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EN Theme
  • Note du traducteur
  • PRÉFACE
  • AVANT-PROPOS À LA TROISIÈME ÉDITION DE « VISAGES DE L'ISLAM »
  • À propos de cette édition
  • Quelques opinions sur la 1ʳᵉ édition de VISAGES DE L'ISLAM
  • PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION
  • AVANT-PROPOS À LA SECONDE ÉDITION
  • CHAPITRE I
    • Coup d'œil sur le monde de l'Islam
  • CHAPITRE II
    • Aperçu de la doctrine de l'Islam
  • CHAPITRE III
    • L'expansion de l'Islam
  • CHAPITRE IV
    • Rapports de l'Orient musulman avec l'Occident chrétien
  • CHAPITRE V
    • Débuts de la civilisation musulmane
  • CHAPITRE VI
    • L'Apogée de la civilisation musulmane
    • Le khalifat abbasside de Bagdad
    • Al-Andalus
  • CHAPITRE VII
    • L'apport de la civilisation musulmane aux sciences
    • École de Bagdad
    • Astronomie
    • Mathématiques
    • Physique et chimie
    • Sciences naturelles — Médecine
    • Géographie
    • Histoire
    • Sciences politiques et sociologie
    • Le Droit
  • CHAPITRE VIII
    • L'apport de la civilisation musulmane à la Philosophie
    • Les Mu'tazilites ou rationalistes de l'Islam
    • Les Mûtekallimines ou orthodoxes de l'Islam
    • Les Philosophes
    • Ibn Sînâ (Avicenne)
    • Ibn Rûchd
    • L'imam Ghazâli
  • CHAPITRE IX
    • Les voies de pénétration de la civilisation musulmane en Occident
  • CHAPITRE X
    • La poésie arabe
  • Al-Mûtanabbi
  • Al-Maarri
  • Poésie lyrique
  • CHAPITRE XI
    • La poésie persane
    • Firdûsi : le Paradisiaque
    • Omar Khayyam
    • La poésie mystique persane
    • Sâdi
    • Djelal ed-Dîne Rûmi
    • Nizâmi
    • Hâfiz
  • CHAPITRE XII
    • La littérature turque
    • Newa'i
    • Fûzûli
  • CHAPITRE XIII
    • Aperçu de l'art musulman
    • La Musique
  • CHAPITRE XIV
    • Grandeur et servitude des Etats issus de l'Empire de l'Islam
  • CHAPITRE XV
    • Les causes de la décadence de la civilisation musulmane
  • CHAPITRE XVI
    • Mouvement de rénovation
  • CHAPITRE XVII
    • Les Pays de l'Islam après la Deuxième Guerre Mondiale
  • CHAPITRE XVIII
    • Conclusion
  • INDEX DES NOMS
  • TABLE DES MATIÈRES
    • CHAPITRE PREMIER
    • CHAPITRE II
    • CHAPITRE III
    • CHAPITRE IV
    • CHAPITRE V
    • CHAPITRE VI
    • CHAPITRE VII
    • CHAPITRE VIII
    • CHAPITRE IX
    • CHAPITRE X
    • CHAPITRE XI
    • CHAPITRE XII
    • CHAPITRE XIII
    • CHAPITRE XIV
    • CHAPITRE XV
    • CHAPITRE XVI
    • CHAPITRE XVII
    • CHAPITRE XVIII
  • L'IDÉE DE LA MÉTHODE DES SCIENCES

CHAPITRE XV

Les causes de la décadence de la civilisation musulmane

De l'an 750 environ jusqu'à la fin du XIIIᵉ siècle la civilisation musulmane règne sans partage sur l'immensité des territoires qui s'étendent du Nil au Pamir.

Héritier des anciennes civilisations de l'Égypte, de la Chaldée, de la Grèce et de Byzance, l'Empire de l'Islam reprend et continue la tradition culturelle de ces vieux pays où notre civilisation est née. Près de six siècles, Damas, Bagdad, Le Caire et les capitales florissantes de l'Espagne musulmane sont des centres somptueux d'où les sciences, les arts et les métiers rayonnent sur l'Afrique du Nord, sur l'Europe entière et sur la moitié de l'Asie jusqu'aux frontières de l'Inde et de la Chine. Toutes les universités de l'Occident sont, à cette époque, tributaires des sciences et de l'esprit philosophique musulmans.

Vers la fin du XIIIᵉ siècle, la source du génie créateur musulman commence à tarir. Une sorte de lassitude intellectuelle, une étrange fatigue nerveuse s'empare du monde de l'Islam. Ce curieux phénomène biologique ne lui est d'ailleurs pas exclusif. La pensée médiévale européenne traversa une crise analogue. Elle en fut tirée par la Renaissance.

Cependant le parallélisme des cultures de l'Occident et de l'Orient se manifesta pendant plusieurs siècles. La rupture ne fut consommée qu'à partir de la révolution industrielle. Tout le long du XVIIIᵉ et une grande partie du XIXᵉ siècle l'Empire Ottoman et la Perse des Séfévides firent encore grande figure. Leur civilisation matérielle était peu inférieure à celle des Etats européens. Leur puissance politique et militaire, leur prospérité économique en imposent à l'Occident.

À partir du XIXᵉ siècle le divorce entre les pensées occidentale et orientale est complet. L'Europe s'engage dans une nouvelle voie, celle des découvertes

et des réalisations techniques. Sur cette voie elle est parvenue à un étonnant degré de puissance politique et de prospérité matérielle. Mais le progrès moral n'a pas suivi cette prodigieuse ascension. Dans sa croyance à l'interdépendance du progrès technique et du progrès moral, l'Occident laissa limiter et obscurcir ses horizons spirituels. Les principes moraux de la société occidentale fondés sur l'enseignement du Christ cédèrent peu à peu le pas à des systèmes philosophiques rationalistes et positivistes, qui aboutirent finalement au matérialisme dialectique et au mythe fallacieux du sang.

L'Orient musulman continua dans le chemin battu de la scolastique. Dans sa soif d'approfondir et de subtiliser les concepts, il s'égara dans les abstractions et perdit la notion des réalités. Une longue et pénible léthargie intellectuelle s'en est suivie. Une décadence politique et économique en furent les conséquences. L'Occident n'a pas manqué d'en accentuer les tares pour des fins égoïstes. La réaction vint de l'excès même de la déchéance des pays de l'Islam.

La recherche des causes générales de la décadence de l'Islam est un sujet palpitant d'intérêt. Il est surprenant que ce sujet n'ait pas encore trouvé son historien. Les auteurs qui l'ont traité jusqu'à présent ne l'ont fait qu'en marge d'autres thèmes généraux et quelquefois très superficiellement. Un certain nombre d'idées erronées et de jugements préconçus ont pu ainsi être mis en circulation sans rencontrer une réfutation méritée.

On a souvent invoqué, par exemple, comme causes essentielles de la décadence de la civilisation musulmane l'incompatibilité de l'Islam avec les progrès de la science et l'influence pernicieuse de l'avènement des Turcs et des Berbères à la direction du monde musulman. En l'état actuel de nos connaissances de la doctrine et de l'histoire de l'Islam, il paraît superflu d'insister sur l'absurdité de la première affirmation. Plusieurs versets du Coran et maints hadiths, dont nous avons eu l'occasion de citer quelques-uns au cours de cet ouvrage, attestent le contraire. À moins de se détourner intentionnellement de la vérité, il est impossible de ne pas reconnaître que l'Islam ne se contente pas d'encourager les sciences, mais qu'il fait encore un devoir à ses fidèles de s'y instruire.

S'il n'en était pas ainsi, si réellement l'Islam était réfractaire au progrès scientifique et à l'esprit de recherche, comment se fait-il que c'est précisément aux premiers siècles de l'Hégire que le monde de l'Islam se plaça à la tête de la civilisation et que c'est aux savants musulmans, et à eux seuls, que revient l'honneur des plus grandes découvertes de l'époque dans toutes les branches des connaissances humaines ? Ces temps furent pourtant ceux où la foi musulmane s'affirmait la plus ardente et où l'enseignement du Prophète conservait encore toute sa fraîcheur.

Certes, cette attitude intellectuelle a subi au cours des siècles une singulière déformation. Le libéralisme intellectuel et le goût de l'expérimentation, qui caractérisent les débuts de la civilisation musulmane, firent place à des spéculations dogmatiques, mises au service d'une orthodoxie purement formaliste. L'esprit critique fut de plus en plus étouffé. Les études théologiques et juridiques, poussées à outrance, chassèrent des écoles les disciplines purement scientifiques pour devenir la principale, voire l'unique préoccupation des docteurs musulmans.

C'est un fait historique indéniable, mais un fait dont la responsabilité n'incombe nullement à la doctrine de l'Islam. L'évolution de l'enseignement musulman dans le sens formaliste et conformiste se fit à l'encontre de l'esprit du Coran et en contradiction avec la tradition du Prophète.

Rien, en effet, ni dans le Coran ni dans la Sûnna, ne justifie la préférence donnée aux études théologiques et juridiques. Bien au contraire. Tout en conseillant aux fidèles l'étude du droit, l'Islam paraît attribuer plus d'importance aux sciences physiques. Le cheikh Tantavi Djaûhari, professeur à l'Université du Caire a relevé dans le livre saint sept cent cinquante versets qui recommandent l'étude des sciences contre cent cinquante qui préconisent celle du droit.

« Rien n'était plus éloigné de la pensée du Prophète, écrit un autre écrivain musulman, S. Khuda Bukhsh, que d'enchaîner l'esprit ou d'imposer des lois fixes et immuables à ses partisans. Le Coran est un livre qui doit servir de guide aux fidèles, mais non d'obstacle dans la voie de leur développement social, moral et intellectuel. »✻

Pour confirmer ce jugement pertinent et clore la discussion, rappelons ces deux hadiths qui résument bien d'autres témoignages analogues : « Un seul mot de science a plus de valeur que la récitation de cent prières » et « Les bienfaits de la science sont supérieurs aux bienfaits de la dévotion. Au jour de la résurrection seront mesurés l'encre employée par les savants et le sang répandu par les martyrs. L'une n'aura pas la préférence sur l'autre. »

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Non moins erronée paraît l'opinion qui veut attribuer la déchéance de la civilisation musulmane aux Turcs et aux Berbères qui se sont substitués comme éléments dirigeants de l'Empire aux Arabes et aux Persans.

« Lorsque l'Islam est tombé aux mains de races grossières, les Berbères et les Turcs, la décadence a commencé », avait écrit Renan. Ce jugement,

repris sans preuve à l'appui par beaucoup d'autres écrivains, est devenu un lieu commun. Il est pourtant en contradiction avec les faits historiques. La décadence avait commencé bien avant l'avènement des Turcs.

Il est clair que les Turcs ne jouèrent aucun rôle dans les luttes mémorables qui opposèrent dès la fin du premier siècle de l'Hégire les Mu'tazilites et les Mûtekallimines et se terminèrent par le triomphe du dogmatisme sur la pensée libre. Les discussions théologiques qui déterminèrent le cours de la pensée musulmane pour les siècles à venir se livrèrent en dehors de ce peuple tard venu à l'Islam.

En ce qui concerne la prépondérance acquise par les gardes mercenaires turcs, qui avaient fini par reléguer les khalifes au rôle de simples marionnettes, il sied de ne pas confondre la cause et les effets. Cette substitution de pouvoir ne fut que la conséquence de l'affaiblissement du gouvernement central, incapable d'imposer silence aux factions de Bagdad et de défendre les frontières de l'Empire.

Les Turcs à Bagdad, comme les Berbères au Maghreb et en Espagne ou les Kurdes et les Circassiens au Caire, n'ont fait que ramasser les rênes du pouvoir tombées des mains débiles des khalifes. La chose ne fut d'ailleurs pas malheureuse pour l'Islam, car elle permit à son Empire de durer pendant plusieurs siècles. La défense victorieuse contre les assauts répétés des Croisés fut l'œuvre des nouveaux maîtres du monde musulman.

On peut se demander quel aurait été le sort des pays arabes si les Ayoubites et les Mamelouks n'avaient pris à l'époque la défense de la Syrie et de l'Egypte. Si l'on en juge par l'exemple de l'Espagne, on peut présumer qu'il n'y aurait à l'heure qu'il est pas un seul Musulman sur toute l'étendue de ces vastes territoires.

Quant aux conséquences culturelles du morcellement de l'Empire abbasside et du remplacement des khalifes arabes par les dynasties turques, kurdes ou berbères, un jugement bien différent de celui de Renan et de ses émules fut émis par M. Gautier dans son beau livre sur les Mœurs et Coutumes des Musulmans.

Après avoir constaté qu'au moment où « le sabre de l'Islam échappe aux mains épuisées des Arabes, il est relevé par les Turcs et les Berbères », l'éminent professeur à l'Université d'Alger fait cette remarque intéressante : « Et voici qui est curieux, c'est alors seulement qu'apparaît tout de suite pour s'épanouir prodigieusement la grande civilisation musulmane. »✻

Cette assertion est, évidemment, quelque peu exagérée. La période turque ne commence en effet qu'au khalifat de Mûtawakkil, vers le milieu du

IXᵉ siècle, donc après les règnes brillants de Harûn al-Rachid et d'al-Mamûn qui peuvent être considérés comme une des périodes les plus brillantes de la civilisation musulmane. Il reste néanmoins acquis que, partout où les diverses dynasties turco-mongoles, kurdes ou circassiennes succédèrent aux Abbassides et aux Fatimites, la civilisation musulmane n'a point rétrogradé. Souvent elle connut, au contraire, une nouvelle ère de prospérité. L'explication en est simple. La période décadente du khalifat abbasside est caractérisée par une anarchie avancée dans l'administration et par des troubles populaires. Ils ne pouvaient être sans entraver le développement normal de la civilisation. Avec le sens inné de l'ordre et de la discipline qui les distingue, les Turcs surent assurer aux pays dont ils prirent le contrôle une période relativement longue de paix et de sécurité. L'essor de la civilisation matérielle, la renaissance des sciences et des arts en furent les conséquences naturelles. Pleins d'estime et d'admiration pour les réalisations des génies arabe et persan, les nouveaux convertis n'avaient pas d'autre ambition que d'imiter l'exemple et de marcher sur les traces de ceux qui les avaient précédés dans la direction de l'Islam. C'est aux époques des Ghaznévides, des Seldjukides, des Khwarezmiens, des Hamdanides d'Alep, en effet, que se rattachent quelques-uns des noms les plus illustres de savants, de philosophes et de poètes musulmans. Qu'il nous suffise de mentionner al-Birûni, al-Ghazâli, Firdûsi, Omar Khayyam, Attar, Sâdi, Djelal ed-Dine Rûmi.

Certes, la conquête mongole et les campagnes de Tamerlan furent accompagnées de grands ravages et de la destruction de nombreux monuments d'art irremplaçables. Mais, dès que leur pouvoir fut solidement assis, les héritiers de ces terribles conquérants ne tardèrent pas à se civiliser et se montrèrent des mécènes aussi fastueux que généreux. Ce n'est pas pour rien que toute une période de la civilisation musulmane en Asie Centrale porte le nom de Renaissance timouride.

En traitant de la littérature turque et de l'art musulman, nous avons eu l'occasion de parler de monuments seldjukides et des goûts littéraires et artistiques des grands sultans de la maison d'Osman qui jetèrent un lustre éclatant sur les premiers siècles de l'Empire ottoman.

Comment ne pas se rappeler, d'autre part, les fastes de la civilisation musulmane sous les empereurs mogols des Indes et ne pas s'incliner devant les figures augustes d'un Babûr ou d'un Akbar ?

Comment oublier enfin la puissance et l'éclat de l'Egypte du milieu du XIIIᵉ au milieu du XVᵉ siècle, sous les dynasties mameloukes des Baharites et des Bordjites ?

✦

Il semble bien que le déclin de la civilisation musulmane s'explique avant tout par le triomphe de l'esprit dogmatique et formaliste sur celui de la libre discussion. Mais pourquoi cette tendance a-t-elle pu prévaloir à tel point que tout esprit de critique et de recherche scientifique fut pratiquement banni de l'enseignement musulman et ceci à l'encontre de l'esprit du Coran et au mépris de l'exemple donné par les premiers siècles de l'Islam ?

M. Lothrop Stoddard, dans sa précieuse étude sur le Nouveau monde de l'Islam, émet à ce sujet des considérations intéressantes. « L'Islamisme, dit-il, avait converti des millions d'hommes, de races et de sectes nombreuses, mais il les avait assimilés très imparfaitement. Lorsque l'Islamisme eut été adopté par des peuples non arabes, ils interprétèrent instinctivement le message du Prophète conformément aux tendances particulières de leur race et de leur culture, ce qui eut pour résultat de déformer et de corrompre l'Islamisme primitif. » Après avoir parlé de l'essor brillant de la civilisation « sarrazine » au début de l'ère musulmane et souligné l'esprit libéral qui animait les Mu'tazilites dans leurs discussions avec les partisans de l'école conservatrice, « dont beaucoup étaient des chrétiens convertis, encore imbus des traditions de l'orthodoxie byzantine », l'auteur américain poursuit : « Naturellement la lutte entre les tendances fondamentalement adverses du rationalisme et du traditionalisme fut longue et acharnée. Cependant son résultat final n'eut rien d'inattendu. Tout conspirait à favoriser le triomphe du dogme sur la raison : en effet, la tradition historique de l'Orient (tradition qui s'inspirait en grande partie de facteurs dépendant de la race et du climat) tendait à l'absolutisme. Cette tradition avait été interrompue par l'invasion des farouches libertaires du désert, mais la tendance primitive s'affirma bientôt de nouveau, stimulée par la transformation en despotisme de la démocratie théocratique qu'avait été le khalifat. Ce triomphe de l'absolutisme dans le domaine politique assura son triomphe dans tous les autres domaines également. Car à la longue le despotisme ne peut pas plus tolérer la liberté de pensée que la liberté d'action. »✻

La même idée a été exprimée par le célèbre orientaliste hongrois Vambéry qui avait écrit : « Ce n'est pas l'Islam et ses doctrines qui ont dévasté la

partie occidentale de l'Asie et occasionné le triste état de choses actuel, mais c'est la tyrannie des princes musulmans qui a perverti à dessein la doctrine du Prophète. »✻

Ici nous touchons aux tares de structures de l'Etat musulman tel qu'il s'affirma après la transformation de la république théocratique de Médine en monarchie absolue des Omeyades et des Abbassides. Elles peuvent être résumées ainsi : l'hypertrophie du pouvoir despotique du chef de l'Etat ; la fragilité de l'administration, sujette à des perturbations à chaque changement de règne ; le décalage trop grand entre le pouvoir suprême, lointain et absolu, et la masse égalitaire de la population à la merci de pouvoirs locaux souvent arbitraires ; l'absence d'une forte classe moyenne et d'une hiérarchie sociale à la fois souple et stable.

Ces défauts sont communs à toutes les grandes monarchies militaires qui avaient précédé l'Empire de l'Islam. Ils sont imputables à la tradition politique vicieuse de l'Orient antéislamique, nullement à l'esprit de l'Islam.

L'Etat de l'Islam fut conçu par le Prophète et réalisé par les quatre premiers khalifes électifs comme une société fraternelle d'hommes libres, basée sur les principes d'égalité et de justice sociale. Nous avons eu l'occasion de mentionner au début de cet ouvrage le discours que le khalife Abû Bakr prononça lors de son élection à la magistrature suprême. Nous nous permettons de revenir sur ce discours qui exprime la doctrine politique de l'Islam dans sa pureté première. « O mes compagnons, dit le premier vicaire du Prophète, vous m'avez choisi moi, le plus indigne d'entre vous, pour être votre khalife. Soutenez-moi tant que mes actions seront justes. Sinon avertissez-moi, rappelez-moi à mon devoir. La vérité seule est désirable et les mensonges sont méprisables. Comme je suis le défenseur des faibles, ne m'obéissez qu'aussi longtemps que j'obéirai au Charia✻. Mais si vous voyez que je m'en écarte dans le plus petit détail, ne m'obéissez plus. »

Ce discours n'est qu'une paraphrase du hadith du Prophète qui dit : « Je ne suis qu'un homme ; quand je vous commande quelque chose au sujet de la religion, faites-le, mais quand je vous donne des ordres sur les affaires du monde, alors je ne suis qu'un homme. »

Ainsi, le caractère et les limites du pouvoir du souverain sont clairement déterminées. Sa responsabilité devant la loi, qui est « fondamentalement

démocratique et opposée par excellence à l'absolutisme »✻, et devant l'opinion publique est nettement définie.

« L'Islamisme est encore la religion la plus démocratique du monde, une religion qui favorise à la fois la liberté et l'égalité. S'il a jamais existé un gouvernement constitutionnel, ce fut celui des premiers khalifes », écrit Vambéry.✻

On sait que les principes démocratiques et républicains de l'âge héroïque de l'Islam ne survécurent pas longtemps au transfert de la capitale de l'Empire de Médine à Damas et, plus tard, à Bagdad, ces berceaux des vieilles autocraties despotiques. L'Etat de l'Islam, subissant l'influence des traditions séculaires du milieu, prit de plus en plus le caractère d'un empire groupé autour d'un seul individu dont aucune institution ne freinait les caprices.

Tant que les personnes placées à la tête de l'Empire étaient des chefs de valeur comme les premiers Oméyades ou des souverains de génie comme les grands Abbassides Harûn al-Rachid et al-Mamûn, les défauts inhérents à un tel système ne se faisaient pas trop sentir. L'Empire prospérait. Lorsque des hommes médiocres leur succédèrent l'inévitable devait s'accomplir. L'immense Empire qui, faute d'assises constitutionnelles et sociales solides, ne se maintenait que par l'énergie et le prestige des chefs d'Etat, se vit en butte à des difficultés insurmontables. Des discussions étaient nées entre les Arabes des diverses parties de l'Empire. L'esprit de solidarité engendré par les liens du sang et la discipline librement consentie était relâché. Les querelles de clans et de tribus menaçaient l'ordre intérieur. Aux frontières, les peuples hostiles, refoulés mais non réduits, s'agitaient. Pour imposer silence aux factions à l'intérieur et pour défendre les possessions extérieures de l'Etat, les faibles successeurs des grands bâtisseurs de l'Empire ne trouvèrent pas d'autre ressource que de recourir aux services de gardes mercenaires. Le règne des prétoriens que cette méthode lamentable devait engendrer eut pour les khalifes les mêmes conséquences que pour les empereurs romains d'Occident et les basilei de Byzance qui, eux aussi, et dans des conditions semblables, avaient fait appel à des gardes étrangères.

Les uns et les autres ne tardèrent pas à devenir des prisonniers et des jouets impuissants des forces qu'ils avaient inconsidérément suscitées.

Ces causes politiques de l'affaiblissement du pouvoir des khalifes devaient encore être accentuées par le relâchement de la moralité des classes dirigeantes. La simplicité de vie, le dévouement parfait à la chose publique, le respect du

principe d'égalité de tous les croyants, étaient les traits caractéristiques des premiers successeurs du Prophète. Ces qualités, qui avaient assuré à l'Islam ses premiers triomphes, ne se manifestaient plus depuis longtemps. La soif effrénée de richesses, le goût d'une existence oisive et nonchalante, le népotisme et le favoritisme avaient remplacé chez les khalifes fainéants et leur entourage les vertus austères d'un Abu Bakr ou d'un Omar.

En analysant les causes de décadence de l'Espagne musulmane, M. Cardonne écrit : « Le luxe, les richesses et les délices d'une vie oisive et voluptueuse avaient énervé le courage des Maures. L'ambition de quelques particuliers et la passion de dominer furent le germe funeste des divisions qui les déchirèrent et armèrent les uns contre les autres. Les Chrétiens en profitèrent pour s'agrandir et pour faire des conquêtes. »✻

✦

À ces raisons d'ordre politique et moral devaient se joindre des facteurs matériels non moins importants. La révolution économique qui s'est produite au début de l'âge moderne fut fatale pour les pays de l'Islam.

La découverte de l'Amérique et des voies maritimes conduisant de l'Ouest à l'Inde et à l'Extrême-Orient changèrent les rapports des forces dans l'univers. L'importance de l'Empire musulman, comme des puissants Etats qui le précédèrent sur les mêmes espaces, fut déterminée par sa position sur les grandes voies de communication de l'Ancien Monde. Les routes qui reliaient l'Occident aux sources des épices et de la soie passaient par le Proche-Orient et l'Afrique du Nord. C'est par ces pays de transit obligatoire que se faisaient dans l'Antiquité et dans le Moyen Age les échanges des marchandises, des idées, des sciences et des courants artistiques. C'est grâce à cette situation privilégiée qu'ils jouèrent un rôle décisif dans l'histoire du commerce et de la civilisation.

Les voies de communication intercontinentales menaient alors de l'Asie orientale et sud-orientale aux côtes de la Méditerranée où se trouvaient les grands entrepôts du commerce mondial. De là, par la Méditerranée, elles se reliaient aux réseaux routiers de l'Europe du sud.

La plus méridionale de ces grandes voies avait pour point de départ Ceylan, entrepôt richissime de l'Extrême-Orient. Elle traversait l'Océan Indien et touchait Aden. Là elle bifurquait. Une route, caravanière, longeait la côte ouest de la péninsule arabe et aboutissait à la Méditerranée en Syrie. L'autre,

maritime, menait par la Mer Rouge au Golfe de Suez, d'où les marchandises parcouraient la Basse Egypte et atteignaient l'Occident par Alexandrette.

La seconde grande voie partait aussi de Ceylan, longeait la côte indienne et aboutissait au Golfe Persique. Elle remontait ensuite la Mésopotamie et se dirigeait vers la Syrie et l'Anatolie.

La troisième voie, connue sous le nom de route de la soie, était exclusivement terrestre. Elle unissait la Chine à la Perse du nord, en passant par l'Asie Centrale. De la Perse elle se dirigeait soit vers la Mer Noire soit directement vers la Méditerranée par les routes de Mésopotamie et de Syrie.

À l'époque de la grandeur musulmane, cette route passait dans son plus grand parcours par les terres de l'Islam. Elle était de beaucoup la plus importante. Une animation constante y régnait. Les caravanes la parcouraient en files quasi ininterrompues. Leur va-et-vient constituait une inestimable source de richesse pour les gouvernements et les habitants des pays qu'elle traversait. Les premiers exerçaient sur les marchandises les droits de douane et de péage, les seconds logeaient les marchands voyageurs dans d'innombrables caravansérails, leur louaient des bêtes de somme et fournissaient des gardes de caravanes.

L'extraordinaire essor économique de l'Empire de l'Islam et l'épanouissement de sa civilisation matérielle s'expliquent aisément par ce rôle lucratif d'intermédiaire et de régulateur des marchés d'Orient et d'Occident qui était le sien et aussi par le fait que, durant des siècles, les centres principaux de distribution du commerce mondial se sont trouvés sur les côtes orientales de la Méditerranée.

La découverte des voies interocéaniques reliant directement l'Europe à l'Inde et à l'Extrême-Orient, et l'avènement des puissances maritimes, le Portugal et l'Espagne d'abord, la Hollande et l'Angleterre ensuite, portèrent un coup terrible à l'économie de l'Empire musulman.

Le trafic maritime, moins onéreux et plus confortable, réduisit grandement les échanges terrestres. L'Orient musulman, dont la prospérité fut déterminée en majeure partie par le transit des marchandises par les routes caravanières ne s'est jamais relevé du coup.

D'autres facteurs ne manquèrent pas, à la longue, de mettre les pays de l'Islam dans un état d'infériorité vis-à-vis des Etats européens, par exemple, la concentration de tout le système bancaire entre les mains des Juifs et des Chrétiens et l'exploitation insuffisamment intensive du travail servile.

M. Massignon a consacré à ce sujet un passage suggestif dans son étude sur « La Situation de l'Islam ».✻

De son côté, M. Gardet, développant les remarques de M. Massignon s'exprime ainsi :

« Dès ses débuts, et surtout depuis la prise du pouvoir par les Oméyades (an 37 de l'Hégire — 661 de J.-C.) l'Islam entreprit, du point de vue économique, une large exploitation des terres conquises. Les bénéficiaires en étaient avant tout les gouverneurs arabes, descendants pour la plupart des grands marchands caravaniers de la Mecque. Cependant, la loi politico-religieuse coranique interdit au croyant toute usure, voire tout prêt à intérêt, et tout commerce de métaux précieux. L'Islam confia donc ces opérations bancaires à ses « tributaires » juifs et chrétiens, juifs de préférence. Le monde musulman se couvrit d'un réseau d'organisation bancaire au service de l'Etat arabe, cependant que se développait l'emploi d'une main-d'œuvre servile (« coloniale ») dans les ateliers urbains ou agricoles. L'Islam offrit alors ce paradoxe de condamner comme contraire à sa loi propre le principe de fécondité intrinsèque de l'argent et de favoriser la constitution, par des non musulmans, d'un large système bancaire, maître et contrôleur de la production et des échanges. »✻

C'est d'Islam que passa en Occident, dès le Haut Moyen Age et surtout à partir du XIIIᵉ siècle, la technique bancaire et son organisation.

En parlant des causes économiques de la décadence, il faudrait aussi s'arrêter longuement sur l'importante question du changement de climat et de régime des eaux et des forêts dans les vastes régions de la Syrie du Nord et de l'Irak qui ruinèrent tout un système d'irrigation savamment monté et transformèrent une grande partie de ces provinces florissantes en un désert stérile et désolé. Force nous est d'y renoncer.

Mentionnons cependant encore un facteur, que François Bernier, médecin français du Grand Mogol Aurengzeb, fut le premier à relater dans sa Lettre à Monsieur Colbert et qui, selon lui, serait directement ou indirectement à l'origine de la décadence dans les domaines les plus variés : agriculture, technique, arts. Ce facteur est l'accaparement des terres par les souverains, la suppression presque totale de la propriété terrienne privée qui engendra « la pauvreté, l'ignorance, la peur, le dégoût du travail bien fait en dépit de l'habileté des artisans. »✻ Cette thèse fut reprise au siècle suivant par Montesquieu.

En parlant des abus de princes il est impossible de passer sous silence l'action néfaste des ulemas serviles qui couvrirent de leur autorité morale les pires iniquités de leurs maîtres despotiques.

Ces remarques rapides sur quelques-unes des causes principales du déclin de la civilisation musulmane ne suffisent certes pas à éclairer un sujet obscur et délicat entre tous.

Nous aurions voulu insister davantage sur la déformation historique des principes politiques et moraux de l'Islam, qui aboutit aux formes despotiques du pouvoir, sur la fragilité de l'ordre social, sur l'instabilité des fortunes et l'insécurité qui en furent les conséquences funestes. Ce sont ces vices de structure qui empêchèrent en Orient musulman la formation d'une forte bourgeoisie et des classes moyennes sur lesquelles s'édifièrent les Etats policés de l'Occident moderne.

Mais ce thème demanderait à lui seul un livre.

De toute façon, il est impossible d'épuiser le sujet. Contentons-nous donc de ces fugitives allusions. Peut-être pourront-elles donner une idée de la complexité et de l'intérêt extrême du problème.

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