le commencement du siècle, ce fut, sans doute, une sage décision. La Turquie en récolta les bénéfices sur le plan économique. La position du pays reste, cependant, très exposée. L'Union Soviétique reprit pour son compte la traditionnelle politique russe d'expansion vers les détroits de la Mer Noire.
Au cours des 228 ans qui s'écoulèrent depuis l'accès au pouvoir de Pierre le Grand (1689) jusqu'à la chute de l'Empire Russe (1917), la Turquie fut contrainte de soutenir contre la Russie pas moins de douze guerres, ce qui fait en moyenne une guerre tous les dix-neuf ans. Jamais, peut-être, la menace que l'impérialisme russe fait peser sur la Turquie ne fut aussi grave que de nos jours. Les dirigeants de l'Etat sont littéralement obsédés par le cauchemar russe, ce qui explique probablement quelques-unes des attitudes de la diplomatie turque qui choquèrent les Musulmans. Beaucoup d'entre eux ne comprirent pas certains votes de la délégation turque à l'O.N.U., relatifs aux mouvements de libération des pays arabes de l'Afrique du Nord, ni les complaisances du Gouvernement d'Ankara à l'égard d'Israël.
Nous avions dit, au début de cet ouvrage, que le Gouvernement turc était en train de modifier sa politique religieuse.
Le vide spirituel causé par l'application rigide des principes laïques du kémalisme avait créé un malaise profond dans le pays. Le mécontentement
populaire se manifesta à diverses reprises et sous des formes différentes. De nombreux intellectuels se joignirent au mouvement. « Certains écrivains protestèrent contre le fait que les citoyens turcs, non musulmans, jouiraient d'une liberté religieuse plus grande que la majorité musulmane du pays »✻. Le gouvernement estima sage de tenir compte de l'état d'esprit de la quasi-unanimité de la population turque. À partir de 1951 des mesures furent prises pour accorder une place plus large à l'Islam dans la vie de la nation.
L'interdiction de faire appel à la prière en langue arabe fut levée. La radio reçut l'ordre d'introduire dans ses émissions la lecture des versets du Coran. Le pèlerinage annuel à la Mecque fut facilité. L'instruction religieuse fut introduite dans les programmes des écoles élémentaires. Une quinzaine d'Instituts d'enseignement religieux furent créés dans les centres urbains les plus importants. Ils remportent un grand succès. Le nombre de candidats dépasse largement les vacances disponibles. Il y a quelques années l'Université d'Ankara inaugura une Faculté autonome de théologie. Elle édite une revue trimestrielle (« Ilahiyet Fakültesi Dergisi »), d'une haute tenue intellectuelle. D'autres publications religieuses paraissent de plus en plus nombreuses. Il est erroné, sans doute, de prétendre, comme d'aucuns l'ont fait, que ces mesures gouvernementales ne sont prises « qu'à la suite de l'alliance contractée avec les Etats-Unis » et que « nous n'assistons pas à une réaction d'origine populaire, mais à une restauration organisée et consciente ».✻
L'auteur qui a émis ce jugement apporte d'ailleurs lui-même, deux pages plus loin, un témoignage irréfutable du grand élan religieux qui anime les masses turques, lorsqu'il parle du nombre de mosquées nouvellement construites et écrit : « Si dans un pays assez pauvre, en pleine expansion démographique, en essor d'industrialisation, où les besoins de logement se font souvent cruellement sentir, l'on élève tant de mosquées, ce n'est pas dû au hasard. Celles qui existent sont souvent trop petites pour contenir la foule des fidèles. Les immenses salles des Sûleymaniéh ou des Fatih d'Istanboul sont pleines pour la prière de midi et la foule des fidèles se masse dans la cour devant les porches d'entrée. Le peuple réclame de nouveaux sanctuaires et répond généreusement aux collectes qui sont organisées pour trouver les fonds nécessaires à leur aménagement. »✻
Un courant puissant pour le retour à l'Islam et à ses valeurs se manifeste sans aucun doute à travers le pays. La Turquie revient-elle aux conceptions spirituelles et morales qui firent dans le passé sa force et sa grandeur ?
L'Iran
L'Iran qui, au début du siècle, paraissait destiné à disparaître de la carte du monde, en tant qu'Etat indépendant, est entré résolument dans la voie de la modernisation.
L'impulsion donnée par son extraordinaire souverain, Riza Pahlévi, à qui l'histoire rendra justice un jour, n'est pas morte. Certes, la seconde guerre mondiale, dont le chah voulut, en vain, tenir son pays à l'écart, a compromis pour un temps son œuvre constructive. Détrôné et déporté le grand homme mourut en exil.
Son fils, Mohammad Pahlevi lui succéda. Les troupes étrangères occupèrent une fois de plus l'Iran. Si les forces américaines et anglaises évacuèrent assez rapidement le pays après la guerre, les Russes furent longs à se conformer aux accords conclus à ce sujet. Ils menèrent une campagne sournoise pour détacher de l'Iran la riche province de l'Azerbaidjan, étape nouvelle dans la traditionnelle politique russe, qui vise à la fois l'encerclement de la Turquie et la descente vers le Golfe Persique.
La tentative de la création d'une république soviétique de l'Azerbaidjan persan échoua. Les troubles furent de courte durée. Les forces gouvernementales iraniennes rétablirent rapidement l'ordre. Moscou n'insista pas et abandonna froidement à la vindicte de Téhéran ses agents et ses amis communistes persans.
Le départ des troupes étrangères permit au pays éprouvé de retrouver l'ordre et le calme.
Est-ce pour longtemps ? L'Iran appartient à cette région explosive du Moyen-Orient où les rivalités anglo-américaines et russes se heurtent avec une acuité dangereuse.
L'Afghanistan
L'Afghanistan n'était, il y a une trentaine d'années, qu'un pauvre Etat vassal de l'Empire britannique, oublié du monde entier. Les armes à la main, il a conquis son indépendance et s'est ouvert au progrès technique occidental. Son Gouvernement œuvre assidûment pour assurer au pays les assises solides d'un Etat moderne.
Eloigné des régions où s'affrontaient les deux grandes coalitions, l'Afghanistan a pu conserver sa neutralité pendant la deuxième guerre mondiale. Son avenir demeure cependant incertain, à cause de sa position géographique.
Au cours de l'histoire l'Afghanistan fut un passage obligé pour toutes les invasions de l'Inde, venant du nord. Au temps où le Pakistan, son voisin du sud-est, fait partie d'un groupement politique, considéré, à tort ou à raison, par le Gouvernement de l'U.R.S.S. comme hostile aux intérêts russes, une telle position ne peut pas ne pas être préoccupante.
La situation s'aggrave du fait d'un conflit malheureux qui divise l'Afghanistan et le Pakistan à propos du Pachtounistan, anciennement « Province de la frontière du Nord-Ouest » et « Territoire des Tribus libres », que le Gouvernement Britannique, en quittant l'Inde, remit au Pakistan.
Les Musulmans de l'U.R.S.S.
Les Musulmans de l'U.R.S.S., dont le nombre dépasse sans doute 30 millions, sont groupés dans plusieurs républiques et régions nominalement autonomes. Ils possèdent actuellement une élite intellectuelle et des cadres qui ne le cèdent en rien à ceux des autres pays de l'Islam. Tenus en suspicion et écartés des postes dirigeants, dans un Etat dont le caractère impérialiste panslave s'accentue de plus en plus, ces peuples supportent mal la domination de Moscou. L'Azerbaidjan, le Caucase du Nord, le Turkestan, qui s'étaient détachés de la Russie au début de la révolution de 1917, pour former des Etats indépendants, furent incorporés à nouveau à la Russie par la force des armes.
La situation actuelle de l'Islam en U.R.S.S. fait l'objet de controverses : Quarante ans de régime communiste ont-ils définitivement sapé les fondements de la religion musulmane ? Quelle est la valeur de la thèse officielle de la « disparition naturelle » de l'Islam en Union Soviétique, thèse largement répandue par la propagande soviétique et acceptée, sans discernement, par beaucoup d'occidentaux ? Faut-il croire que les persécutions religieuses ne sont plus qu'un cauchemar du passé et que les citoyens soviétiques musulmans jouissent d'une complète liberté de conscience ?
Essayons de répondre à ces questions en ne nous référant qu'à des sources soviétiques et à des faits facilement contrôlables.
Les faits d'abord. On se souvient qu'au cours de la deuxième guerre mondiale le gouvernement soviétique, pour stimuler la résistance des masses populaires aux Allemands, avait relâché les persécutions religieuses. Le Patriarcat orthodoxe fut rétabli à Moscou et un certain nombre d'églises
désaffectées furent rendues au culte. Dans les républiques musulmanes de l'Asie centrale et au Caucase des mesures analogues furent prises.
Pour juger de la portée de ces réformes libérales voici quelques chiffres :
Avant l'avènement du régime communiste, il y avait dans la seule ville de Boukhara 360 mosquées. Selon les sources officielles soviétiques, quatre d'entre elles ont été rouvertes.
Selon le Mufti de Tashkent, qui est un fonctionnaire du Gouvernement, il n'y avait en 1954 dans les républiques soviétiques de l'Asie centrale que 300 mosquées pour une population de vingt-deux millions, au moins. Avant la révolution il y avait en Russie 26.300 mosquées, dont la majeure partie se trouvait dans les régions qui forment actuellement les républiques soviétiques musulmanes.
Toujours selon les sources officielles, il n'y a en Union Soviétique, donc pour une population musulmane de plus de trente millions, qu'une seule école destinée à la formation des serviteurs du culte, la médressé Mir Arab de Bukhara. Celle-ci ne comptait en 1956 que 105 élèves.
Quant à la « disparition naturelle » de l'Islam, voici ce qu'en pensent les savants soviétiques particulièrement qualifiés en la matière. En 1956, du 29 octobre au 4 décembre, l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S. avait organisé à Stalinabad un congrès consacré aux problèmes de l'archéologie et de l'ethnologie de l'Asie centrale. Des savants ethnologues et islamisants renommés, appartenant pour la plupart à l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S. ou aux Académies des Républiques musulmanes, s'étaient rendus dans la capitale du Tadjikistan. Parmi les thèmes proposés au Congrès figurait le problème des « Survivances religieuses dans les mœurs des peuples de l'Asie centrale et leur rôle dans la vie contemporaine. » Quatre communications traitèrent ce sujet et suscitèrent des débats passionnés. Tous les quatre rapporteurs furent unanimes à reconnaître l'extraordinaire vitalité des croyances religieuses musulmanes. La théorie officielle de leur « disparition » fut vivement critiquée. G. P. Snéssarev, de l'Institut d'Ethnographie de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S., dont la communication « De quelques causes des survivances religieuses chez les Uzbeks de Khoresme » fut publiée in extenso dans la revue « Sovétskaya Etnografiya »✻, déclara :
« Au cours des dernières années une opinion purement théorique s'est formée, selon laquelle les survivances religieuses ont perdu de nos jours leur importance d'antan, que n'ayant plus de racines profondes dans la conscience des gens et devenues simples habitudes, elles meurent rapidement. Cette opinion est fausse, car si certaines manifestations religieuses en sont au stade
de la disparition, d'autres survivent et certaines, enfin, sont au stade de formation. » Et le savant soviétique ajouta : « Un mouvement religieux est en train de naître sous nos yeux, dans les régions où l'Islam était autrefois répandu. Ce mouvement s'efforce d'accommoder la religion aux conditions actuelles. Il accepte tous les compromis et cherche à moderniser les dogmes musulmans. »
Aveu qui, dans la bouche d'un savant soviétique, revêt une signification particulièrement importante. Il prouve que, malgré quarante ans de persécutions, la pensée islamique en Union Soviétique reste vivante et agissante, qu'elle s'achemine dans les voies de rénovation qui sont celles des élites dans d'autres pays musulmans, qui elles aussi, veulent un Islam épuré de ses excroissances, un Islam ouvert à la libre discussion et adapté aux exigences de la vie moderne. Les congressistes de Stalinabad ont cité d'autres exemples frappants du dynamisme de l'Islam en U.R.S.S. Entre autres, le fait de l'existence de mollahs non officiels, révélé, à notre connaissance, pour la première fois, mérite une attention spéciale. Ces serviteurs du culte, élus directement par les croyants, échappent au contrôle des autorités religieuses, désignées et strictement surveillées par le Gouvernement. Non moins significative est l'existence clandestine de confréries dissoutes officiellement depuis 1922.
La partie la plus significative de la communication de M. Snéssarev fut celle relative à la persistance de traditions religieuses dans les milieux de travailleurs des villes, et, plus spécialement, dans les organisations coopératives soviétiques.
« On pourrait croire, a dit l'académicien soviétique, qu'il s'agit de phénomènes appartenant au lointain passé, disparus en même temps que l'organisation des anciennes corporations artisanales. Mais la réalité prouve le contraire. »
Il n'existe pas, affirme M. Snéssarev, de profession artisanale qui ne conserve des éléments des anciens rites d'initiation. Le rituel d'admission au grade de maître est observé presque partout et conserve son caractère religieux.
Pour illustrer la vitalité des traditions corporatives le savant ethnographe cite le cas des professions nouvelles, nées sous le régime soviétique. Celle, par exemple, des chauffeurs de taxi de Khiva qui se sont groupés en corporation fermée de tendance nettement religieuse. Les nouveaux chauffeurs ne sont, en effet, admis qu'après la cérémonie de l'initiation rituelle et la lecture d'Al Fatiha, premier chapitre du Coran.✻
Après avoir raconté toutes ces choses si intéressantes, l'éminent académicien, qui ne croit pas à l'efficacité de la lutte contre les croyances religieuses
par la propagande et la persuasion « scientifique » conclut, en communiste orthodoxe de l'école stalinienne, par la proposition d'anéantir la structure traditionnelle de la société musulmane en dispersant les clans, en détruisant les anciens villages et en en construisant de nouveaux.
On conçoit aisément les moyens de contrainte policière auxquelles devrait recourir le Gouvernement soviétique s'il faisait sien ce programme. On n'a pas l'impression que telles soient, pour le moment, les intentions des maîtres du Kremlin.
En théorie la position de l'Etat soviétique à l'égard de l'Islam n'a pas varié depuis la guerre. Les concessions, toutes relatives d'ailleurs, que le Gouvernement jugea opportun d'accorder aux communautés religieuses au cours des hostilités, n'ont pas été rapportées officiellement.
Il est vrai que la fin de la guerre avait marqué un tournant dans la politique intérieure de l'U.R.S.S. Les dernières années de la vie de Staline furent caractérisées par le raidissement du régime communiste et par certains signes précurseurs du retour aux persécutions religieuses. La mort du dictateur et l'avènement de Khrouchtcheff affaiblirent cette tendance. Les observateurs objectifs des mouvements d'idées en U.R.S.S. sont unanimes à constater la recrudescence de la religiosité dans les masses russes. Nous venons de voir que les savants soviétiques témoignent de l'existence d'un mouvement analogue parmi les Musulmans. Les diplomates musulmans accrédités en U.R.S.S. furent impressionnés par le nombre accru des croyants qui assistèrent l'année passée aux services religieux à la mosquée de Moscou lors des deux grandes fêtes annuelles de l'Islam.
La presse soviétique elle-même parle fréquemment de cas de recrudescence de la religiosité dans les masses populaires. Elle dénonce surtout la participation aux cérémonies musulmanes de responsables locaux du parti et de membres de la jeunesse communiste. Signalons à titre d'exemple, parmi d'autres, l'article paru dans la « Daguestanskaya Pravda » le 24 juillet 1956 qui attire l'attention des autorités soviétiques sur l'ampleur prise par la renaissance de l'Islam parmi les ouvriers et les paysans de la République autonome du Daguestan.
Une telle ferveur n'est pas sans inquiéter les dirigeants communistes. Ils cherchent à la freiner par la voie de la presse locale. À partir de 1956 on a dénombré dans les républiques musulmanes une centaine de publications grossièrement antireligieuses.
Dans un livre récent, M. Pierre Rondot consacre une page intéressante à « la persistance ou la renaissance de l'influence de l'Islam » en Union
Soviétique. L'auteur, qui puise sa documentation dans les travaux précieux de M. A. Bennigsen, l'un des observateurs les plus avertis et les plus scrupuleux des réalités musulmanes en U.R.S.S., témoigne que « les attaques dirigées contre l'Islam fourmillent dans les journaux périodiques, dans les recueils et les travaux scientifiques, dans les rapports du Parti »✻. Selon ces publications, l'Islam, « religion étrangère », est « durant des siècles restée au service de tous les impérialismes et de tous les envahisseurs, arabes, persans, afghans, turcs, et maintenant anglais et américains » ; les ennemis de l'U.R.S.S. « s'en servent pour provoquer des mouvements de diversion à l'intérieur ». Ce n'est d'ailleurs qu'une religion « primitive, fanatique… mélange chaotique de doctrines chrétiennes, juives et païennes… » fondée par « un représentant de la féodalité marchande de La Mecque en vue de donner un prétexte religieux aux expéditions de pillage des aristocrates arabes ». C'est « une des religions les plus conservatrices du monde » ; le Coran a « codifié l'injustice et l'inégalité » ; la chariah est « un recueil de lois parmi les plus ignobles et les plus injustes qui soient au monde »✻.
Le Gouvernement hésite pourtant à recourir à des mesures de contrainte policière.
Sans doute la politique de pénétration pacifique dans les pays du Moyen-Orient explique-t-elle cette modération relative.
Cependant, comment les Musulmans de l'U.R.S.S. pourraient-ils oublier l'horrible génocide de leurs coreligionnaires du Caucase du Nord et de la Crimée ?
Les républiques autonomes caucasiennes des Tchétchènes et des Ingouches, des Karatchaï et des Balkares, ainsi que la République de Crimée furent supprimées, au mépris de la constitution de l'U.R.S.S., par un simple décret du Politbureau, du 11 février 1943. La totalité de la population musulmane de ces républiques, plus d'un million d'hommes, fut dispersée dans la Sibérie et dans les steppes du Kasakhstan. L'exode des Tchétchènes et des Ingouches, forcés de quitter leurs demeures en 48 heures, s'effectua en plein hiver dans des conditions de cruauté indicible. Des dizaines de milliers de femmes, d'enfants et de vieillards périrent en route.
Le Gouvernement de Moscou motiva les atroces déportations par la prétendue sympathie des Musulmans du Caucase et de la Crimée pour les
Allemands pendant la guerre. En réalité, les autorités soviétiques se vengeaient de leur attitude hostile au régime communiste et de leur aspiration à l'indépendance.
Dans le cas des Tchétchènes, le Gouvernement soviétique poursuivait aussi, sans doute, le dessein de vider la région pétrolifère de Grozny, deuxième par son importance après le bassin de Bakou, de sa population autochtone. Les terres et les habitations des Tchétchènes et des Ingouches furent distribuées aux colons venus des provinces intérieures de la Russie.
Lors du XXᵉ Congrès du parti communiste en février 1956, M. Khrouchtcheff reconnut, dans son fameux discours qui inaugura l'ère de la déstalinisation en U.R.S.S., le caractère fallacieux des accusations portées contre les Tchétchènes et les Ingouches. Il qualifia leur déportation comme un des actes « monstrueux » de Staline.
Malgré le silence dont le Gouvernement soviétique entoura les événements de 1943, les récits terrifiants des génocides pénétrèrent peu à peu à l'étranger. Le sort fait aux musulmans du Caucase du Nord et de la Crimée créa dans les pays de l'Islam un réel malaise et une atmosphère préjudiciable à la politique de l'U.R.S.S. au Proche et au Moyen-Orient.
Le Gouvernement soviétique en tira les conclusions. Le 11 février 1957, le Conseil Suprême de l'U.R.S.S. décréta la restauration des républiques musulmanes du Caucase et lava leurs populations des accusations mensongères portées contre elles. La même mesure fut étendue à la République des Kalmouks, mais non à celle de Crimée. Le Gouvernement soviétique se déclara décidé à assurer aux républiques ressuscitées leur « autonomie nationale » et « les conditions nécessaires pour le développement complet de leur économie et de leur culture. »
Cependant, dix-huit mois après la promulgation du décret de réhabilitation, ces promesses sont encore très loin d'être réalisées. La presse et la radio soviétiques donnent de temps en temps des informations sur le retour des déportés. Ainsi, dans une de ses émissions du 29 octobre 1957, Radio-Grozni dénonçait « l'attitude irresponsable des autorités locales » qui n'avaient pas pris les dispositions nécessaires pour loger et pourvoir de travail les rapatriés. Jusqu'à présent environ 20 % de la population tchétchéno-ingouche a été rapatriée.
Tant que le Gouvernement soviétique ne rendra pas aux déportés leurs biens et ne résoudra pas le grave problème économique et démographique créé par la colonisation russe, il est difficile de considérer la réhabilitation des rescapés du génocide de 1943 comme autre chose qu'une manœuvre de propagande.
Le Pakistan
Le départ des Britanniques de l'Inde et la division du subcontinent en deux Etats indépendants : le Bharat et le Pakistan, ouvre une page importante dans l'histoire de l'Islam. Non seulement parce que l'étendue du territoire du Pakistan et l'importance de sa population✻ le placent au premier rang des Etats musulmans, mais aussi et surtout parce que parmi ces Etats il est le seul à proclamer hautement sa vocation islamique et à manifester sa volonté de traduire dans les institutions de l'Etat les principes de la religion musulmane.
La constitution pakistanaise, après avoir affirmé, dans son préambule, que la souveraineté sur toute chose dans ce monde appartient à Dieu, statue :
« Le Pakistan sera une république fédérative appelée République Islamique de Pakistan » (Chapitre premier. Art. 1). L'article 25 stipule que les mesures seront prises pour que les Musulmans du Pakistan puissent ordonner leur vie, individuelle ou collective, selon les prescriptions du Saint Coran et de la Sûnna. Tandis que dans les pays arabes, en Turquie et en Iran on constate des nationalismes ethniques, on ne trouve aucun esprit d'exclusivisme national au Pakistan.
Fidèles à l'esprit de l'enseignement coranique et à l'exemple du Prophète et des quatre premiers khalifes, les fondateurs du Pakistan voulurent un Etat supranational et démocratique, égalitaire et progressiste ; un Etat où l'Islam, épuré des scories qui se sont greffées sur lui au cours des siècles, serait la seule force d'unification des peuples disparates, dans une communauté fraternelle sans distinction de race et de langue, de caste et de classe. En présentant à la Constituante, le 7 mars 1949, le projet de la Constitution, le premier ministre Liaqat Ali Khan déclara : « Le Pakistan a été fondé parce que les Musulmans de cette péninsule souhaitaient établir leur existence conformément aux enseignements et aux traditions de l'Islam, parce qu'ils voulaient démontrer au monde que l'Islam fournit un remède aux nombreux maux qui se sont introduits dans la vie des hommes d'aujourd'hui… Nous, peuples du Pakistan, avons le courage de croire fermement que toute autorité doit être exercée conformément aux règles établies par l'Islam, afin qu'on n'en fasse pas mauvais usage. Toute autorité constitue un dépôt sacré ; elle nous a été confiée par Dieu pour être exercée au service de l'homme, en sorte qu'elle ne devienne pas un instrument de tyrannie et d'égoïsme. Je tiendrai toutefois à signaler, poursuivit le Premier ministre, que ce n'est pas là ressusciter la
théorie périmée du droit divin des rois et des souverains, parce que, conformément à l'esprit de l'Islam, le préambule reconnaît pleinement que l'autorité a été déléguée au peuple et que c'est au peuple de décider qui exercera cette autorité. »
La préparation de la constitution fut longue et laborieuse. Les difficultés surgirent de deux côtés. D'une part les minorités confessionnelles, hindouistes et chrétiennes, manifestèrent la crainte que le Pakistan ne devienne une « théocratie » musulmane intolérante et oppressive ; d'autre part les divergences s'élevèrent entre les divers courants de la pensée musulmane. Les milieux modernistes occidentalisés, acquis aux conceptions laïques de l'Etat, tentèrent d'obtenir, sous une forme ou sous une autre, la séparation de la religion et de la politique. Les traditionalistes y virent la méconnaissance des principes fondamentaux de l'Islam et s'y opposèrent résolument.
Après sept ans d'âpres discussions la constitution fut promulguée le 29 février 1956. Il est encore tôt pour prononcer dans quelle mesure elle répondra aux exigences de la vie moderne et sera à même d'assurer au jeune Etat la cohésion et la sécurité dans l'ordre et la liberté.
Dès sa naissance le Pakistan eut à faire face à des difficultés qui paraissaient insurmontables. Peu d'observateurs avaient cru à l'époque à la viabilité de cet Etat hétéroclite, divisé en deux parties, distantes l'une de l'autre de 1.770 kilomètres, et en butte à de redoutables problèmes économiques, politiques, démographiques et linguistiques.
« Deux ans après il avait un budget équilibré, une balance commerciale favorable, un gouvernement stable, une politique étrangère indépendante et un standard de vie, au moins aussi élevé que celui de ses voisins »✻. Ce résultat remarquable, le Pakistan le doit avant tout à ses élites intellectuelles. Dès la fin du siècle passé une pléiade de penseurs et d'hommes d'action, comme Seyyid Ahmad Khan, Seyyid Amir Ali, Mohammed Iqbal, les frères Chawkat et Mohammed Ali, firent de l'Inde musulmane un centre de la pensée islamique. Dans les écoles qu'ils créèrent une génération nouvelle s'était formée. Iqbal fut le guide spirituel de cette génération. Elle vibra à ses appels enflammés à la renaissance de la patrie islamique. Sa foi ardente, sa volonté impétueuse la galvanisa et la prépara à l'action.
En 1930, dix ans avant l'adoption par la Ligue musulmane du programme réclamant la création du Pakistan, Iqbal appelait déjà de ses vœux la fondation d'un Etat musulman au nord-ouest de l'Inde.
Lorsque le temps fut venu de traduire en réalité vivante les rêves prophé-
tiques du poète, toute une jeunesse enthousiaste se leva et se mit à la disposition des Jinnah et des Liaqat Ali Khan. Elle fournit à l'Etat nouveau né ses premiers cadres de fonctionnaires. Plusieurs parmi eux avaient passé par l'école de l'administration britannique, dont il serait contraire à l'équité de ne pas reconnaître l'efficacité.
Si la consolidation intérieure du Pakistan n'a pas cessé de faire des progrès impressionnants, les relations du Gouvernement de Karachi avec ses voisins laissent beaucoup à désirer.
Ses rapports avec le Bharat, l'autre Etat indépendant issu du partage de l'Inde, continuent à être très tendus.
On sait que le Parti du Congrès, qui gouverne actuellement l'Union indienne, fut violemment hostile à la division de l'Inde. Il dut s'incliner devant la volonté farouche des leaders musulmans, mais aucun des dirigeants du Bharat ne s'est réconcilié dans son for intérieur avec la « mutilation » du subcontinent ; du moins on le croit fermement au Pakistan. Aussi bien les Pakistanais sont-ils persuadés qu'on médite à la Nouvelle-Delhi des desseins agressifs contre leur pays.
Ce sentiment quasi général est nourri par les souvenirs des massacres du Bengale et des tragiques événements qui marquèrent le partage du Panjab. Le dessein persistant du Gouvernement indien d'annexer le Cachemire, contre la volonté évidente de sa population, presque entièrement musulmane, exaspère les Pakistanais. Ce différend avait déjà provoqué un conflit armé. Il n'est pas près d'être réglé.
De l'autre côté de la frontière, nombreux sont les Indiens qui accusent les Musulmans de mégalomanie et de réminiscences de la grandeur passée de l'époque mogole.
Un tel état d'esprit perpétue une atmosphère particulièrement malsaine et pousse les gouvernements des deux pays voisins dans des groupements politiques opposés.
Les rapports du Pakistan avec son voisin, l'Afghanistan, ne sont guère meilleurs. Une profonde controverse divise ces deux Etats passionnément musulmans. L'objet du litige est le Pachtounistan, connu sous le nom de « Territoire des Tribus libres » et de la « Province de la frontière du Nord-Ouest ». Ce pays, grand comme la Suisse, est peuplé de « Patans ». Les Anglais avaient donné ce nom à la population des tribus afghanes, habitant en deçà de la frontière conventionnelle, imposée à l'Afghanistan, en 1895, et connue sous le nom de « Durand line ». Les Patans sont des Musulmans farouches. Ils parlent la même langue que l'on parle au-delà de la ligne Durand. Ils ont les mêmes mœurs et observent les mêmes coutumes que les autres Afghans. Avant la conquête britannique ce territoire appartint à
l'empire afghan et joua un rôle important dans son histoire. En quittant l'Inde les Anglais l'attribuèrent au Pakistan. L'Afghanistan contesta la légitimité de cette décision et réclama le droit pour ses habitants de se prononcer librement sur leur sort. Le Gouvernement de Kaboul n'a pas reconnu la régularité du plébiscite, qui fut organisé dans cette région, en 1947, sous l'occupation anglaise.
Le conflit dure déjà depuis dix ans, en s'apaisant de temps en temps, en se rallumant avec violence de temps à autre. Dix ans d'un dialogue de sourds. Les Afghans parlent droits historiques et ethniques, invoquent le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Sur ce plan l'Afghanistan a des arguments difficilement contestables. Mais ces raisons n'ont que peu de valeur pour le Pakistan, qui se prévaut d'une conception idéologique de l'Etat. Certes le Pakistan avance aussi des considérations d'ordre économique et culturel, qui plaident pour le rattachement du Pachtounistan au Pakistan. Elles ont sans doute leur importance. Cependant l'attitude intransigeante de Karachi paraît plutôt obéir à des considérations stratégiques. Les dirigeants du pays sont préoccupés par le souci de la sécurité. Ils n'oublient certainement pas que toutes les passes de l'Hindou-Kouch traversent le Pachtounistan et que, depuis Alexandre le Grand et jusqu'à Nadir Chah de Perse, dix-neuf invasions de l'Inde sont passées par là. Ils pensent peut-être aussi à ces superbes guerriers « patans » qui, avec les Panjabis, constituent l'élite de l'armée pakistanaise.
Lorsqu'on fait abstraction des considérations stratégiques qui, à l'époque des « spoutniki » et des fusées à longue portée, n'ont plus la même signification qu'aux temps d'Alexandre et de Nadir Chah, lorsqu'on réfléchit à la vanité des nationalismes des petits et même des grands Etats fatalement entraînés dans le sillage de quelques Super-Etats, qui peuvent seuls, grâce à leur immense potentiel démographique et technique, assurer leur sécurité… toute relative d'ailleurs, cette querelle afghano-pakistanaise apparaît comme un sinistre malentendu. Il peut pourtant, dans une certaine conjoncture internationale, avoir des conséquences tragiques.
Cependant il n'y a peut-être pas au monde deux pays aussi bien faits pour s'entendre que l'Afghanistan et le Pakistan. Tous les deux ont les mêmes traditions religieuses et culturelles, les mêmes intérêts économiques et politiques. Tous les deux font l'objet de mêmes convoitises de la part de leurs grands voisins.
La solution efficace du problème ne serait-elle pas dans l'intégration des deux Etats sous forme de Confédération, ou sous n'importe quelle autre forme d'union ?
Conforme à l'esprit de l'Islam elle serait aussi *« dans le sens de
l'histoire »*. De toute évidence l'ère d'Etats nationaux, à base ethnique et territoriale, touche à sa fin. Le monde s'achemine vers le rassemblement de vastes groupements humains, unis par le même idéal moral et les mêmes conceptions sociales et économiques. Pour l'Occident c'est une révolution bouleversante. Pour l'Orient musulman ce ne serait que le retour aux principes qui avaient présidé, il y a treize siècles, à la formation de l'Empire de l'Islam.
Les dernières nouvelles, concordantes, provenant de Kaboul et de Karachi, témoignent d'une amélioration notable des relations afghano-pakistanaises. Le récent échange de visites entre le Roi d'Afghanistan et le Président de la République islamique du Pakistan commence à porter ses fruits.
Une détente sensible a déjà succédé à la tension dangereuse qui avait assombri les rapports des deux pays. Une promesse de solution à l'amiable des graves problèmes pendants se dessine.
À la fin du mois de mai 1958, un accord de transit a été signé à Kaboul entre les délégations gouvernementales afghane et pakistanaise.
À l'heure où s'écrivent ces lignes, nous ignorons encore les détails de l'entente. Il faut la souhaiter aussi large et libérale que possible.
Pour l'Afghanistan, la libre circulation de marchandises à travers le Pakistan est d'une importance vitale.
Etat continental, dépourvu de débouchés sur la mer, l'Afghanistan ne peut se passer du port de Karachi.
Or l'atmosphère politique malsaine qui régnait entre les deux Etats voisins rendait de plus en plus difficiles les échanges commerciaux. Les diverses entraves apportées au transit, les vexations multiples dont se plaignaient les négociants afghans, furent pour beaucoup dans la dégradation des rapports afghano-pakistanais.
Elles eurent aussi des conséquences économiques et politiques qui n'étaient certes pas escomptées, ni voulues, par le Gouvernement de Karachi.
Le Gouvernement afghan, placé devant la menace de l'asphyxie de son économie nationale, se trouva dans l'obligation de se tourner vers l'U.R.S.S. et d'y chercher les débouchés pour les marchandises qui normalement étaient destinées aux marchés d'outre-mer. En contre-partie, l'U.R.S.S. s'assurait du même coup le quasi monopole des fournitures nécessaires au marché afghan. Il est superflu d'insister sur les perspectives politiques qu'un tel détournement forcé de l'orientation économique de l'Afghanistan ouvrait à la diplomatie soviétique.
C'est à cet état de choses vicié que l'accord de transit est appelé à remédier. Les négociations économiques de Kaboul ont des objectifs plus vastes que la question du règlement de transit. Il est question de la prolongation de la ligne de chemin de fer de Karachi jusqu'à la frontière afghane.
Ce ne sont que les premiers pas, encore timides, vers le rapprochement des deux Etats, dont les destinées historiques, au-delà des passions passagères, sont indissolublement liées par des constantes géographiques et économiques et des affinités religieuses et culturelles.
L'Indonésie
C'est probablement au début du XIIIᵉ siècle que l'Islam pénétra en Indonésie. Marco Polo, qui visita Sumatra en 1263, parle de l'existence de différents Etats musulmans au nord de l'île.
Ibn Batûta, envoyé en 1345 par le sultan de Delhi en Chine, a eu l'occasion, sur le chemin du retour, de passer par l'Etat musulman de Pasad où il fut reçu par le sultan Ahmad.
Au début du XVᵉ siècle, les commerçants javanais s'approvisionnaient dans la presqu'île de Malacca, Etat musulman très prospère à cette époque. Ils s'y trouvèrent en contact avec les négociants arabes, indiens et persans qui y venaient nombreux, attirés par ses riches marchés. Plusieurs d'entre eux poussèrent jusqu'aux côtes septentrionales de Java et s'y établirent à demeure. À l'occasion, ces marchands se muaient volontiers en prédicateurs bénévoles. C'est à leur influence que l'on doit, en grande partie, l'islamisation de Java et de l'archipel tout entier.
L'Islam indonésien est fortement teinté de mysticisme et porte les traces de l'Hindouisme et du Bouddhisme, religions qui le précédèrent sur la terre d'Indonésie.
L'évolution de l'Islam qui se fait de nos jours manifeste une tendance marquée à la simplification des rites et au retour à la pureté primitive. « Tout en restant attaché au Coran et à la tradition du Prophète, écrit le Dr Mohammad Rasjidi, on essaye de ne plus tenir compte de l'opinion de divers jurisconsultes appartenant aux époques révolues ».✻
Parmi les Etats musulmans, avec ses deux millions de kilomètres carrés de superficie, avec une population de 80 millions, dont plus de soixante-dix
millions de Musulmans, l'Indonésie vient immédiatement après, sinon avant le Pakistan.
Les richesses fabuleuses de son sol, sa position sur les voies interocéaniques, son importance démographique lui assurent un avenir enviable, à condition d'asseoir sa jeune indépendance sur des bases solides.
Le nouvel Etat est encore à la recherche d'une formule compatible avec la configuration très particulière de son archipel, le plus grand du monde, dont les trois mille îles s'étendent, en arc de cercle sur plus de cinq mille kilomètres, de la presqu'île malaise aux côtes septentrionales de l'Australie.
De redoutables problèmes politiques, de toutes natures, l'un plus grave que l'autre, se dressent devant le pays qui manque cruellement de cadres et dont l'économie est profondément viciée par trois siècles d'exploitation coloniale.
Si les Britanniques eurent la sagesse de quitter l'Inde à temps, en ménageant les susceptibilités nationales de leurs anciens sujets et en sauvegardant leurs propres intérêts économiques et commerciaux, le départ des Hollandais fut autrement dramatique.
Ils durent finalement s'incliner devant la volonté de tout un peuple insurgé. La Hollande reconnut l'indépendance de la République indonésienne le 27 décembre 1949, quatre ans et trois mois après sa proclamation par les Indonésiens.
Le rôle joué par l'Islam dans la conquête de l'indépendance paraît avoir été déterminant. Lorsque les Hollandais attaquèrent la République d'Indonésie, les associations religieuses du pays se réunirent à Djorga et créèrent un centre qui groupa en un bloc tous les anciens partis politiques et les associations religieuses. L'organisation ainsi formée prit le nom de « Masjumi » (Madjlis Sjûra Mûslimin Indonesia). Son but proclamé fut l'indépendance nationale et la réalisation en Indonésie de l'idéal islamique, par la mise en pratique des principes de l'Islam dans la vie politique et sociale de l'Etat. La lutte revêtit un moment un caractère de guerre sainte.
Par la suite, des divisions devaient se produire. Le Masjumi, qui fut le seul parti musulman pendant la lutte pour l'indépendance, connut deux scissions. Le parti « Sharikat Islam » s'est détaché de lui en 1950, pour des raisons de tactique, et en 1953, ce fut le tour du groupe « Nahdat ûl Ulama ».
« Nahdat ûl Ulama » jugeait le « Masjumi » trop laïcisant, trop socialisant, trop favorable au modernisme. Le parti, dont les dirigeants sont les maîtres de l'enseignement religieux, milite pour l'établissement d'une société fondée sur l'application stricte de la loi coranique.
Malgré ces défections, le « Masjumi » continue de jouer un rôle de tout premier plan dans la vie politique de l'Indonésie. Il partage le pouvoir et
les charges les plus importantes de l'Etat avec le Parti National Indonésien (P.N.I.) fondé par M. Sukarno. Le P.N.I., de tendances démocratiques et libérales, cherche à faire de l'Indonésie un Etat moderne à l'occidentale.
En marge de ces partis et en opposition aux pouvoirs publics établis se situe le « Dar al Islam ».
Des territoires importants se constituèrent en Etats dans l'Etat et se trouvent encore sous l'administration de « Negara Islam Indonesia » (Etat islamique de l'Indonésie). Intransigeants dans leur rigorisme traditionaliste, les partisans de « Negara Islam Indonesia », se placent à l'extrême droite des groupements islamiques de l'Indonésie.
À ces difficultés intérieures du Gouvernement de Djakarta, s'ajoute l'épineuse question d'Irian (la Guinée occidentale) qui continue à envenimer les rapports entre Djakarta et La Haye et met en péril les positions économiques et commerciales que les Pays-Bas purent conserver encore en Indonésie.
On a beaucoup parlé, on parle encore de la menace communiste qui pèserait sur l'Indonésie. La poussée communiste lors des dernières élections à l'Assemblée constituante et aux élections communales, la présence dans l'archipel de trois millions de Chinois, qui subissent plus ou moins l'attraction de leur pays d'origine, l'attitude du Président Sukarno qui, au nom de la solidarité nationale, préconise l'association des communistes au pouvoir, donnent à cette assertion une certaine apparence de vraisemblance. Il faudrait cependant se garder de conclusions hâtives. En Indonésie, comme dans d'autres pays musulmans, il ne s'agit pas et il ne peut s'agir de la doctrine philosophique du marxisme. Elle est en opposition irréconciliable avec les principes essentiels de l'Islam. Le communisme cherche à exploiter l'aspect communautaire de l'Islam, son principe de l'égalité parfaite des hommes et des races, sa doctrine de justice sociale — traits communs à la religion musulmane et à l'idéologie communiste — pour un rapprochement politique avec le monde de l'Islam. Mais les fondements métaphysiques de la prise de conscience islamique en toutes ces matières sont en contradiction flagrante avec le matérialisme dialectique du marxisme.
La mentalité musulmane, essentiellement religieuse, centrée sur l'unicité divine, ne peut sans cesser d'être islamique, renier la suprématie du spirituel. Toute idée de réconciliation avec le matérialisme athée du communisme est la négation de l'Islam. Certes il y a en Indonésie, comme dans les autres pays musulmans un certain nombre d'intellectuels laïques, chez qui le communisme trouve une audience favorable, mais leur influence serait négligeable sans l'anti-colonialisme affiché du communisme international et sans l'aide économique inconditionnelle de l'U.R.S.S. aux pays sous-développés.
Les Indonésiens comme les Arabes ne cherchent au fond qu'à se débarrasser de toute ingérence étrangère. Leur passé colonial les rend méfiants.
Le docteur Mohammad Hatta, ancien Vice-Président de la République indonésienne et un des leaders musulmans les plus estimés a fait cette observation qui mérite une attention particulière. Elle donnerait la clef de la situation : « Les nations devenues récemment indépendantes sont animées d'un fort sentiment national et ont besoin d'affermir leur respect d'elles-mêmes. Le souvenir du régime colonial qui les a dominées pendant des siècles, les fait résister à tout ce qu'elles considèrent comme un nouvel essai de colonisation par une domination soit économique, soit idéologique. Ce facteur psychologique exerce une influence profonde sur l'Indonésie »✻.
Les Musulmans de Chine
Les musulmans de Chine sont répartis en plusieurs groupes. Les principaux sont dans le Sing-Kiang (Turkestan chinois), le Kan-Sou, le Széchouan et le Yu-Nan. Il est difficile de déterminer, même approximativement, le nombre des Musulmans en Chine. Les chiffres varient de dix millions, donné par l'Annuaire du Monde musulman de M. Massignon de 1955, à cinquante millions, selon l'estimation de « China Handbook » de 1950.
L'Islam pénétra en Chine vers la fin du VIIᵉ siècle. Dès 690 on y trouve les Arabes venus par mer, mais surtout par terre, par la route de la soie.
Au cours de l'histoire, les Chinois musulmans firent preuve de beaucoup de dynamisme et se signalèrent par de fréquentes révoltes contre les pouvoirs établis. Vers 1870, sous la conduite d'un chef remarquable Yakûb Beg, le Sing-Kiang et le Yu-Nan se détachèrent de la Chine et furent à la veille de la constitution d'un Etat musulman indépendant. Il fallut au gouvernement de Pékin plusieurs années de lutte, d'une cruauté inouïe, pour réduire la révolte.
Au cours de la guerre qui opposa la Chine au Japon à la veille de la deuxième guerre mondiale et pendant celle-ci, les Musulmans, oubliant leurs vieilles rancunes, se joignirent cependant à leurs compatriotes chinois.
Les Musulmans de Chine ont toujours eu un très vif sentiment de solidarité qui se traduisit par l'activité de nombreuses associations religieuses et culturelles. Celles-ci s'efforcèrent de répandre l'instruction religieuse en ouvrant des écoles normales pour la formation des imames et des prédicateurs de mosquée. Elles veillèrent au développement de la culture musulmane par
la diffusion de livres et de journaux. La presse musulmane eut un essor rapide en Chine. Avant 1917 il n'y avait que trois journaux musulmans. En 1938 on en comptait 86. Depuis 1927 un effort considérable fut déployé pour la création d'écoles musulmanes bilingues : chinois-arabe. Les plus renommées sont celles de Pékin et de Changhaï. Elles envoyèrent tous les ans quelques élèves pour compléter leur formation à l'Université de l'Azhar au Caire. Le 12 décembre 1938 le Gouvernement national promulga un décret qui instaurait des cours d'arabe et de persan dans toutes les universités de Chine.
L'avènement du communisme fut rencontré d'abord avec méfiance par les Musulmans. Les rapports avec le nouveau Gouvernement furent au début assez tendus, surtout au Chen-Si, où le général musulman Ma avait su se tailler un fief pratiquement indépendant du pouvoir central. Le Gouvernement de la République populaire chinoise se montra à la fois ferme et souple à l'égard des Musulmans. Il a reconnu, dans le cadre de sa politique de nationalités, une « nationalité musulmane » pour les Chinois de race et de langue, a maintenu ouvertes les mosquées et veille à leur entretien. Il respecta les biens « wakf » et le gouvernement régional du Sin-Kiang les a même exemptés d'impôts. Il paraît que la culture musulmane n'a pas été entravée dans son essor et les associations islamiques continuent leur activité spirituelle et leurs publications.
La politique de rapprochement avec les pays arabes du Moyen-Orient et avec l'Egypte, à laquelle le Gouvernement de Pékin paraît attacher un certain prix, eut comme résultat le resserrement de relations culturelles avec le monde de l'Islam. La décision de créer à Pékin une Université musulmane et l'invitation faite à l'Egypte d'envoyer en Chine des missions d'études rencontra un écho favorable parmi les Musulmans de Chine et d'ailleurs.
Il faut cependant avouer qu'en dehors de ces données fragmentaires, émanant pour la plupart des sources officielles, nous connaissons peu de choses sur les réalités islamiques en Chine.
Les livres et les reportages sur la République populaire chinoise, qui paraissent ces derniers temps en nombre considérable, ne donnent pratiquement pas ou trop peu de renseignements.
Il se peut que les rapports du Gouvernement de Pékin avec la communauté musulmane ne soient pas aussi bons que les autorités voudraient le faire accroire. Il y a lieu, en tout cas, de n'accepter que sous réserve l'opinion selon laquelle l'Islam jouirait de « mesures de faveur » en Chine communiste.
Un télégramme de Pékin, daté du 16 mai 1958 et transmis par l'agence Reuter, annonçait, en effet, en se référant au Quotidien du Peuple, que « les leaders des communautés musulmanes ont fomenté des émeutes pour créer un royaume indépendant ». Le journal précisait que les séparatistes ont adopté
comme slogans : « Les Musulmans constituent une seule famille » ; « Nous lutterons pour la religion et non pour le pays. »
Les Musulmans chinois s'inspirent-ils de l'exemple du Pakistan ?
La Malaisie
Le dernier Etat musulman émancipé de la domination étrangère est la Malaisie. Son indépendance fut proclamée le 31 août 1957. Sa superficie est de 131.200 km² et sa population, qui était selon le recensement de 1947 de cinq millions environ, dépasse aujourd'hui légèrement six millions.
L'union malaise est composée de neuf sultanats et de deux anciennes colonies de Pedang et de Malacca. Sa capitale est Kuala Lumpur. Bien que cet Etat porte le nom de Fédération Malaise, les Malais y sont en minorité. Leur nombre ne dépasse pas 49 %, probablement moins. En effet, les Chinois, qui en 1947 formaient 37 % de la population totale selon certaines estimations, en constituent maintenant les 45 %. Le reste est composé d'Indiens et de Pakistanais.
La pénétration chinoise en Malaisie, qui avait commencé avant l'arrivée des Européens, fut fortement favorisée par les Anglais. Ils appréciaient les qualités des travailleurs chinois et estimaient leur immigration utile pour le développement économique du pays, si riche en caoutchouc et en étain.
La puissante colonie chinoise domine complètement la vie économique de l'Etat et constitue un réel danger pour l'intégrité du pays, car l'attraction de la Chine communiste s'accentue de plus en plus dans les milieux chinois de toute condition.
L'Islam pénétra en Malaisie, à Malacca particulièrement, probablement déjà au VIIIᵉ siècle. En tout cas, au début du XVᵉ siècle, Malacca était un Etat musulman prospère, dont la dynastie s'était convertie à l'Islam au XIVᵉ siècle. Les rapports spirituels et culturels des Musulmans malais avec les Musulmans d'Indonésie sont fort étroits.
Il y a d'ailleurs plus que des liens religieux entre les Indonésiens et les Malais. Ils sont de la même race et les chroniques chinoises rapportent que les Malais ne sont pas les autochtones de leur pays. Leurs ancêtres seraient venus de Sumatra.
Ces affinités diverses conjuguées avec la crainte des Chinois envahissants, pousseront-elles le nouvel Etat à chercher un appui du côté de leurs voisins indonésiens ? Le problème d'une union fédérale ou même d'une intégration des deux Etats pourrait se poser un jour si des événements bouleversants ne viennent à fausser le cours pacifique de l'évolution du sud-est asiatique.