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EN Theme
  • Note du traducteur
  • PRÉFACE
  • AVANT-PROPOS À LA TROISIÈME ÉDITION DE « VISAGES DE L'ISLAM »
  • À propos de cette édition
  • Quelques opinions sur la 1ʳᵉ édition de VISAGES DE L'ISLAM
  • PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION
  • AVANT-PROPOS À LA SECONDE ÉDITION
  • CHAPITRE I
    • Coup d'œil sur le monde de l'Islam
  • CHAPITRE II
    • Aperçu de la doctrine de l'Islam
  • CHAPITRE III
    • L'expansion de l'Islam
  • CHAPITRE IV
    • Rapports de l'Orient musulman avec l'Occident chrétien
  • CHAPITRE V
    • Débuts de la civilisation musulmane
  • CHAPITRE VI
    • L'Apogée de la civilisation musulmane
    • Le khalifat abbasside de Bagdad
    • Al-Andalus
  • CHAPITRE VII
    • L'apport de la civilisation musulmane aux sciences
    • École de Bagdad
    • Astronomie
    • Mathématiques
    • Physique et chimie
    • Sciences naturelles — Médecine
    • Géographie
    • Histoire
    • Sciences politiques et sociologie
    • Le Droit
  • CHAPITRE VIII
    • L'apport de la civilisation musulmane à la Philosophie
    • Les Mu'tazilites ou rationalistes de l'Islam
    • Les Mûtekallimines ou orthodoxes de l'Islam
    • Les Philosophes
    • Ibn Sînâ (Avicenne)
    • Ibn Rûchd
    • L'imam Ghazâli
  • CHAPITRE IX
    • Les voies de pénétration de la civilisation musulmane en Occident
  • CHAPITRE X
    • La poésie arabe
  • Al-Mûtanabbi
  • Al-Maarri
  • Poésie lyrique
  • CHAPITRE XI
    • La poésie persane
    • Firdûsi : le Paradisiaque
    • Omar Khayyam
    • La poésie mystique persane
    • Sâdi
    • Djelal ed-Dîne Rûmi
    • Nizâmi
    • Hâfiz
  • CHAPITRE XII
    • La littérature turque
    • Newa'i
    • Fûzûli
  • CHAPITRE XIII
    • Aperçu de l'art musulman
    • La Musique
  • CHAPITRE XIV
    • Grandeur et servitude des Etats issus de l'Empire de l'Islam
  • CHAPITRE XV
    • Les causes de la décadence de la civilisation musulmane
  • CHAPITRE XVI
    • Mouvement de rénovation
  • CHAPITRE XVII
    • Les Pays de l'Islam après la Deuxième Guerre Mondiale
  • CHAPITRE XVIII
    • Conclusion
  • INDEX DES NOMS
  • TABLE DES MATIÈRES
    • CHAPITRE PREMIER
    • CHAPITRE II
    • CHAPITRE III
    • CHAPITRE IV
    • CHAPITRE V
    • CHAPITRE VI
    • CHAPITRE VII
    • CHAPITRE VIII
    • CHAPITRE IX
    • CHAPITRE X
    • CHAPITRE XI
    • CHAPITRE XII
    • CHAPITRE XIII
    • CHAPITRE XIV
    • CHAPITRE XV
    • CHAPITRE XVI
    • CHAPITRE XVII
    • CHAPITRE XVIII
  • L'IDÉE DE LA MÉTHODE DES SCIENCES

CHAPITRE XII

La littérature turque

Nous avons vu, à propos des historiens et des géographes musulmans, que les Turcs ont eu des prosateurs distingués qui laissèrent des œuvres appréciées. Leur apport à la poésie ne fut pas moins honorable.

Leurs meilleurs poètes nous ont légué des œuvres d'une grande délicatesse, baignées d'une atmosphère de douceur mélancolique et d'une sensibilité toute particulière, assez inattendue chez cette nation guerrière et réaliste.

Il est vrai que, en dehors de la poésie purement populaire des contes et des proverbes, le génie littéraire turc n'a pas montré beaucoup d'originalité. Les influences arabo-persanes que les Turcs subirent ils s'en entrèrent dans la communauté de l'Islam déterminèrent, pour plusieurs siècles, le cours de la littérature surtout, dont les goûts artistiques de ce peuple. Dans la poésie ottomane, l'influence persane se révéla particulièrement tenace et durable. Elle se prolonge du XIIIᵉ siècle au XVIIIᵉ. Les poètes, très nombreux✻, de cette longue période, sont avant tout des stylistes. « Avec ces poètes, écrit Gibb, la manière vient avant la matière, ce qu'ils disent les intéresse relativement peu, le grand objet est : comment le dire. Une vingtaine de thèmes leur ont suffi pendant des siècles ; ils les présentent sans cesse à nouveau, parés de beautés de langage toujours nouvelles, ornés des modulations les plus subtiles de la fantaisie, jusqu'à ce que leurs œuvres montrent une harmonie de sons, un éclat de l'esprit, une habileté de thèmes incapables de donner un plaisir esthétique intense à ceux qui, par leurs goûts et leur éducation, sont aptes à les comprendre »✻.

Au XVIIIᵉ siècle, des tendances nouvelles commencent à se manifester dans la littérature ottomane. Visiblement, on se dégage de l'ascendant du génie persan, si différent du sien propre. Une ère de littérature nationale paraît débuter. Le mouvement reste pourtant sans lendemain. Les grands poètes de la seconde moitié du siècle ne trouvèrent pas de successeurs dignes d'eux. Cette première réaction contre le persianisme déclina en licence et sombre dans l'anarchie. Le commencement du XIXᵉ siècle marque le retour de l'hypothèque persane et, d'une plus grande décadence de la littérature ottomane. C'est alors que, sous l'impulsion de quelques écrivains de talent, une nouvelle réaction se produit contre les anciens canons de la littérature classique, et la période de la « littérature turque européenne » commence.

Les lettres turques se dégagent définitivement de la tutelle persane mais tombent presque entièrement sous l'influence de la littérature française. Cette influence, qui paraissait toujours heureuse, se révéla quelquefois décevante. Les auteurs turcs n'ont pas toujours su discerner dans la littérature française ce qui était digne d'être suivi et ce qui ne l'était pas.

L'emprise française fut totale jusqu'à la révolution de 1908. L'échec complet des conceptions « ottomanes » des « Jeunes Turcs », désireux de la réconciliation et de la collaboration fraternelle de tous les peuples de l'Empire dans un État libéral et moderne, fut une grande déception de l'élite intellectuelle turque. Il affaiblit à la fois les positions des « occidentalistes » et des « panislamistes » et accéléra le développement du mouvement nationaliste turc qui trouva son aboutissement dans l'actuelle République d'Ankara.

Le courant intellectuel qui détermina et suivit cette évolution eut une profonde répercussion sur la littérature.

La devise de « l'art pour l'art », qui fut celle des protagonistes de la littérature française de la fin du siècle passé, fit place à la devise « l'art pour la vie ». Cette vie fut comprise comme celle de la masse du peuple, non celle d'une mince couche de société hautement civilisée à laquelle s'adressait l'ancienne littérature ottomane. On commença à s'intéresser au folklore, le plus souvent aux emprunts heureux à la littérature populaire. La langue se simplifia. Des mots d'origine arabe et persane employés là à des mots turcs injustement bannis du vocabulaire littéraire. Malheureusement, la purification de la langue, légitime et nécessaire en elle-même, n'alla pas sans quelques excès. Les termes arabes ou persans parfaitement assimilés et harmonisés avec la langue turque furent remplacés par des emprunts disgracieux et inutiles aux langues européennes. Il paraît que cet attentat à l'esthétique de la langue finira par provoquer une saine réaction dans le pays. La recherche des voies nouvelles, qui finiront par doter

la Turquie d'une littérature d'inspiration et de forme purement nationales, se poursuit activement. L'avenir seul pourra nous dire quels en seront les résultats.

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Certains historiens ont affirmé que la littérature turque n'a subi aucune influence arabe, qu'elle fut façonnée exclusivement sur le modèle persan.

« Les Turcs, écrit Gibb, ne connaissaient qu'une seule littérature, celle des Persans. »

Tel quel, le jugement peut paraître peu péremptoire. Pour ne pas encourir le reproche d'exagération, il demande une mise au point. Il semble en effet douteux, en parlant des lettres turques, de faire abstraction des influences arabes. Il est par contre incontestable que les influences s'exercèrent surtout à travers la médiation persane. Mais cette influence elle-même n'atteignit son plus haut point de perfection que par contact avec les conquérants arabes et le sublime idéal religieux dont ils étaient porteurs. Il n'est pas téméraire d'affirmer que toute la grande poésie mystique persane n'est-ce pas le fruit d'une rencontre heureuse de l'esprit monothéiste de l'Islam et des réminiscences zoroastriennes et bouddhistes du peuple iranien.

S'il est d'autre part évident que au cours de plusieurs siècles l'influence persane domina les lettres turques, il convient d'éviter toute outrance dans le verdict. Quelques auteurs ont tendance à soumettre complètement la littérature turque aux modèles persans et à n'y voir qu'une imitation servile, sinon une traduction pure et simple des maîtres iraniens. Une pareille appréciation est manifestement injuste. Ces auteurs paraissent ignorer le lecteur en garde contre de tels jugements excessifs. Leurs auteurs paraissent ignorer aussi bien le charme subtil et naturel du lyrisme ottoman classique, avec ses notes si particulières de tristesse désabusée et joviales de la poésie populaire, où elle se reflète, avec son ton de spontanéité et de malice innocente, la nature franche et réaliste du peuple turc. Ils n'accordent pas l'attention méritée aux traits spécifiques du mysticisme turcs, tels qu'ils se manifestent par exemple dans les œuvres des poètes « bektachis ». Le mysticisme de cet ordre hétérodoxe est beaucoup moins abstrait et plus social que le soufisme persan. Il est certainement plus représentatif de l'esprit et du caractère national turcs que les visions extatiques des « mevlewis », qui sont demeurés dans la tradition islamique arabo-persane.

Une note plus ondée, paraît juste croyons-nous, est donnée par von Hammer-Purgstall, qui mérite, à côté de Gibb, la source la plus importante, en langue européenne, pour la connaissance de la littérature ottomane.

« Sans avoir, écrit-il, le génie poétique inné des Arabes et des Persans,

les Turcs ont su assembler les trésors de la culture de ces deux peuples et ils se comportent à ce point de vue envers eux en tant qu'autres comme les Arabes et les Persans envers les Romains envers les Grecs… Comme Homère et Hésiode sont reflétés par Virgile ; Pindare, Alcée, Sapho, Anacréon par Horace ; Ménandre par Plaute et Térence, de même la poésie persane et arabe est reflétée par les poètes osmanlis ». Et von Hammer ajoute que les Turcs ont su conserver le don prestigieux de l'Iran, non « comme des fleurs desséchées dans un herbier », mais comme une plante ranimée d'une vie nouvelle, rayonnante de couleurs et de sève.

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La littérature turque est antérieure à la conversion des tribus turques à l'Islam. C'est en langue ouïgoure et avec l'écriture ouïgoure qu'elle débuta. L'islamisation ne mit pas fin à son emploi. Elles ne tombèrent en désuétude que peu à peu, par suite de l'adoption croissante de mots arabes et persans. L'écriture ouïgoure était encore largement répandue à l'époque de l'invasion mongole, au début du XIIIᵉ siècle. Les premiers centres de l'activité littéraire turque dans le monde islamique paraissent avoir été à Kachgar et dans le Khwarezm. Plus tard, avec les migrations qui portèrent les tribus conquérantes turques de Mongolie à travers l'Asie Centrale et l'Anatolie jusqu'au bord de l'Adriatique, d'autres centres importants se formèrent. La littérature turque se divisa en deux branches, celle des Turcs orientaux qui emploient le dialecte djagatay et azeri, et celle des Turcs occidentaux, qui utilisent le dialecte osmanli.

La littérature turque n'était pas grande dès ses débuts. Elle s'accentua au cours de l'histoire. Malgré les guerres qui désolèrent les sultans ottomans Tamerlan d'abord, les chahs de Perse ensuite, les échanges culturels entre les diverses parties du monde turc furent constants. Les œuvres littéraires écrites en Asie Centrale pénétraient jusqu'aux extrêmes limites de la Roumélie✻ et les pièces composées au bord du Bosphore faisaient les délices des princes mogols de l'Inde. Seule la conquête de la Russie, au début du XIXᵉ siècle, dans la Perse du Nord, qui désigne aujourd'hui sous le nom de République Soviétique d'Azerbaidjan, et la pénétration russe en Asie Centrale mirent fin à ce commerce intellectuel et consommèrent la rupture entre l'Empire ottoman et les Turcs orientaux.

La littérature turque en dialecte djagatay connut son apogée dans la seconde moitié du XVᵉ siècle, avec Mir Ali Chir Newa'i et Baber, le célèbre roi d'Afghanistan, conquérant de l'Inde. Les mémoires de ce dernier, le

« Babour Nameh »✻ sont considérés comme l'un des meilleurs exemples de prose djagatay. Le savant russe Berthels a spécialement étudié la littérature djagatay et comparé les poètes en dialecte avec les poètes persans qui exercèrent sur lui leur influence. Il caractérise les différences dans les termes suivants : « À la perfection de la forme, qu'on rencontre fréquemment dans les œuvres arabes et la finesse des idées des œuvres persanes, s'ajoute ici le réalisme turc ; les œuvres des poètes djagatays, grâce à leur langue plus simple et à la marche plus directe de leur pensée donnent aussi l'impression d'un plus grand réalisme que leurs modèles persans »✻.

La littérature en dialecte azeri eut pour produit l'illustre Fûzûli, le grand poète en langue turque. Gibb le qualifie de « génie sublime qui, à toute époque et dans toute nation, aurait pris place parmi les immortels »✻.

La littérature turque osmanli débute en Asie Mineure, au XIIIᵉ siècle, sous le règne des Seldjoukides. C'est une période de domination des langues arabe et persane. La première est la langue religieuse et scientifique, dans laquelle s'écrivent les documents de l'État et les actes officiels et diplomatiques ; la seconde est celle de la cour et des nombreux savants et lettrés de l'entourage des sultans. Le turc n'est employé que dans les rapports avec le peuple et aura beaucoup à lutter avec l'arabe et le persan pour devenir une langue littéraire.

Un des facteurs qui contribuèrent le plus puissamment au développement de la littérature à cette époque fut la diffusion des idées mystiques venant de l'Asie Centrale. L'Anatolie, dévastée et dépeuplée, désemparée par les premières incursions mongoles, était alors particulièrement réceptive à la prédication des derviches qui importèrent en Anatolie les poésies mystiques en turc d'Ahmed Yesevi, soufi du Khorassan, dont l'influence devait se répandre largement en Asie Centrale, en Azerbaidjan et jusqu'à la plaine de la Volga. Les mystiques de l'Anatolie, qui écrivaient en persan ou en arabe à cette époque et subissaient l'influence du mysticisme arabo-persan, dont Mawlana Djelal ed-Dine est resté la plus haute expression, se mirent aussi à écrire en turc pour avoir un contact plus direct avec la population et réunir autour d'eux des groupes d'adhérents aussi nombreux que possible. Le turc populaire donna naissance à une nouvelle poésie originale écrite en turc simple et direct, dans le style syllabique et en mètres très courts, propres à la littérature populaire. Yûnus Emré, qui vivait à la fin du XIIIᵉ siècle et au début du XIVᵉ, peut être

considéré comme la figure la plus représentative de cette école. Plusieurs poètes des divers ordres mystiques, surtout ceux de l'ordre hétérodoxe et national des Bektachis, écriront dans le style d'Emré.

L'apparition de la poésie profane en Anatolie se situe à peu près à la même époque. Entièrement étrangère aux tendances ascétiques et didactiques de la poésie mystique, elle s'adapte mieux à la vie large et libre des cours princières des Seldjoukides et des beys turcmènes qui les remplacèrent. Le premier des poètes ottomans connus que peut être considéré comme le purement artistique est Khwadja Dakhani, originaire du Khorassan, qui vécut à la cour du sultan Alâ ed-Dine III.

La disparition, au XVᵉ siècle, des Seldjoukides, dont la brève domination en Asie Mineure marque l'éclosion d'une civilisation persianisée très accentuée, et leur remplacement par de simples beys turcmènes, qui ne parlaient pas d'autre langue que leur langue maternelle, eut des répercussions heureuses sur le développement de la langue et de la littérature turques. Un grand nombre de savants et de poètes qui n'écrivaient auparavant qu'en arabe et en persan, se mirent à écrire en turc pour être compris et appréciés par les nouveaux maîtres. Beaucoup d'ouvrages furent traduits de l'arabe et du persan. La poésie originale et surtout la prose turques prirent un essor extraordinaire. Encore plus grandes furent les conséquences de l'unification politique d'une grande partie de l'Anatolie, de la pointe orientale du pays jusqu'à la mer de Marmara, qui s'opéra à la fin du siècle avec le sceptre de la dynastie d'Osman. Les premiers souverains de cette glorieuse dynastie étaient des hommes exceptionnellement doués. Non seulement ils furent de grands capitaines, des administrateurs avisés qui gouvernèrent leur Empire de main de fer, mais aussi, presque tous des princes éclairés et des mécènes généreux. Par leur propre exemple et les faveurs distribuées sans compter aux savants et à des artistes, ils contribuèrent puissamment au progrès des sciences et des arts et au développement culturel de l'Empire. À ce titre, ils acquièrent des droits impérissables à la reconnaissance de la nation.

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Parmi les poètes qui surgirent comme par enchantement au cours du XIVᵉ siècle en Anatolie, Ahmedi, auteur d'un Iskander Nameh célèbre et d'un divan fort intéressant, attire surtout l'attention.

Ahmedi vécut à Andrinople, à la cour du prince Sûleiman, fils de Bayezid. Premier grand poète séculier des Turcs après Dakhani, Ahmedi peut être considéré comme l'auteur de la première chronique turque en vers. En effet, son Iskander Nameh, dont le poète a puisé le sujet dans les sources

persanes, n'est pour lui qu'un prétexte pour relater longuement l'histoire de l'Asie Mineure et former une véritable encyclopédie des sciences sacrées et profanes de son temps.

« De même que la grande poésie persane commence par une épopée épique, Firdûsi✻, ainsi la grande poésie turque commence par une épopée romanesque », remarque von Hammer à propos de l'Iskander Nameh.

Mais le poète le plus remarquable du siècle, dont la renommée s'étendit bien loin au-delà de l'Anatolie et de la Roumélie, fut certainement Nesimi. Malgré le titre de seyd, qui témoignerait de sa descendance du prophète, Seyd Imad ed-Dine, dit Nesimi, était probablement d'origine turcmène. De Nesim près de Bagdad, il vécut sous les sultans Mûrad Iᵉʳ et Bayezid Iᵉʳ, donc à la fin du XIVᵉ siècle. Il ne possède pas de renseignements détaillés sur sa vie. Adepte passionné de la secte mystique des Hûrûfi✻, il eut une fin tragique. Accusé d'hérésie par des orthodoxes intolérants, il fut écorché vif à Alep, en 1417.

Son œuvre poétique se compose de deux recueils de poésie, l'un en persan et l'autre en turc. Nesimi possédait les deux langues avec la même perfection. On lui attribue aussi des vers arabes. C'était un esprit subtil et cultivé, épris de la recherche de la vérité, un caractère sincère et enthousiasme, naturellement porté à l'apostolat. Il semble qu'il recherchait délibérément le martyre et le subit avec héroïsme. Il conçut sa nouvelle foi comme une religion de l'amour ; elle n'était pas pour lui qu'un moyen d'exprimer sa foi. Son style simple et harmonieux ne s'écarte généralement pas des règles de la poétique classique persane, quoiqu'on rencontre dans son diwan des tûyûghs✻, forme typique de la littérature turque et qu'on ne trouve pas dans la littérature persane✻. Sa langue acquiert une puissance extraordinaire lorsqu'il s'agit d'exalter l'amour mystique. Les poètes ottomans ne trouvèrent que rarement des accents aussi émouvants pour exprimer leurs sentiments.

Ainsi, vers la fin du XIVᵉ siècle, la littérature turque classique, mystique et profane, était solidement formée. Au cours des siècles, elle combattit victorieusement l'exclusivité de l'arabe et du persan comme langues religieuses et littéraires. Mais, en contre-partie de cette victoire, la langue turque commença à être envahie par des éléments étrangers. Avec une grande quantité

de mots arabes et persans, un certain nombre de règles de grammaire propres à ces langues s'introduisirent dans le turc. En même temps, on adopta la prosodie et le mètre persans. Cet emprunt fut d'ailleurs facilité par le fait que les vers turcs nationaux des ballades et des chansons populaires avaient déjà beaucoup de traits communs avec le système persan. L'adoption de ces formes persanes ne se présente donc pas comme une imitation pure et simple, mais plutôt comme une refonte de la poésie populaire.

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À la tête des poètes qui se distinguèrent au cours du XVᵉ siècle figure Cheikhi.

Sinan Germiani, dit Cheikhi, naquit à Kutahia à une date inconnue et fut un oculiste émérite. Élève du célèbre soufi Hadji Bayram d'Ankara, il atteignit, paraît-il, les grades élevés dans l'initiation mystique. Il lui revient l'honneur d'avoir introduit le methnewi persan dans la littérature ottomane. « Pour greffer complètement le système persan sur la littérature naissante de son peuple, il était nécessaire d'amener le methnewi, une partie importante des formes poétiques du temps, sur la même ligne que la qasida et le ghazel, le mathnewi étant le seul qui montrât surtout aux Turcs la manière de raconter une histoire »✻.

Il est aussi l'un de ceux qui ont le plus contribué, par l'excès de la préciosité et des artifices, à séparer la langue poétique turque de la langue courante. Son œuvre principale est le methnewi de Khosrow et Chirine. C'est une adaptation, presque une traduction, de l'œuvre homonyme de Nizâmi. Son autre ouvrage célèbre, le Khar Nameh est considéré comme un chef-d'œuvre dans le genre de la satire. Cheikhi écrivit aussi et surtout des qasidas. Son influence fut grande au cours du XVᵉ et du XVIᵉ siècle. On lui a décerné le titre de « cheikh ûl chûara », cheikh des poètes.

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La période la plus brillante des lettres ottomanes est, sans conteste, celle de Suleiman, que les Européens appellent le Magnifique et que les Turcs parent du titre encore plus somptueux mais plus noble de Législateur. Aucune époque de la littérature turque n'a vu pareille floraison de poètes de premier ordre. Deux noms de Fûzûli et de Bâki suffiraient à résumer sa grandeur. Le sultan lui-même et cinq de ses fils étaient des

poètes lyriques distingués. Le Canûni, qui écrivait sous le pseudonyme de Mûhibbi, laissa un divan de ghazels. Son caractère essentiel est la sincérité frappante des sentiments et la note noble et grave dont le calme apparent ne souligne que trop la mélancolie de l'homme triste et désabusé, au faîte même des grandeurs et de la puissance.

Son fils, Selim II, est considéré comme le meilleur des poètes couronnés de l'Empire ottoman. Sous ce sultan et ses successeurs immédiats, la vie littéraire fleurit non seulement à Istanbul mais dans les grands centres de l'Empire, à Konia, à Brousse, à Kastamouni, à Bagdad, à Diarbekir, à Edime, à Uskûb. La langue turque devient une grande langue littéraire et scientifique, si brillante, si harmonieuse et d'une étude, selon l'expression de Gibb, est un « délice esthétique ». Seulement, les emprunts faits aux langues arabe et persane sont si nombreux que cette langue délicieuse devient presque incompréhensible à la masse commune du peuple.

Des poètes comme Lami'i, Rahmi, Khayali et surtout Bâki et Fûzûli créent un classicisme turc d'une réelle beauté. Il serait erroné, dit M. Köprülü Zadé, de nier à cette littérature le caractère original. Un examen approfondi permet de découvrir des reflets de l'idéologie particulière de l'entourage et de l'époque, résultat des grands succès militaires de l'Empire et des conditions locales✻.

Abd-ûl-Bâki Mahmûd ibn Mohammed est généralement considéré comme le plus grand maître de la littérature classique turque persianisante. Libre et sincère dans l'expression de sa pensée, Bâki, qui a tous les traits de son école, se préoccupe moins des idées et du fond que de la forme de ses poésies. Sa poésie est riche, sincère, mais peu profonde par son inspiration. Le haut rang qui occupe Bâki dans la littérature turque revient au styliste, prestigieux, non au profond auteur d'une grande originalité.

« La beauté de son style apparaît même à un lecteur étranger, dit Gibb. C'est en général clair et direct, et, de temps à autre, il s'élève à une noblesse très rare en vérité parmi les poètes turcs contemporains, tandis que la pureté et la correction de son langage lui valent la place que les écrivains classiques de Rome occupent parmi nous »✻. D'autre part, il s'efforça de réformer et de simplifier la langue, autant que cela était possible à l'époque du triomphe

de l'influence persane. Ces efforts couronnés de succès, assurent à ce classique le droit d'être considéré comme des prédécesseurs authentiques du mouvement d'émancipation nationale qui devait faire son apparition au XVIIIᵉ siècle. C'est lui qui le premier introduit dans la littérature turque le parler d'Istamboul.

Lyrique par excellence, Bâki brilla surtout par la perfection de ses ghazels et le charme de ses élégies. Il écrivit aussi des qasidas mais, dans ce genre, le manque de mesure n'évite pas des exagérations choquantes. On ne trouve chez Bâki aucune trace de mysticisme. Son diwan ne contient pas d'hymnes religieux.

À l'essor remarquable de la poésie, correspond au XVIᵉ siècle, le développement analogue d'autres arts : de l'architecture, des arts décoratifs, de la calligraphie et de la musique.

Beaucoup de monuments, mosquées, fontaines, datent de cette époque. L'illustre architecte Sinan vécut au début du XVIᵉ siècle. Sa mort, lors de la campagne d'Égypte, provoqua la remarque douloureuse, restée célèbre, de Selim Iᵉʳ : « Nous avons conquis l'Égypte, mais nous avons perdu Sinan ».

Dans la prose, un genre nouveau, le tezkéré, dictionnaire biographique des savants et des poètes, fait son apparition. Il avait déjà été introduit au XVᵉ siècle par Newa'i, dans la littérature en dialecte djagatay. Dans la littérature ottomane, l'initiateur du genre, qui était appelé à avoir une grande vogue, fut Sehi.

Latifi, Achik Tchélébi, Abdi et Hassan Tchélébi suivirent son exemple et acquirent une grande renommée. Ils rendirent un service inappréciable à l'histoire de la littérature musulmane.

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Au cours du XVIIᵉ siècle, les lettres ottomanes se maintiennent au niveau qu'elles avaient atteint au cours du siècle précédent. Pourtant, aucun poète capable de rivaliser avec Fûzûli ne fait son apparition. Les poètes pourtant doués s'efforcent de plus en plus de marcher dans les voies battues par leurs aînés. L'ascendant des maîtres iraniens persiste. Toutefois, une plus grande indépendance d'esprit commence à se manifester. Les traductions et les imitations cèdent de plus en plus place au travail original. Certains auteurs poussent encore à l'extrême leur soumission aux anciens canons et marquent, par la perfection de leur technique et la magnificence de leur verbe, l'apogée de l'influence persane. Mais d'autres courants, en nette réaction contre cette influence, gagnent insensiblement du terrain. L'école persianisante brille de son dernier éclat, dans les poésies de Nef'i, l'un des derniers grands poètes de la littérature ottomane et l'un des quatre que Gibb considère comme les sommités de la littérature ottomane, les trois autres étant Fûzûli, Nedim et Cheikh Gâlib.

Omar Nef'i de Hassan Kala doit sa gloire presque exclusivement à ses qasidas. Il porta le panégyrique, genre difficile et ingrat entre tous, à un degré de perfection qui ne fut jamais égalé par personne dans la poésie ottomane.

La richesse de sa fantaisie, la splendeur de ses images, la variété de ses moyens font croire à un puissant désespérant du sujet, c'est tout beauté poétique qu'a a priori devoir être exclue.

Mais quand par Hammer compare Nef'i à Omar Khayyam pour la hardiesse et la liberté de l'esprit, l'éminent érudit allemand dépasse quelque peu la mesure. Dans cette poésie, où la forme et la manière dominent de loin le fond, Nef'i, plus que tout autre, est redevable de sa renommée à la beauté de son style et à la perfection impeccable de sa langue.

Nef'i écrivit aussi des satires d'un venin et d'une violence inouïes. Elles furent la cause de sa perte du poète. Les haines implacables qu'il suscita le menèrent à l'échafaud.

Contemporain et rival de Nef'i, le Cheikh ûl Islam Yahya effendi représente les tendances opposées à la manière du chef incontesté de l'école persianisante. Virtuose mais le poète du ghazel, dont on a dit qu'il était le digne successeur de Bâki, Yahya s'écarte délibérément du subjectivisme excessif et des artifices outrés de l'ancienne école. Il cherche à voir les choses telles qu'elles sont et non comme on était d'usage de les concevoir d'après les canons consacrés par les maîtres iraniens. Cette attitude est certainement plus conforme à l'esprit objectif turc, tourné vers les réalités vivantes plutôt que vers les abstractions idéales et c'est elle qui devait nécessairement prévaloir et s'affirmer par la suite.

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Au XVIIIᵉ siècle, le mouvement d'émancipation de l'influence persane va toujours en s'accentuant. Si, tout au début du siècle, les poètes persans Chawkat et Saïb trouvent encore des imitateurs dans leurs confrères turcs, déjà, au milieu du siècle, la poésie persane, en décadence avancée, n'exerce presque plus d'attraction. Un souffle nouveau traverse la littérature ottomane. « Une note plus objective est frappée, dit Gibb, un ton allègre, heureux, envahit les lignes… L'esprit turc, simple, aimant le plaisir, ne peut enfin, non parler, sans chuchoter dans l'ancienne note ».

Avec les grands poètes Nedim, Raghib Pacha et Cheikh Gâlib, la poésie turque entre dans une voie tout à fait indépendante.

La figure la plus brillante de cette période est sans doute Nedim. Ce poète reçut une instruction soignée et possédait à la perfection l'arabe et le

persan. On rencontre dans son diwan des ghazels écrits en persan et en dialecte djagatay. Cette activité littéraire se place sous le règne d'Ahmed III (1703-1730). C'est une époque connue dans l'histoire turque sous le nom d'« ère des tulipes ». Elle est caractérisée par les dépenses somptueuses de la Cour, par les fêtes féeriques et la négligence des affaires de l'État, mais elle est marquée aussi par l'introduction de l'imprimerie (1726), l'ouverture de bibliothèques et la traduction massive d'ouvrages classiques. Le sultan, grand amateur de beauté plastique, de fleurs et de poète, protégeait les savants et les artistes. Il fut activement secondé par son grand vizir Ibrahim Pacha. Grâce à la protection de ce fastueux ministre, Nedim put entrer dans les faveurs du sultan et prendre place dans la meilleure société de la capitale.

Rarement poète refléta avec autant de fidélité les goûts et les aspirations de son temps et de son milieu. La note qui domine l'œuvre de Nedim et qui la place comme la plus original de l'école persianisante est son attitude insouciante et joyeuse de la vie. À l'exaltation mystique, à la délectation morose due à la tristesse ou à la douce mélancolie qui étaient l'atmosphère habituelle de cette école, pour la première fois dans la littérature ottomane, répond une voix, rayonnante de fraîcheur et de grâce, qui affirme la joie naturelle de vivre. Dans des vers d'une exquise délicatesse, d'une élégance insurpassable, le poète épanche sa soif de plaisir, son goût de la magnificence, son amour des choses rares et belles qui enrichissent et divertissent une existence facile et oisive.

À cette attitude morale, toute neuve dans la poésie ottomane, correspond chez Nedim une langue aussi éloignée que possible à cette époque du langage artificiel des prédécesseurs, une langue souple et harmonieuse, que le poète veut aussi proche que possible du génie turc et où les mots et les idiomes nationaux sont jetés à pleine main.

Il est impossible de clore cet aperçu rapide de la période classique de la littérature ottomane sans dire quelques mots de Cheikh Gâlib, qui fut le dernier grand poète de cette longue époque.

Mohammed Essad, connu sous le nom de Cheikh Gâlib, diffère de ses contemporains et de ses prédécesseurs par la puissance de sa pensée et l'originalité de ses conceptions, qualités à la fois très rares chez l'ensemble des poètes ottomans, en stylistes prestigieux, parfois en penseurs profonds.

Son œuvre capitale, « Hûsn û Achk », « Beauté et Amour », est le dernier chef-d'œuvre du methnewi turc. C'est une allégorie mystique qui relate les voyages fabuleux et les aventures de l'Amour à la recherche de la Vraie Beauté. Dans le choix du sujet comme dans le sentiment qui l'inspire, le vaste poème est une œuvre réellement originale. Son auteur ne subit aucune contrainte, ne suit aucun guide. Sa seule loi esthétique est son propre

génie. Gibb paraît avoir une admiration particulière pour « Hûsn û Achk », ce « chant du cygne de la muse asiatique », qui « reflète les plus hautes aspirations de l'âme humaine, présentées dans une série d'images qui rappellent les pages élevées de la Divine Comédie. Le meilleur connaisseur européen de la littérature turque ottomane fait son éloge dans une langue qu'il est vraiment difficile de dépasser. « Je tiens, dit-il, que l'expression la plus noble non seulement de l'ancienne poésie turque, mais de toute cette vaste littérature ottomane qui tire son inspiration de l'Orient. Là enfin les Turcs ottomans avaient un poème digne d'être rangé avec les brillants triomphes des Persans les plus brillants : ni Nizâmi, ni Sâdi, ni Djâmi, ni aucun des autres grands iraniens ne le pourrait montrer qu' « Amour et Beauté » de Cheikh Gâlib. »

Avec ce maître qui résume toute la grandeur d'une époque et en somme très brillante, et que les Turcs modernes sont peut-être trop enclins à déprécier, s'achève le classicisme ottoman.

La première moitié du XIXᵉ siècle est marquée par une profonde décadence. L'essor si prometteur qu'avaient donné aux lettres turques les grands poètes du siècle précédent est rompu. L'étrange confusion s'empare des esprits. Les écrivains de l'époque ne sont capables de s'élever au-dessus des banalités les plus fades et ressassent des formules surannées et desséchées. « La littérature classique, écrit M. Köprülü Zadé, avait perdu toute sa force et son originalité. L'art poétique avait perdu de nouveau. À force de répéter les mêmes conceptions, par les mêmes moyens d'expression devenus traditionnels, on en avait fait quelque chose de si pâle et exsangue que la vitalité de la poésie turque était pour ainsi dire détruite. »

Cette léthargie durera jusqu'à l'apparition, dans la seconde moitié du siècle, d'écrivains de talent comme Chinazi, Zia Pacha, Abdûl Hak Hamid et Namûk Kemal, qui inaugurent une nouvelle période dans la littérature turque, celle de la « littérature turque européenne ».

Dans ce volume, consacré à la période classique de la civilisation musulmane, nous n'avons pas à nous occuper de cette époque.

Voici, pour conclure cet aperçu, deux notices qui essaieront de retracer les figures de deux grands poètes turcs qui représentent, et avec quel honneur, les dialectes djagatay et azeri.

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