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  • Note du traducteur
  • PRÉFACE
  • AVANT-PROPOS À LA TROISIÈME ÉDITION DE « VISAGES DE L'ISLAM »
  • À propos de cette édition
  • Quelques opinions sur la 1ʳᵉ édition de VISAGES DE L'ISLAM
  • PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION
  • AVANT-PROPOS À LA SECONDE ÉDITION
  • CHAPITRE I
    • Coup d'œil sur le monde de l'Islam
  • CHAPITRE II
    • Aperçu de la doctrine de l'Islam
  • CHAPITRE III
    • L'expansion de l'Islam
  • CHAPITRE IV
    • Rapports de l'Orient musulman avec l'Occident chrétien
  • CHAPITRE V
    • Débuts de la civilisation musulmane
  • CHAPITRE VI
    • L'Apogée de la civilisation musulmane
    • Le khalifat abbasside de Bagdad
    • Al-Andalus
  • CHAPITRE VII
    • L'apport de la civilisation musulmane aux sciences
    • École de Bagdad
    • Astronomie
    • Mathématiques
    • Physique et chimie
    • Sciences naturelles — Médecine
    • Géographie
    • Histoire
    • Sciences politiques et sociologie
    • Le Droit
  • CHAPITRE VIII
    • L'apport de la civilisation musulmane à la Philosophie
    • Les Mu'tazilites ou rationalistes de l'Islam
    • Les Mûtekallimines ou orthodoxes de l'Islam
    • Les Philosophes
    • Ibn Sînâ (Avicenne)
    • Ibn Rûchd
    • L'imam Ghazâli
  • CHAPITRE IX
    • Les voies de pénétration de la civilisation musulmane en Occident
  • CHAPITRE X
    • La poésie arabe
  • Al-Mûtanabbi
  • Al-Maarri
  • Poésie lyrique
  • CHAPITRE XI
    • La poésie persane
    • Firdûsi : le Paradisiaque
    • Omar Khayyam
    • La poésie mystique persane
    • Sâdi
    • Djelal ed-Dîne Rûmi
    • Nizâmi
    • Hâfiz
  • CHAPITRE XII
    • La littérature turque
    • Newa'i
    • Fûzûli
  • CHAPITRE XIII
    • Aperçu de l'art musulman
    • La Musique
  • CHAPITRE XIV
    • Grandeur et servitude des Etats issus de l'Empire de l'Islam
  • CHAPITRE XV
    • Les causes de la décadence de la civilisation musulmane
  • CHAPITRE XVI
    • Mouvement de rénovation
  • CHAPITRE XVII
    • Les Pays de l'Islam après la Deuxième Guerre Mondiale
  • CHAPITRE XVIII
    • Conclusion
  • INDEX DES NOMS
  • TABLE DES MATIÈRES
    • CHAPITRE PREMIER
    • CHAPITRE II
    • CHAPITRE III
    • CHAPITRE IV
    • CHAPITRE V
    • CHAPITRE VI
    • CHAPITRE VII
    • CHAPITRE VIII
    • CHAPITRE IX
    • CHAPITRE X
    • CHAPITRE XI
    • CHAPITRE XII
    • CHAPITRE XIII
    • CHAPITRE XIV
    • CHAPITRE XV
    • CHAPITRE XVI
    • CHAPITRE XVII
    • CHAPITRE XVIII
  • L'IDÉE DE LA MÉTHODE DES SCIENCES

Omar Khayyam

La renommée d'Omar Khayyam a gagné l'univers. Le nombre de ses admirateurs ne se compte plus. Dans les pays anglo-saxons on pourrait parler d'un véritable culte d'Omar Khayyam. L'Omar Khayyam Club, fondé à Londres en 1892, a donné naissance à une multitude d'institutions analogues.

Il existe au moins douze traductions françaises des Roubaiyat, plusieurs traductions anglaises, allemandes, russes, italiennes, espagnoles, danoises,

hongroises, arabes et turques. Un certain nombre de quatrains ont été traduits encore en d'autres langues, y compris le basque, le yiddish et le tzigane.

Certainement Omar Khayyam est un des poètes les plus lus du monde. À quoi faut-il attribuer cette vogue extraordinaire ? Certains veulent l'expliquer par la beauté séduisante de la traduction, ou plutôt de l'adaptation, anglaise de E. Fitz-Gerald, qui, disent-ils, fut le premier à faire connaître au grand public anglais et américain le poète des Roubaiyat✻.

Explication manifestement insuffisante. Fitz-Gerald avait fait aussi des traductions d'Eschyle et de Calderon. Qui en parle ?

La popularité des quatrains est due à des causes moins fortuites et plus profondes.

Pour exercer une telle attraction sur des hommes si divers de race, de langue et de civilisation, la poésie d'Omar Khayyam doit certainement quelque chose qui répond à des inclinations éternelles de l'âme humaine, quelque chose qui résonne les sentiments constants du cœur cœur.

En effet, Omar Khayyam représente une tournure d'esprit spéciale, un état d'âme particulier, qui n'est pas celui des gens du vulgaire, mais qui se retrouvent assez souvent dans l'élite intellectuelle de tous les pays, de toutes les époques ; surtout dans les périodes de troubles et de transitions comme, par exemple, celle que nous vivons.

Ghiyat ed-Dine Abu'l Fath Omar ibn Ibrahim al-Khayyami✻ naquit vers l'an 1040 à Nichapour, capitale du Khorassan et l'une des trois ou quatre villes les plus brillantes de l'époque. Il y mourut en 1123.

Les origines du poète ne sont pas suffisamment élucidées. La signification du mot « khayyam » qui veut dire « fabricant de tentes », a accrédité la croyance qu'il aurait son métier ou celui de son père.

L'hypothèse n'est pas convaincante. Elle ne s'accorde pas avec la haute situation sociale du savant réputé qui vécut à l'ombre du trône, dans l'intimité des souverains et des vizirs.

Omar Khayyam fit ses études dans sa ville natale et, selon le témoignage

du grand historien Rachid ed-Dine, eut pour condisciples et amis le célèbre ministre Nizam ul-Mûlk et le non moins célèbre Hassan i Sabbah, le « Vieux de la Montagne » des chroniques médiévales.

Les intérêts intellectuels d'Omar Khayyam furent multiples et variés. Il acquit des connaissances profondes en théologie et en philosophie, en logique et en astrologie, branches principales et obligatoires des études universitaires musulmanes. Il avait aussi étudié la médecine et sa renommée de praticien devait être très grande car il fut appelé en consultation lors de la grave maladie du prince Sandjar, futur sultan et protecteur du poète. Les goûts personnels de Khayyam le portaient toutefois vers les recherches scientifiques. C'est surtout comme astronome et mathématicien qu'il gagna ses titres officiels et sa grande renommée de savant. Nous avons déjà eu l'occasion de mentionner qu'il fut directeur de l'observatoire de Merv et joua un rôle éminent dans la réforme du calendrier persan. L'héritage scientifique laissé par Khayyam atteste ses inclinations. Au cours de sa longue vie, il écrivit, paraît-il, en tout, une dizaine de livres✻, la plupart traitant de mathématiques, d'astronomie et de sciences naturelles ; quelques-uns sont consacrés à des questions de métaphysique et un, enfin, est le recueil des célèbres quatrains, les Roubaiyat, qui ont consacré la gloire universelle du poète.

Pour ses contemporains, Omar Khayyam était avant tout un homme de science. C'est ainsi, du reste, pendant plusieurs siècles, pour la postérité. Imad el Dine al-Katib al-Isfahani, qui écrivait dans la seconde moitié du XIIᵉ siècle, parle de lui comme d'un « incomparable savant de son temps, jouissant d'une réputation proverbiale ».

Al Kifti, écrivain du XIIIᵉ siècle, assez hostile à Omar Khayyam, dit « qu'il n'avait pas d'égal en astronomie et en philosophie ».

Les historiens occidentaux confirment ce jugement. G. Sarton appelle le poète, « l'un des plus grands mathématiciens du Moyen Âge »✻.

En Europe comme en Orient, la réputation de savant d'Omar Khayyam avait éclipsé sa renommée poétique au point qu'en 1848 encore, Reynaud pouvait écrire, dans son Introduction à la géographie d'Abû'l-Feda :

« malheureusement, Omar alliait avec l'astronomie le goût de la poésie et du plaisir ».

C'est seulement à partir des traductions de Fitz-Gerald (1859) et de Nicolas (1867) que commença l'ascension vertigineuse de la réputation poétique d'Omar Khayyam en Occident.

En Orient, et en Iran en particulier, encore aujourd'hui, seule l'élite intellectuelle goûte et apprécie à sa juste valeur l'auteur des Quatrains. Pour la masse des lettrés son nom ne vient qu'après ceux de Firdûsi, Sâdi, Hâfiz, Djelal ed Dine Rûmi, Djami et des autres maîtres de la poésie persane.

✦

Le scepticisme religieux et philosophique ; le sentiment angoissé de la fuite de la vie et de la vanité des biens du monde ; l'alternance d'un sombre pessimisme, qui confine au désespoir, avec une résignation sereine, qui se console dans la contemplation d'un visage adorable et dans l'extase du vin, tels sont les thèmes principaux de la poésie d'Omar Khayyam.

Il semble qu'aucune doctrine n'ait présidé à la composition des Quatrains. Il aurait vain d'y chercher un système déterminé. La contradiction règne en maîtresse dans cette poésie, tantôt légère et railleuse, tantôt profonde et poignante.

On s'est donné beaucoup de mal pour savoir si Omar Khayyam était mystique. Les uns l'ont affirmé avec passion ; les autres l'ont nié avec énergie. Chacun forge selon son tempérament ; chacun trouva des citations à l'appui de sa thèse. Après tant de recherches minutieuses et controverses savantes, le mystère demeure entier.

Est-ce pas la preuve que le poète était d'humeur changeante, que le trait principal de sa personnalité était l'anxiété ?

Il est vraisemblable que, selon les circonstances et aux diverses phases de sa vie, Omar Khayyam fut porté tantôt à l'agnosticisme, tantôt à l'orthodoxie, tantôt au mysticisme, le plus souvent, certes, au scepticisme. Il ne persista dans aucune de ses attitudes ; dans aucun il ne se montra volontaire, encore moins agressif.

Sur la terre bariolée, chemine quelqu'un qui n'est ni musulman ni infidèle, ni riche ni pauvre. Il ne révère ni Dieu ni les lois. Il ne croit pas à la vérité. Il n'affirme jamais rien. Sur la terre bariolée, quel est cet homme brave et triste ?

Même dans ses sarcasmes contre les hypocrites et les bigots, il conserve toujours un ton de parfaite courtoisie. Indulgent et ironique, il laisse « les Musulmans aller à la Kaaba, les Chrétiens à l'Église, chacun chercher sa vérité par son propre chemin ». Il chercha lui-même dans diverses voies et nous confia ses doutes et ses déceptions.

Le doute religieux avant tout. Pour un homme qui vécut à une époque de singulière exaltation de la foi, exaspérée par les Croisades, son zèle musulman semble assez désinvolte, sa tolérance parait quelque peu inattendue.

Une main au Coran et une main à la coupe
Tantôt adonnés au licite et tantôt au défendu,
Nous sommes, sous cette voûte de turquoise marbrée,
Ni des mécréants fieffés ni des musulmans parfaits.

★

Le temple des idoles et la Kaaba sont des lieux d'adoration et le carillon des cloches n'est autre chose qu'un hymne chanté à la louange de Dieu Tout Puissant. Le mihrab, l'église, le chapelet, la croix, autant de façons de louer la divinité.

Le doute philosophique ensuite. Homme de science, Omar Khayyam scruta le ciel et chercha dans la sagesse des Anciens la clef de l'énigme. Il essaya de comprendre les causes premières et les fins dernières ; et voici :

Le vaste monde : un grain de poussière dans l'espace ;
Toute la science des hommes : des mots ;
Les peuples, les bêtes et les fleurs des sept climats : des ombres ;
Le résultat de la méditation perpétuelle : rien.

Personne ne sait d'où il vient, où il va. Aucune lumière ne luit dans les ténèbres. Dans le vaste monde, nous nous mouvons comme des somnambules.

Sommeil sur la terre, sommeil sous la terre,
Sur la terre, sous la terre des corps étendus,
Néant partout, désert du néant.
Des hommes arrivent, d'autres s'en vont.

Qui dira le pourquoi de cette apparition éphémère, qui apprendra la raison de ce lugubre chassé-croisé ?

De notre venue et de notre départ, où est l'utilité ?
De la trame de notre vie où est l'étoffe ?
Dans l'orbite de la Roue tant d'âmes pures
se consument et deviennent cendre ; où est la fumée ?

La Roue du Ciel tourne inexorable et broie les existences. Aveugle, elle brise les plus beaux chefs-d'œuvre de la création.

Avant que tu fusses et que la terre au monde
Que d'aurores et de crépuscules se sont renouvelés ;
Va donc doucement lorsque de ton pied tu foules une poussière
Car cette poussière est peut-être ce qui reste d'une jeune beauté.

★

Les détails de la coupe qu'il avait assemblés
Un ivrogne ne se croirait pas permis de les briser ;
Tant de têtes et de pieds délicats, d'une main,
Quel amour les rassembla, quelle haine les brisa ?

★

Le maître qui soigna cet assemblage de belles choses,
Pour quel motif les renvoya-t-il à la destruction ?
S'il était réussi, pourquoi les briser ?
S'il était manqué, à qui la faute ?

Ces questions que se tourmente l'humanité depuis que le monde est monde. Rien n'apaisera son angoisse, car il est qu'une chose, une seule qui soit certaine ; c'est le temps qui fuit, qui s'en va.

Ah viens, laissons les sages bavarder
Rien n'est certain sinon que finit la vie.
La fleur fanée est morte pour toujours
Et tout le reste est folie et mensonge.

Puisqu'il en est ainsi, puisque

Véritablement par métaphore
Nous sommes des marionnettes que le Ciel fait jouer,

à quoi bon se consumer en d'inutiles regrets, à quoi bon se désoler en des récriminations stériles ; acceptons avec résignation le sort que nous ne pouvons changer.

Ô mon cœur, va au-devant de ta destinée
Et ne crois pas qu'elle doit se modifier par amour de toi.

Ne nous laissons pas envahir par le désespoir, affrontons avec courage la mort inévitable.

Ne te chagrine pas à la pensée de ne plus exister demain.
Suppose que tu n'existes plus déjà et réjouis-toi d'être encore.

Jouissons des instants qui nous sont si parcimonieusement mesurés.

Ah, remplissons la coupe qui nous délivre des vains regrets
Et des craintes plus vaines. Demain, que serons-nous ?
Demain ? Pareils aux morts d'il y a sept mille ans.

Le printemps, doucement, évente le visage de la rose.
Dans l'ombre du jardin, suave ami est doux.
Rien de ce que tu peux me dire du passé ne m'est un charme.
Sois heureux d'aujourd'hui ; ne parle pas d'hier.

Les thèmes du vin et de l'amour, du vin surtout, reviennent sans cesse dans la poésie de Khayyam.

Le vin et l'amour sont les seuls remèdes et le suprême consolation des maux de l'existence. Ils adoucissent les souffrances, ils dispensent la joie, ils procurent l'oubli.

Khayyam, si de vin tu es ivre, réjouis-toi,
Si tu es assis avec un être aux joues de tulipe, réjouis-toi…

★

À la saison printanière une idole aux formes de houri
Qui me tend une jarre de vin au bord d'une prairie…

★

Ici-bas, avec du vin et une coupe fais-toi un paradis.
Il (le vin) est brûlant comme le feu, mais pour le chagrin
Il est un calmant comme l'eau de la vie ; bois.

Mais que de tristesse dans ces appels répétés à la joie, que d'amertume dans cet espoir d'oubli.

Le nuage est venu, triste, a pleuré sur la verdure
Sans vin rosé, il ne convient pas de vivre.

Cette verdure-ci flatte aujourd'hui nos regards :
Oh ! la verdure qui naîtra de notre cendre, de qui flattera-t-elle les regards ?

Bois du vin au clair de lune, car la lune
Brillera longtemps mais ne nous retrouvera plus…

L'éloge du vin prend parfois des formes excessives ; la soif d'ivresse devient une véritable obsession :

Une coupe de vin équivaut à cent cœurs et religions ;
Une coupe de vin équivaut au royaume de Chine.

Tous les royaumes pour une coupe de vin précieux ! Tous les livres et toute la science des hommes pour un suave odeur de vin ! Tous les hymnes d'amour pour la chanson du vin qui coule ! Toute la gloire de Feridoun pour le chatoiement sur cette urne !

Cette apologie démesurée du vin paraît assurer à Omar Khayyam une place marquée parmi les plus débauchés des poètes musulmans. Mais que penser alors des quatrains, d'une fraîcheur idyllique, qui exaltent une existence sobre et tranquille ?

Avoir, si possible, un pain de pur froment,
Une gourde de vin, un gigot de mouton,
Être assis tous deux dans une solitude.
Ô vie que ne peuvent s'offrir tous les sultans.

Est-il pas sûr que le vin ne doit procurer que l'oubli passager de nos misères, de nos soucis, que sa seule vertu soit de nous détourner de la méditation et nous abrutissant ? Ne faut-il pas, au contraire, y chercher une réponse, la seule efficace, à nos doutes, à nos espérances ? Ne faut-il pas entendre le vin au sens mystique ?

Jusques à quand disserter de l'Éternité antérieure et de l'Éternité postérieure ?
Elles dépassent ma mesure, la Science et les Œuvres.
Aux heures de joie rien ne peut remplacer le vin.
Toute difficulté, le vin la résout.

Bois du vin : il te délivrera du (souci du) Plus ou du Moins
Et de la préoccupation des soixante-douze sectes.
C'est le vin qui égaie la Raison, le cœur et la Religion.

Ces quatrains, et plusieurs autres analogues, prêtent à double sens et laissent les portes ouvertes à des interprétations mystiques. De telles interprétations, nous l'avons dit, n'ont pas manqué à l'œuvre du poète de Nichapour.

Al-Kifti atteste déjà que « les derniers soufis se sont trouvés d'accord avec une partie des roubaiyat d'Omar Khayyam et l'ont transféré dans leur système et l'ont discuté dans leurs assemblées et réunions privées ». Il est vrai que l'auteur de l'Histoire des Soufis, qui n'avait apparemment pas beaucoup de sympathie pour le poète, ajoute « bien que son sens interne soit affranchi des serpents mordants pour la vie religieuse et des combinaisons remplies de malice ».

Évidemment, dans l'interprétation mystique, le vin et la jarre doivent être compris comme des symboles. Le vin figure l'amour, non l'amour sexuel ou charnel, non l'amour restreint entre deux êtres, l'un d'eux fût-il Dieu lui-même, mais l'amour envers le Créateur et toutes Ses créatures, la caritas dont Saint Paul donne la si magnifique description dans son Épître première aux Corinthiens.

L'Amour et la Charité sont les deux lois suprêmes de la Création. C'est dans l'amour que se résolvent toutes les contradictions. C'est lui qui sauve et absout.

Tout cœur pétri d'affection et d'amour,
Qu'il soit homme de sedjadé✻ ou homme d'église
Au Livre de l'Amour quiconque a son nom inscrit
Est affranchi de l'Enfer et n'a que faire du Paradis.

★

Ne suis pas la Sûnna, néglige les préceptes,
Mais ne retiens à personne même pas la moitié que tu détiens,
Ne sois pas médisant, ne fait de peine à personne
Et moi je te garantis l'autre monde : apporte du vin.

Le symbole du vin et de la coupe est d'ailleurs universel. Nous le retrouvons aussi bien dans les mystères antiques que dans l'Eucharistie. Il revient sans cesse dans la poésie mystique persane et arabe.

✦

Il semble bien qu'Omar Khayyam n'ait prêté aucune importance à son œuvre poétique. Les quatrains ne furent pour lui qu'une distraction à ses heures perdues entre les travaux scientifiques. Il ne songea pas à les réunir en un volume. Des collectionneurs bénévoles s'en chargèrent ceux plus tard ; ils le firent au hasard de leurs trouvailles, sans méthode ni discernement. Un grand nombre de roubaiyat, dont l'authenticité est plus que douteuse fut mis en circulation. Certains quatrains attribués au poète de Nichapour sont des divans d'autres poètes persans. On les appelle les « quatrains errants ». Pour se faire une idée de l'incertitude qui règne en la matière, il suffit de dire que M. Christensen sur les mille deux cent treize quatrains qu'il a catalogués, n'en a retenu que cent-vingt et un comme authentiques, parmi lesquels il a encore admis quinze « quatrains errants »✻.

Les manuscrits diffèrent non seulement par le nombre des quatrains, ce qui serait un moindre mal, mais aussi par leurs thèmes et leur inspiration. Il est certain que beaucoup d'interpolations tendancieuses ont été faites pour faciliter l'interprétation du poète dans un sens ou dans l'autre.

Une confusion extrême, une difficulté quasi insurmontable à dégager la véritable personnalité du maître en sont une autre conséquence. Les jugements les plus contradictoires et les plus extravagants furent prononcés. Ainsi Renan, qui n'en était pas à la première énormité dans l'appréciation des œuvres d'auteurs musulmans, n'a pas hésité à qualifier le sublime poète de Nichapour de « mystique en apparence, de débauché en réalité, d'hypocrite consommé, mêlant le blasphème à l'hymne mystique, le rire à l'incrédulité. »✻

D'autres ont vu en lui un mystique authentique.

« Ce savant, dit un auteur persan du siècle passé, était orné des plus grandes vertus. Parfois il alluma une très haute tenue morale, parfois il s'exposa de différents côtés à la diffamation se comportant selon la doctrine des melameti. »✻

Les Melameti — les blâmés — formaient une curieuse branche des soufis dont les adeptes poussaient l'esprit d'humilité et d'abnégation jusqu'à s'attirer volontairement le blâme et la réprobation du vulgaire✻.

À vrai dire, aucune preuve tangible de l'appartenance d'Omar Khayyam à cette secte n'a été produite jusqu'à présent.

L'hypothèse du mysticisme demeure pourtant plausible. Les recherches modernes faites par les spécialistes aussi compétents que MM. Rosen, Joukovsky, Rempis et Arthur Guy paraissent confirmer le point de vue des partisans de l'interprétation mystique des roubaiyats.

Un argument dont on ne saurait exagérer l'importance milite en faveur de cette thèse. C'est le témoignage d'Omar Khayyam lui-même. Nous le trouvons dans son traité philosophique, le Jardin des cœurs, sur la philosophie première, qui traite de la Connaissance de Dieu et des liens d'amour qui unissent à Ses créatures.

Voici ce qu'on y lit : « Sache que les personnes qui recherchent la connaissance du Seigneur Très Glorieux et Très Haut sont de quatre sortes : 1) Les Logiciens. 2) Les Philosophes… 3) Les Ismaélites. 4) Les Soufis qui n'ont recours ni à la nature et à la pensée ni à la réflexion, mais à l'épuration intérieure et à la réforme des mœurs, pour dégager l'âme douée de parole des impuretés de son corps. Lorsque ce joyau est devenu pur et atteint le regard angélique, les vérités divines deviennent indubitablement apparentes. Cette méthode est la meilleure de toutes, car elle démontre qu'aucune perfection n'est refusée par le Seigneur Suprême. Et c'est une position qui n'est ni interdite, ni voilée autrement que par les impuretés dues à la Nature. Si le voile est écarté, et l'obstacle est éloigné, les vérités des choses apparaissent telles qu'elles sont. Le Prophète l'a dit lui-même :

— Votre Seigneur vous donne des inspirations pendant les jours de votre existence ; exposez-vous donc à les recevoir.

Quelle excellente annonce avec la louange à Dieu et à la faveur de Sa Grâce. »

Les écrivains contemporains d'Omar Khayyam et ceux qui ont écrit le temps après la mort du poète le représentent comme un homme pieux, un orthodoxe se rapprochant des soufis.

Le témoignage est particulièrement intéressant. C'est celui d'Abû'l Hassan Ali Beyhaki. Nous rapporte une opinion attribuée à la plus grande autorité de l'Islam en matière de foi, l'illustre Imam Ghazâli.

Un jour, raconte Bayhaki, le vizir Chihab ûl Islam et Ghazâli discutaient de l'interprétation de certains passages du Coran, lorsque le poète survint : « Voici un connaisseur, s'écria le vizir, et il l'interrogea longuement. Ghazâli, qui avait écouté attentivement les explications de Khayyam, dit à la fin : « Que Dieu augmente le nombre des semblables parmi les savants. Accepte moi parmi tes suivants et accorde-moi ta faveur. Jusqu'à présent, j'estimais impossible qu'il y eût dans le monde un interprète du Coran qui pût remarquer et savoir de telles choses » ; il l'attendait encore moins d'un musulman.

C'est à partir du milieu du XIIᵉ siècle que la réaction contre Omar Khayyam se développa. On le représente comme un dangereux libertin et un athée. C'est l'époque où la funeste influence des Croisades produisait ses fruits en Orient, où la réaction dogmatique contre les œuvres pénétrantes se traduisait par la persécution des philosophes, où l'on détruisait les œuvres d'Ibn Sînâ et condamnait ses disciples.

Or, Omar Khayyam avait été l'un des disciples du grand philosophe. Sur beaucoup de points, il partageait les idées du maître ; plusieurs quatrains portent les traces d'une inspiration analogue.

Si je n'ai jamais enfilé la perle de Ta Puissance
Et n'ai jamais de ma face essuyé la boue du péché,
Malgré tout je n'ai pas sans espoir de Ta Générosité
Moi qui n'ai jamais dit qu'Un faisait Deux.

Il s'agit ici de l'Unité Divine, source de toutes les émanations subséquentes, qui est à la base même du système cosmique d'Ibn Sina.

Il est intéressant de noter qu'il existe un certain nombre de quatrains « errants » qu'on attribue à la fois à Avicenne et à Omar Khayyam ; preuve évidente des affinités d'esprit et de cœur qui unissaient les deux penseurs.

Les témoignages directs qui attestent cette filiation ne manquent d'ailleurs pas. Chams ed Dine Chahrazouri confirme que le Chifa d'Ibn Sînâ était le livre de chevet du poète qu'il le lisait encore au jour même de sa mort.

Ibn al-Kifti confirme qu'il enseignait la science d'Avicenne et il l'inscrit parmi les disciples du grand philosophe.

Mais la foi robuste d'Avicenne dans l'omnipotence de la Raison manquait au sage de Nichapour. Astronome émérite, grand mathématicien, il était incliné, par sa formation scientifique, à l'acceptation des règles de l'intelligence pure ; mais son âme inquiète et tourmentée reculait devant les ultimes conséquences du raisonnement froid et abstrait. Le Dieu impersonnel et lointain des philosophes était impuissant à apaiser l'angoisse éternelle de son pauvre

cœur humain, assoiffé de tendresse. — D'où ce sentiment de tristesse aiguë devant la vie de la science, la vanité de la culture, l'inutilité de l'effort. D'où ces retours vers le Dieu d'Amour et de Miséricorde, ces rechutes, ces blasphèmes, ces désespoirs.

On dit que, vers la fin de sa vie, Omar Khayyam déplora sa jeunesse, consumée en perte, implora la miséricorde de Dieu « pour ce cœur sujet au chagrin, pour les pieds qui l'entraînaient à la taverne, pour les mains qui, malgré lui, atteignaient la coupe », qu'il renonça à la science, alla faire le pèlerinage à La Mecque et mourut en Musulman pieux et croyant.

Est-ce la conséquence d'un désenchantement définitif, est-ce l'ultime consécration d'une foi qui, malgré toutes les vacillations, n'a jamais quitté celui que les contemporains appelèrent « la preuve de l'Islam ».

Qui pourra le dire ? Une équivoque plane sur l'œuvre et sur la vie du grand poète des Quatrains. Elle n'est pas près d'être dissipée.

Mais faut-il déchirer le voile qui nous cache les traits incertains du poète ? N'est-ce pas dans son déchirement intérieur, dans son ballottement entre la foi et l'incrédulité, dans les sursauts d'un cœur qui se révolte contre la cruauté et l'injustice du sort, dans la sagesse de ses appels à l'acceptation sereine de l'inévitable, dans ses contradictions, réelles ou apparentes, que réside le charme ineffable de cette poésie si profondément humaine, si attachante ?

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